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    L'Actu vue par Remaides : Romería : le film d’une mémoire familiale marquée par le sida

    • Actualité
    • 08.04.2026

     


    Crédit image :  ©QuimVives_ElasticaFilms.

    Par Fred Lebreton

      Romeria : le film d'une mémoire familiale marquée par le sida

     

    Avec Romería, en salle le 8 avril 2026, la réalisatrice espagnole Carla Simón nous plonge dans une histoire familiale marquée par le sida, les non-dits et l’oubli. À travers un récit inspiré de sa propre vie, elle interroge la mémoire d’une génération frappée par l’épidémie de VIH et la crise de l’héroïne, dans son pays. Dans son troisième film, la cinéaste utilise la puissance du cinéma pour reconstituer les morceaux d’une mémoire fragmentée et silenciée.

     

    Une quête intime au cœur des silences familiaux

    Dans Romería, Carla Simón met en scène le parcours de Marina, une jeune femme adoptée qui doit renouer avec sa famille biologique pour obtenir des documents administratifs. Ce point de départ, presque banal, ouvre en réalité une brèche vertigineuse dans l’histoire familiale. À mesure que la jeune femme rencontre ses proches, elle découvre un univers fait de silences, de non-dits et de souvenirs fragmentés. Ce récit fictionnel s’ancre profondément dans l’expérience personnelle de la réalisatrice, devenue orpheline très tôt ; ses deux parents étant morts des suites du sida. « Les relations familiales me fascinent parce que nous ne les choisissons pas », explique-t-elle dans le dossier de presse du film. Chez Carla Simón, la famille n’est pas un socle évident, mais une construction fragile, traversée de tensions et d’absences : « Pour beaucoup, la famille est une évidence, quelque chose de donné. Dans mon cas, ces liens ont dû être construits. » Le film interroge ainsi la possibilité même de reconstituer une histoire quand les principaux témoins ont disparu ou se sont tus. « J’ai tenté de reconstituer l’histoire de mes parents […] mais je n’ai pas réussi », confie-t-elle, soulignant l’impossibilité d’accéder à une vérité complète. À travers le regard de Marina, Romería explore cette quête identitaire marquée par le manque, mais aussi par le désir de comprendre. Le journal intime de la mère, fil conducteur du récit, devient alors un outil précieux, presque une voix venue du passé, permettant de retisser des liens. Pourtant, même ces fragments restent partiels. Le film pose ainsi une question centrale : que faire des vides laissés par les morts, par la maladie, par la honte ? En creux, il dessine une réponse : les affronter, les nommer, et tenter malgré tout d’en faire une histoire. Il faut d’ailleurs attendre les dernières minutes du film pour que l’ultime tabou, le mot « sida » soit prononcé par Marina qui refuse d’euphémiser les raisons de la mort de ses parents.

     


    Crédit image :  ©QuimVives_ElasticaFilms.

     

     

    Une génération sacrifiée, entre héroïne et VIH

    Au-delà du récit intime, Romería s’inscrit dans une réflexion plus large sur une génération marquée par les bouleversements de l’Espagne des années 1980. La transition démocratique après 36 ans de dictature franquiste ; une transition souvent célébrée comme une période d’émancipation et de liberté, apparaît ici sous un jour plus sombre.  « L’histoire du VIH varie selon les pays : aux États-Unis, elle est profondément liée à la communauté homosexuelle et à la stigmatisation qu’elle a subie. En Espagne, même si de nombreux homosexuels en sont également morts, le virus est resté très associé à la crise de l’héroïne », rappelle Carla Simón. Derrière l’effervescence de la Movida, ce mouvement culturel né après la fin de la dictature de Franco, le film met en lumière les ravages d’une double crise : celle des drogues injectables et celle du VIH. Dans le contexte espagnol, l’épidémie s’est largement diffusée via l’usage d’héroïne, ce qui a contribué à une stigmatisation spécifique, différente de celle observée dans d’autres pays. « Il subsiste encore beaucoup de culpabilité, de tabous, et dans bien des familles, le deuil n’a pas pu, ou pas su, se faire. C’est aussi pour cela qu’il y a si peu de récits à ce sujet », souligne la réalisatrice. Cette absence de récit, ce silence persistant, constituent l’un des fils rouges du film. En donnant à voir une famille confrontée à son passé, Romería révèle combien cette histoire collective reste difficile à affronter. Les morts prématurées, les surdoses, la maladie : autant de réalités encore largement tues dans la sphère familiale. Le film devient alors un acte de mémoire, une tentative de redonner une place à celles et ceux qui ont disparu dans l’ombre. « C’est une partie de la mémoire historique de l’Espagne qui mérite d’être revisitée », insiste Carla Simón. En cela, Romería dépasse le cadre du récit autobiographique pour proposer une lecture politique de l’histoire du VIH en Espagne. Il rappelle que l’épidémie n’est pas seulement une affaire de santé publique, mais aussi une question de mémoire, de transmission et de reconnaissance.

