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    L'Actu vue par Remaides : TPE : les freins d'un traitement d'urgence au VIH

    • Actualité
    • 16.07.2026


    Crédit image : DR.

    Par Fred Lebreton

    TPE : les freins au traitement d'urgence du VIH

     


    Dans une étude publiée dans la revue scientifique AIDS and Behavior, des chercheurs-ses de l’étude ANRS-Prévenir montrent que 67 % des hommes gays et bisexuels ayant estimé avoir été exposés au VIH n’ont pas demandé de traitement post-exposition (TPE), bien qu’ils connaissent cet outil de prévention. Dans un entretien accordé à Remaides, Juan Jones, chargé de mission accompagnement des personnes vivant avec le VIH chez AIDES et co-auteur de l’article, revient sur les principaux freins identifiés et les pistes envisagées pour faciliter l’accès à ce traitement d’urgence.

     

    Remaides : Pouvez-vous présenter cette analyse issue de l’étude Prévenir ? 

    Juan Jones : Cette analyse s’inscrit dans l’étude ANRS-Prévenir, une grande cohorte menée en Île-de-France entre 2017 et 2025 autour de la Prep et de la prévention du VIH, notamment auprès des hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes (HSH). Cette étude a permis de documenter les usages de la Prep, les parcours de prévention et les besoins des personnes au fil du temps. Pour cet article, nous nous sommes intéressés à une question encore peu documentée : pourquoi certaines personnes ne demandent-elles pas de traitement post-exposition au VIH (TPE) alors qu’elles connaissent cet outil et qu’elles estiment avoir vécu une situation pouvant les exposer au virus ? Nous avons analysé les données recueillies à l’entrée dans la cohorte entre 2017 et 2022, auprès de 632 hommes gays et bisexuels qui ne prenaient pas encore la Prep, connaissaient le TPE et avaient, au cours des douze derniers mois, vécu au moins une situation dans laquelle ils avaient estimé qu’un TPE pourrait être nécessaire. C’est un enjeu important, car le TPE est le seul outil de prévention du VIH disponible après une exposition potentielle. Mais son intérêt ne se limite pas à l’urgence : une demande de TPE peut aussi constituer une porte d’entrée vers la Prep, et une approche plus globale de la santé sexuelle, avec des dépistages, une prise en charge des IST, les vaccinations, la santé mentale ou d’autres besoins d’accompagnement. Notre objectif était donc d’identifier les facteurs associés au non-recours au TPE chez des personnes qui connaissaient cet outil et qui avaient, elles-mêmes, considéré avoir pu en avoir besoin. Il s’agissait aussi de mieux documenter les raisons qu’elles donnaient pour expliquer ce non-recours. L’analyse apporte un éclairage important : même parmi des personnes qui connaissaient le TPE et avaient elles-mêmes envisagé pouvoir en avoir besoin, le non-recours restait fréquent. Cela montre que l’enjeu ne se résume pas à mieux faire connaître le TPE : il faut aussi agir sur les conditions concrètes qui facilitent son recours.

    Cette analyse montre que deux tiers des hommes gays et bisexuels qui pensaient avoir pu être exposés au VIH n'ont pas demandé de TPE. Quelles sont les principales raisons de ce non-recours au TPE ?

    Parmi les 632 participants concernés, 424, soit 67,1 %, n’avaient pas demandé de TPE alors qu’ils estimaient avoir pu en avoir besoin. La raison la plus souvent déclarée était une faible perception du risque VIH lié à la situation vécue : elle concernait 58 % des personnes qui n’avaient pas demandé de TPE. Cela montre qu’il peut être difficile d’évaluer un niveau de risque sur le moment, notamment lorsque l’on dispose d’informations partielles sur son ou ses partenaires, ou lorsque certaines situations sont minimisées ou banalisées. Mais les résultats ne renvoient pas uniquement à une question d’évaluation individuelle du risque. La peur d’être jugé ou stigmatisé a été citée par 38 % des personnes, 34,4 % ne souhaitaient pas se rendre à l’hôpital, 31,8 % considéraient que le délai de recours était dépassé et 24,5 % évoquaient les horaires ou l’éloignement des lieux de délivrance.

    Ces motifs sont auto-déclarés et doivent donc être interprétés comme le récit que les personnes font de leur non-recours. Mais ils rejoignent les résultats d’autres travaux, notamment l’étude qualitative QualiPEP menée par AIDES, qui avaient déjà montré que l’organisation des soins, le passage par l’hôpital, les délais d’attente ou la crainte du jugement peuvent constituer de véritables freins. Le problème n’est donc pas seulement de faire connaître le TPE : il faut que les personnes puissent y accéder rapidement, facilement et sans avoir à se justifier.

    Quels facteurs étaient associés à une plus forte probabilité de ne pas demander un TPE ?

