L’Actu vue par Remaides : « Sexo : "Consentement : tout est-il toujours aussi clair qu’on le pense ?"
- Actualité
- 11.08.2026
Image : Anthony Leprince pour Studio Capuche
Par Patrick Papazian
Sexo : consentement, tout est-il
toujours aussi clair qu'on le pense ?
Le consentement, en théorie, c’est clair : oui, c’est oui. Et non, c’est non.
Dans un lit, une backroom, un plan chemsex ou une conversation Grindr commencée à 1h38, c’est parfois moins proprement rangé dans les cases. Entre le oui et le non, il y a tout un bazar : un je ne sais pas, un vas-y doucement, un silence, un rire gêné, une main qui repousse à moitié, une envie présente il y a dix minutes et qui ne l’est plus… voire un ronflement, qui, rappelons-le, n’est pas un oui. La peur de vexer, la montée d’un produit, la fatigue, une différence de langue ou de culture peuvent rendre l’expression du consentement, mais aussi son ressenti, ambigus. Et puis cette petite voix intérieure : « Je n’ai pas très envie de lui, mais bon, je suis là, autant en finir… » ou « Sur l’appli, il avait dit qu’il était partant, donc c’est ok, non ? ».
Non, ce n’est pas forcément « ok ». Précisément.
Le consentement n’est pas un tampon posé une fois pour toutes au début d’un rapport. Ce n’est pas parce qu’on a accepté de venir chez quelqu’un qu’on a accepté toutes les pratiques. Un profil indique hard, bareback [pénétration sans préservatif], chems friendly [ouvert à des rapports sexuels sous produits], open ou no limit ? N’en déduisez pas que la personne consent, ce soir-là, avec vous, à tout ce que vous imaginerez. Un profil n’est pas un contrat. Une discussion chaude n’est pas un chèque en blanc. Et un oui à un moment donné n’empêche jamais de dire STOP ensuite.
C’est sans doute là que la théorie et la pratique se séparent. En théorie, il suffirait de demander : « Tu veux ? » et d’entendre la réponse. En pratique, on ne sait pas toujours ce qu’on veut. On peut avoir envie d’être désiré-e sans avoir envie d’aller plus loin. On peut être excité-e et inquiet-ète en même temps. On peut vouloir essayer, puis ne plus vouloir. On peut dire oui pour être agréable, pour ne pas casser l’ambiance, pour ne pas passer pour coincé-e, mauvais coup, pas assez ceci ou trop cela.
C’est précisément pour ça qu’il faut en parler. Pas pour transformer le sexe en formulaire administratif. Mais pour éviter que le désir de l’un s’appuie sur l’embarras de l’autre.
Pour s’y retrouver, partons plutôt de scènes ordinaires. Celles qu’on entend en consultation, entre amis-es, après un plan réussi… ou après un plan qui laisse un goût bizarre. Quelques exemples de situations concrètes, et quelques phrases simples à garder en tête.
Situation 1 : « Il n’a pas dit non ».
Il n’a pas dit non. Elle n’a pas repoussé franchement la main glissée sous son pull. Donc c’était d’accord ?
Pas si simple. Beaucoup de personnes, dans l’intimité, ne disent pas non avec des mots. Elles se taisent, se figent, sourient par gêne, laissent faire, attendent que ça passe. C’est une démission qui veut dire non, encore faut-il le décoder. C’est particulièrement vrai chez les personnes ayant été victime de violences sexuelles, notamment dans l’enfance ou l’adolescence : se tapir dans son corps en attendant que ça se finisse et sans dire un mot est une stratégie de survie… qui risque d’être réactivée dans une situation ambiguë.
La bonne question n’est donc pas seulement : « Est-ce qu’il ou elle a dit non ? » mais plutôt : « Est-ce que l’autre est encore vraiment là ? ». Présent, actif, libre de répondre, libre de refuser.
Quand l’autre devient silencieux, absent, raide, moins participant, on ne continue pas « pour voir ». On ralentit.
Quelques phrases peuvent suffire :
Ça va toujours ? Tu veux qu’on continue ?
On peut s’arrêter, aucun souci.
J’ai l’impression que tu n’es plus dans le truc, je me trompe ?
Le consentement ne se déduit pas de l’absence de refus. Il se vérifie dans la présence de l’autre.
Situation 2 : « Sur l’appli, c’était clair ».
Sur Grindr, Tinder, Scruff ou ailleurs, tout semblait réglé : actif, passif, hard, soft, bareback, chems friendly, plan à plusieurs, photos, fantasmes. Et puis la rencontre arrive. L’un pense : « On en a parlé, donc c’est bon. »
Sauf qu’entre l’écran et le corps, il y a un monde. On peut avoir fantasmé une pratique par message et ne plus en avoir envie une fois dans la chambre. On peut avoir écrit open et avoir quand même des limites. On peut tout simplement changer d’avis.
Le passage de l’appli au lit mérite une petite mise à jour. Dans les pratiques BDSM, cela existe depuis longtemps : on peut choisir un mot d’arrêt, un safe word, qui coupe l’action immédiatement. On devrait s’en inspirer plus largement : parfois, dire rouge, pause ou joker est plus simple que d’arriver à dire arrête au milieu de l’excitation.
Les phrases à retenir dans ce contexte :
On avait parlé de ça sur l’appli, tu es toujours ok ?