    Le cinéma comme outil de reconstruction et de réparation

    Face à ces silences et à ces manques, Carla Simón revendique une approche singulière : celle de la création comme acte de reconstruction. Romería n’est pas un documentaire et ne cherche pas à restituer une vérité factuelle, mais à combler les absences par l’imaginaire. « Peut-on fabriquer nos propres souvenirs lorsqu’ils n’existent pas ? », interroge la cinéaste. Pour elle, le cinéma devient un espace où il est possible de recomposer une histoire, de donner forme à ce qui n’a pas été dit. « Le cinéma m’a offert la possibilité d’inventer mon propre récit et de faire la paix avec mon histoire », affirme-t-elle. Cette démarche se traduit dans la forme même du film, qui assume une part de fiction et d’onirisme, notamment dans ses dernières séquences. En brouillant les frontières entre réalité et imagination, Romería propose une réflexion sur la nature même de la mémoire. « En cherchant à reconstituer mon histoire familiale, j’ai compris qu’il s’agissait d’un puzzle dont toutes les pièces ne pourraient jamais s’emboîter (…). La mémoire n’est ni objective ni fiable : elle est fatalement subjective », souligne Carla Simón. Dès lors, inventer n’est plus trahir, mais au contraire une manière de se réapproprier son passé. Le film invite ainsi à envisager la mémoire non comme un héritage figé, mais comme un processus vivant, en constante réélaboration. Dans le contexte du VIH, cette approche prend une résonance particulière. Comment raconter des histoires marquées par la stigmatisation, la honte et l’absence ? Comment transmettre ce qui n’a pas été dit ? Romería propose une réponse sensible et profondément humaine : en créant, en imaginant, en filmant. En redonnant chair à une mémoire fragmentée, Carla Simón signe une œuvre à la fois intime et politique, qui rappelle que le cinéma peut être un outil puissant pour réparer les silences et faire émerger des récits longtemps étouffés.

     


    Crédit image :  ©QuimVives_ElasticaFilms.
     

    Carla Simon, une trajectoire fulgurante du cinéma catalan à Cannes

    Née en 1986, la réalisatrice et scénariste espagnole Carla Simón s’impose comme l’une des figures majeures du cinéma d’auteur européen contemporain. Originaire d’un village de Catalogne, nourrie par une histoire familiale foisonnante, elle se forme à la communication audiovisuelle à Barcelone avant d’intégrer la prestigieuse London Film School. Son premier long métrage, Été 93 (2017), récit autobiographique, est salué par la critique internationale, décrochant notamment le prix du meilleur premier film à la Berlinale et plusieurs Goya Awards, tout en représentant l’Espagne aux Oscars. Elle confirme son talent avec Nos soleils (2022), qui remporte l’Ours d’or à Berlin et connaît un large succès international, avec une diffusion dans plus de 35 pays et de nombreuses distinctions, dont six prix Gaudí. Entre-temps, elle réalise le court métrage Lettre à ma mère pour mon fils, présenté à la Mostra de Venise dans le cadre des Miu Miu Women’s Tales. Récompensée en 2023 par le prix national du cinéma espagnol, Carla Simón poursuit son ascension avec Romería, son troisième long métrage, présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 2025 et en salles en France depuis le 8 avril 2026.