L'Actu vue par Remaides : Sénégal : une loi durcit la répression de l’homosexualité et fragilise la lutte contre le VIH
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- 16.03.2026

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Par Fred Lebreton
Sénégal : une loi durcit la repression de l'homosexualité et fragilise la lutte contre le VIH
L’Assemblée nationale sénégalaise a adopté le 11 mars dernier une loi doublant les peines pour les relations homosexuelles, désormais punies de cinq à dix ans de prison. Sur fond de vague d’homophobie et d’arrestations, les associations et les acteurs-rices de santé redoutent un recul majeur de la prévention et de la prise en charge du VIH dans un pays longtemps considéré comme un modèle en Afrique de l’Ouest. Explications.
Une loi qui durcit fortement la répression de l’homosexualité
Le Parlement sénégalais a adopté, mercredi 11 mars, une loi homophobe renforçant la répression des relations homosexuelles consenties. Le texte, voté par 135 voix pour, aucune voix contre et trois abstentions, prévoit désormais des peines de cinq à dix ans de prison pour les personnes reconnues coupables « d’actes contre nature », contre un à cinq ans auparavant, rapporte l’AFP. Des amendes allant de deux à dix millions de francs CFA (environ 3 000 à 15 000 euros) sont également prévues.
Le texte introduit aussi des sanctions contre la « promotion de l’homosexualité », tandis que la peine maximale pourra être appliquée lorsque les faits impliquent un mineur. La loi doit encore être promulguée par le président Bassirou Diomaye Faye. Lors des débats parlementaires, plusieurs responsables politiques ont revendiqué ce durcissement. « Les homosexuels ne respireront plus dans ce pays », a déclaré la députée Diaraye Bâ à la tribune de l’Assemblée, selon l’AFP, déclenchant les applaudissements d’une partie de l’hémicycle. Le ministre de l’Intérieur, Mouhamadou Bamba Cissé, présent pour représenter le gouvernement, a salué une « belle loi ». Dans un pays majoritairement musulman où l’homosexualité est largement perçue comme une transgression morale, le durcissement de la législation est une revendication ancienne de certains groupes religieux influents. Le Premier ministre Ousmane Sonko a défendu le choix de maintenir l’homosexualité dans la catégorie des délits, estimant que cela suffisait « pour obtenir ce que nous voulons et même plus », rapporte l’AFP. L’opposition lui reproche néanmoins de ne pas être allé jusqu’à la criminalisation complète promise durant sa campagne. Avec cette réforme, le Sénégal rejoint les États africains qui renforcent la pénalisation de l’homosexualité, alors que plus de la moitié des pays du continent disposent déjà de lois répressives en la matière.
Arrestations, rumeurs et campagnes de haine : l’engrenage d’une crise
Ce durcissement législatif intervient dans un contexte de montée rapide des tensions autour de l’homosexualité au Sénégal. Depuis début février, plusieurs affaires très médiatisées ont déclenché une vague d’arrestations et de dénonciations. Selon l’AFP, plusieurs dizaines de personnes ont été interpellées ces dernières semaines pour « homosexualité présumée ». L’arrestation de douze hommes, dont deux personnalités publiques accusées « d’actes contre nature », a particulièrement alimenté la polémique. Dans le même temps, une autre enquête portant sur un réseau pédocriminel impliquant un ressortissant français a contribué à entretenir des amalgames homophobes et sérophobes entre homosexualité, pédophilie et VIH. Ces affaires ont été largement relayées dans les médias et sur les réseaux sociaux, attisant un climat d’homophobie généralisée. « Depuis, les témoignages d’agressions se multiplient, des gens vivent cachés », explique dans Le Monde Marame Kane, consultante franco-sénégalaise spécialiste des questions de genre.
Sur TikTok ou Facebook, des influenceurs diffusent les noms ou photos de personnes « soupçonnées d’être homosexuelles », tandis que certains appellent ouvertement à leur dénonciation. Le collectif Free Sénégal, qui soutient les personnes LGBT+, évoque une trentaine d’interpellations dans plusieurs villes du pays, dont Dakar et Saint-Louis. « J’ai peur du regard de n’importe qui. J’ai l’impression qu’à tout moment on pourrait me dénoncer », témoigne un jeune homme dans Le Monde. Des guet-apens sont également signalés : des personnes attirées via des applications de rencontre sont menacées ou rackettées. Dans ce climat délétère, certains Sénégalais homosexuels ont choisi de quitter le pays ou de vivre dans la clandestinité, tandis que les appels à la haine se multiplient dans l’espace public et numérique.
La lutte contre le VIH fragilisée par la peur et la clandestinité
Au-delà des enjeux politiques et sociétaux, cette vague répressive suscite une inquiétude majeure parmi les acteurs-rices de la santé publique. Le Sénégal a longtemps été considéré comme un exemple en Afrique de l’Ouest pour la maîtrise de l’épidémie de VIH, avec une prévalence estimée à environ 0,5 % de la population en 2020, rappelle Le Monde. Mais la stigmatisation croissante des hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes (HSH), souvent considérés comme une population clés dans la lutte contre le VIH, menace cet équilibre fragile. « Nous observons déjà une baisse des consultations. Beaucoup de patients ne viennent pas à leurs rendez-vous », explique dans Le Monde Safiatou Thiam, secrétaire exécutive du Conseil national de lutte contre le sida (CNLS). Certains patients ont même demandé que leurs dossiers médicaux soient supprimés, par crainte que leur statut sérologique ne soit rendu public.
Certains hommes vivant avec le VIH sont en outre poursuivis pour « transmission volontaire du VIH » rapporte Le Figaro. Un trentenaire dakarois, qui témoigne anonymement, dit vivre reclus chez lui et redouter chaque nouvelle interpellation : « Tu te réveilles le matin et tu reçois des nouvelles d’arrestations partout. C’est une chasse aux homosexuels ». Selon lui, la police fouille les téléphones des personnes arrêtées pour identifier d’autres contacts, alimentant un climat de suspicion généralisée. Dans ce contexte, beaucoup ont supprimé leurs groupes WhatsApp ou cessé de sortir. Cette stigmatisation a des conséquences sanitaires directes : un jeune homme séropositif explique avoir cessé de se rendre à l’hôpital pour récupérer son traitement par peur d’être reconnu ou dénoncé.
Sur le terrain, les associations décrivent une désorganisation rapide des programmes de prévention. Dans un reportage de la journaliste Frédérique Prabonnaud pour le site Transversal, un responsable du Réseau national des populations clés (RENAPOC) explique que des pairs-es éducateurs-rices ont quitté le pays ou cessé leurs activités, après avoir vu leurs coordonnées circuler sur les réseaux sociaux. Les programmes de sensibilisation et d’accès à la Prep ont été suspendus dans certaines structures. « C’est comme si tout le travail qui a été fait ces dernières années était gommé », regrette un militant interrogé par le média de Sidaction. Les médecins constatent déjà les effets de ce climat de peur : au centre de référence de l’hôpital Fann à Dakar, les salles d’attente se sont vidées et certains patients viennent « cagoulés pour ne pas être reconnus », témoigne le Dr Rassoul Diouf dans Transversal. Pour les spécialistes, la rupture de confiance entre les populations clés et le système de santé pourrait avoir des conséquences durables. « Quand la répression augmente, la dissimulation augmente », résume la médecin Khoudia Sow dans Transversal, qui redoute que « tout le dispositif mis en place » pour contenir l’épidémie ne finisse par s’effondrer.