    L’analyse met en évidence plusieurs facteurs associés à une probabilité plus élevée de ne pas demander de TPE après une exposition potentielle au VIH. Les personnes vivant seules avaient une probabilité plus élevée de non-recours. Cela peut renvoyer à l’importance du soutien social : pouvoir parler d’une situation, demander conseil ou être accompagné pour accéder rapidement à un lieu de soins peut faire une différence. Ce soutien peut venir de l’entourage, mais aussi d’associations communautaires, qui constituent souvent un espace de confiance pour parler sans jugement, aider à évaluer une situation et être accompagné rapidement vers le TPE. Le non-recours était aussi davantage observé chez les personnes déclarant une consommation élevée d’alcool, chez celles qui percevaient globalement qu’elles étaient exposées à des risques sexuels, ainsi que chez celles rapportant certaines pratiques sexuelles, notamment le fist ou des pratiques BDSM. Ces résultats ne signifient évidemment pas que ces pratiques expliqueraient à elles seules le non-recours. Ils invitent plutôt à réfléchir aux conditions dans lesquelles certaines personnes peuvent anticiper un accueil jugeant voire discriminant, se sentir moins à l’aise pour parler de leur sexualité [et de leurs pratiques, ndlr] ou rencontrer davantage de difficultés à demander de l’aide.

    Nous avons également observé que le statut VIH déclaré du dernier partenaire était associé au non-recours au TPE. Par rapport aux personnes qui ne connaissaient pas ce statut, celles qui déclaraient leur dernier partenaire séronégatif avaient plus souvent renoncé au TPE. Une tendance comparable était observée lorsque le partenaire était déclaré séropositif, mais l’estimation était trop imprécise pour permettre une conclusion solide. Ces résultats montrent surtout que l’information disponible sur le statut VIH du dernier partenaire peut peser dans l’évaluation d’une exposition, sans que l’étude permette de savoir avec quelle certitude elle était connue ou comment elle était comprise. À l’inverse, les personnes ayant réalisé plus régulièrement des dépistages VIH, ainsi que celles ayant déjà consulté un-e professionnel-le de santé mentale, avaient moins souvent renoncé au TPE. Cela peut refléter une plus grande familiarité avec les démarches de prévention et, pour certaines personnes, un soutien facilitant la demande d’aide en cas de doute.

    À la lumière de ces résultats, quelles sont les préconisations des chercheurs-ses pour faciliter l'accès au TPE ?

    Cette analyse rappelle l’importance de renforcer la place du TPE dans la prévention diversifiée. C’est aujourd’hui le seul outil qui peut être mobilisé après une exposition potentielle au VIH. Lorsqu’une personne se demande si elle a pu être exposée, elle doit pouvoir accéder très rapidement à une évaluation et, si nécessaire, à un traitement, sans peur du jugement ni parcours complexe. Or, notre étude montre que connaître le TPE ne suffit pas toujours à y recourir : parmi les personnes qui connaissaient cet outil et avaient, elles-mêmes, envisagé pouvoir en avoir besoin, plus de deux tiers n’y avaient pas eu recours. Il faut donc agir à la fois sur l’information, sur la manière dont les personnes peuvent évaluer une exposition potentielle et sur les conditions concrètes d’accès au TPE. Une priorité est de renforcer des approches non jugeantes dans les lieux de soins, avec des professionnels-les formé-es à accueillir les personnes, à entendre leurs pratiques et leurs parcours sans moralisation. Il est également important de mieux accompagner l’évaluation des situations d’exposition, en rappelant qu’en cas de doute, il vaut mieux demander conseil rapidement.

    Ces résultats invitent à réfléchir à un accès au TPE moins centré sur l’hôpital et les urgences, qui peuvent être difficiles d’accès ou vécus comme stigmatisants, notamment la nuit et le week-end. Le développement de centres de santé et de médiation en santé sexuelle (CSMSS), le renforcement du rôle des Cegidd [Centre gratuit d'information de dépistage et de diagnostic des infections, ndlr] et des infirmier-ères formé-es dans le cadre des protocoles adaptés, ainsi que la possibilité pour les pharmacies de garde de délivrer des kits de démarrage du TPE, pourraient réduire les délais et les obstacles. Les associations communautaires jouent également un rôle essentiel pour informer, accompagner et faciliter le lien avec les soins. AIDES a aussi porté la perspective d’une implication associative dans l’évaluation des situations et l’initiation d’un traitement de démarrage (cinq jours de TPE) ; dans le cadre réglementaire actuel, cette voie reste toutefois difficile à mettre en œuvre. À court terme, la délivrance de kits de démarrage par les pharmacies de garde apparaît donc comme une piste plus réalisable.

    Enfin une demande de TPE ne doit pas être réduite à la délivrance d’un traitement de 28 jours. C’est aussi une porte d’entrée notamment vers la Prep dans une approche globale de la santé sexuelle : dépistages du VIH et des IST, discussion sur les outils de prévention biomédicaux ou non, vaccinations, santé mentale, réduction des risques liés aux usages de produits, ou encore accompagnement face à des situations de violences ou d’isolement. Le TPE est un outil d’urgence, mais il peut aussi être une occasion de renforcer durablement le pouvoir d’agir des personnes sur leur santé sexuelle.

     

    Pour aller plus loin

    Factors Associated with Not Seeking Post-exposure Prophylaxis for HIV Among PrEP-Naive Men Who Have Sex with Men: An Analysis from the French ANRS-PREVENIR Study.

    VIH et TPE : refus et renoncements, le bilan de l'Observatoire du TRT-5 CHV.

    TPE : les nouvelles recommandations des experts-es en France.