On garde la capote comme prévu ?
Il y a un truc que tu ne veux pas faire ce soir ? Tu me dis si tu changes d’avis. On peut même définir un safe word ensemble, allez, on part sur Chifoumi ?
Situation 3 : Consommation de substances ou Chemsex, « Sous produit, c’était plus flou ».
En contexte chemsex, le consentement demande encore plus d’attention. Les produits peuvent augmenter l’excitation, désinhiber, donner confiance, prolonger le rapport. Ils peuvent aussi brouiller les limites, modifier la perception du danger. Et parfois, le lendemain ou deux jours plus tard, une question arrive : « Est-ce que j’étais vraiment d’accord pour faire ça ? Pour coucher avec ce type ? Pour essayer le fist ? ».
Il ne s’agit pas de dire que toute sexualité sous produits serait impossible ou forcément subie. Ce serait faux, et infantilisant. Mais faire comme si les produits ne changeaient jamais rien au libre-arbitre serait inexact.
Dans ces contextes, le consentement se prépare avant, se vérifie pendant, se rediscute après en mode débriefing.
Avant :
Qu’est-ce qu’on ne fait pas, même sous produit ?
Capote ou pas capote ? Est-ce négociable ou non ?
Photos, vidéos : oui ou non ?
Pendant :
Tu es encore avec moi ?
Tu as l’air loin, on fait une pause.
On ne fait pas ça maintenant, je ne te sens pas en état.
Après :
Est-ce qu’il y a quelque chose qui t’a mis mal à l’aise pendant le plan ?
Qu’est-ce qu’on refait ou ne refait pas si on se revoit ?
Situation 4 : Femme en situation de migration : « Je ne veux pas faire d’histoire ».
Prenons l’exemple d’une femme arrivée en France récemment, qui peut se retrouver dans une situation où dire non devient très compliqué : barrière de langue, isolement, statut administratif fragile, dépendance pour le logement, l’argent, les démarches, les papiers. L’homme en face aide, héberge, accompagne, traduit, connaît les codes. Et parfois le rapport sexuel arrive dans ce contexte-là, « en échange ».
Elle peut penser : Il m’aide beaucoup, je ne peux pas refuser. Ou : Si je dis non, je perds mon logement. Ou simplement ne pas avoir les mots, pour poser une limite. Parce que son parcours migratoire, marqué par des situations de précarité et parfois de dépendance dans le pays d’accueil, ne lui a pas permis de construire la conviction que son avis compte.
Ici, le consentement ne se lit pas seulement dans le oui. Il faut regarder ce qu’il y a autour : la peur, la dépendance, l’isolement, la possibilité réelle de partir.
En consultation, en association, certaines questions peuvent ouvrir une porte :
Est-ce que vous vous sentez libre de dire non ?
Est-ce que vous avez peur de sa réaction ?
Est-ce que vous dépendez de lui pour le logement, les papiers, l’argent ?
Situation 5 : VIH : « Je devrais être reconnaissant »
Une personne vivant avec le VIH rencontre quelqu’un qui connait son statut et accepte d’avoir un rapport avec elle. Et une pensée peut surgir : Il ne me plait pas beaucoup mais il est gentil d’accepter. Puis une autre : je ne vais pas en plus faire le difficile.
Alors on accepte une pratique, une absence de capote, une insistance, pas vraiment par désir, mais par peur d’être rejeté.
La sérophobie (notamment intériorisée) peut abîmer le consentement. Quand on a intégré l’idée (erronée !) que son corps serait « à risque », ou « moins désirable », on peut se sentir en dette face à celui ou celle qui désire quand même.
Mais être séropositif ne retire aucun droit sexuel. On peut vivre avec le VIH et dire non. Demander une capote. Refuser une pratique. Parler de charge virale indétectable. Ne pas avoir envie ce soir-là. Ne pas vouloir être « toléré », mais désiré.
Quelques phrases à garder pour soi :
Je n’ai rien à compenser.
Mon statut ne m’oblige à aucune pratique.
J’ai le droit de dire non même s’il m’accepte.
Je veux être désiré pour moi, et choisir mes partenaires.
Le consentement ne doit jamais devenir le prix à payer pour être accepté-e.
Alors, on fait quoi ?
On peut déjà se méfier des évidences. Un silence n’est pas forcément un accord. Un message chaud sur une appli ne vaut pas pour toute la soirée. Un oui peut changer en cours de route (Mylène Farmer et sa chanson « Oui mais… Non », rappelez-vous !). Sous produit, on redouble de vigilance pour soi et pour les autres. Et quand il y a de la peur, de la dépendance, de la honte ou l’envie de « faire plaisir », on vérifie deux fois plutôt qu’une.
Le plus simple reste parfois de le dire : Tu as toujours envie ? On continue ? Ce ne sont pas des phrases qui cassent le désir. Au contraire, elles l’entretiennent.
Parce qu’au fond, la beauté du consentement est là : quelqu’un qui dit vraiment oui, c’est quelqu’un qui pourrait vraiment dire non. Quelqu’un qui reste, non pas parce qu’il se sent obligé, reconnaissant, coincé ou poli, mais parce qu’il-elle en a envie. Et c’est quand même plus troublant, plus vivant, donc plus sexy, de faire l’amour avec quelqu’un qui choisit d’être là. Vraiment. Avec vous.