L’Actu vue par Remaides : « Roger : "Je me suis engagé à fond pour continuer à vivre" »
- Actualité
- 20.07.2026
Roger, chez lui, dans son jardin, en avril 2026. Crédit image : Jean-François Laforgerie
Par Jean-François Laforgerie
Roger : "Je me suis engagé à fond
pour continuer à vivre"
Il y a trente-trois ans, Roger apprenait sa séropositivité au VIH, à une époque où le diagnostic ressemblait souvent à une condamnation. Après avoir perdu son compagnon des suites du sida, il a choisi de transformer cette épreuve en engagement associatif. Dans ce portrait, l'ancien militant de 84 ans raconte, avec une sincérité déconcertante, les années sida, le deuil, l'arrivée des trithérapies et son engagement à AIDES.
Une carte postale au courrier. Des mots chaleureux concernant Remaides, auquel il est abonné. Et puis, un passage, évoquant un engagement de plusieurs années dans l’association, qui a tapé dans l’œil de la rédaction. Ni contact mail ou numéro de téléphone sur la carte, mais des coordonnées postales. J’ai donc fait à l’ancienne en écrivant une lettre en retour, avec toutes mes coordonnées. J’y proposais à Roger une interview pour parler de son parcours militant de plusieurs années à l’association.
Depuis quelques temps, AIDES propose à ses militants-es anciens-nes comme actuels-les de témoigner de leurs parcours dans la lutte contre le sida. C’est passionnant, souvent émouvant et très inspirant.
Roger a accepté la proposition et nous en avons calé le principe au téléphone. Nous sommes convenus d’une interview chez lui qui serait enregistrée puis relue, une fois mise en forme. Il a donné son accord pour une photo.
Au téléphone, Roger s’est montré chaleureux à l’image des mots de sa carte. Il a proposé de venir me chercher à la gare. Il habite à quelques kilomètres de celle de Joigny (dans l’Yonne, un des départements de la région Bourgogne-Franche-Comté), dans un petit village où alternent maisons classiques et corps de ferme réhabilités en résidences secondaires. L’ensemble est entouré de champs cultivés et de pâturages. C’est calme et joli. Comme je ne rentrerais que dans l’après-midi, il m’a invité à déjeuner : « Tu manges de la viande ? »
- Pas à tous les repas, disons que je suis flexitarien.
Nous avons fixé une date en avril.
23 avril dans la matinée. Roger est là sur le quai de la gare de Joigny. Nous n’avions pas convenu d’un signe de reconnaissance précis. Roger m’a repéré. Il y a un petit portrait de moi à la fin de journal qui date un peu, mais on m’y reconnaît. Poignée de mains, quelques mots puis direction le parking où le soleil tape déjà fort.
- Tu connais la région ? », demande Roger.
- Un peu, je connais Auxerre et Pourrain [un village aux alentours] et je suis déjà venu passer un week-end à Joigny durant la période de la Covid.
Roger vit dans l’Yonne depuis quelques années déjà, après avoir vécu en région parisienne et travaillé à Pantin (où se trouvent le siège de AIDES et la rédaction du journal).
Nous sommes en route depuis quelques kilomètres en direction de son village lorsque Roger, qui a déjà un peu parlé de son parcours en conduisant, me dit :
- Tu sais que je suis séropo depuis 33 ans ?
Je l’ignorais. Roger ne l’avait pas mentionné lors de notre appel.
La maison de Roger est vaste, découpée en parties autonomes qui bordent un joli jardin, qu’animent de belles plantations. La bâtisse est dans la catégorie corps de ferme réaménagé. C’est lui, aidé de son fils et d’amis, qui l’a entièrement refaite. La pièce principale, très grande, a des allures de nef d’église : immense hauteur sous plafond, format rectangulaire et dallage au sol. Roger a déjà préparé la table pour le déjeuner ; assiettes, verres et couverts sont en place. Un espace a été libéré pour s’asseoir et faire l’interview. Devant lui, une pile d’anciens journaux gays et quelques brochures de prévention. « Je n’ai plus d’archives de AIDES chez moi. Toutes celles concernant l’antenne de AIDES à Auxerre ont été rapatriées à Dijon », explique-t-il. Un des magazines de la pile est un numéro de Gai Pied Hebdo de décembre 1984 qui titre : « Sida : derniers chiffres ». On y parle de moins de 600 cas en Europe, de plus de 7 000 aux Etats-Unis. On y précise que « 75 % des malades sont définis comme homosexuels ». L’article est signé Gai Toubib. Roger l’a gardé longtemps, comme un souvenir d’une autre époque. Un autre journal est un numéro du journal français Gay International de 1988. On y trouve une page de publicité pour AIDES en réaction au terme « sidaïque », une des saillies sérophobes de Jean-Marie Le Pen. Un collector du temps d’avant.
« Je vais commencer par la découverte du VIH. C’était en 1993 »
J’ai proposé à Roger de lancer notre échange par le sujet de son choix : sa vie avec le VIH, son engagement militant. « Je vais commencer par la découverte du VIH, tranche-t-il. C’était en 1993. À cette époque-là, j’étais professeur [dans un lycée professionnel]. Durant les vacances scolaires, je bricolais beaucoup à Paris. Je partageais ma vie avec Georges. Je le laisse seul à la maison [celle du village dans l’Yonne, ndlr]. Les vacances se terminent fin août. Je rentre pour préparer ma rentrée de septembre. On se revoit donc à mon retour. Dans notre relation, nous n’étions pas dans un rôle précis. On n’était ni actif, ni passif. Je veux dire que cela dépendait. J’ai accepté un rapport passif, comme ça. Georges était un gentil garçon. Il était beaucoup plus jeune que moi. Il avait 18 ans, j’en avais quasiment 50. Quelques temps après cette relation sexuelle, j’ai eu un gros problème de santé, de la diarrhée, mais vraiment beaucoup. Je suis allé voir le médecin, mais il ne trouvait pas ce que c’était. J’ai fait des analyses, mais le médecin ne trouvait pas, rien du tout. Je propose à Georges que nous allions ensemble faire un test de dépistage du VIH. Le médecin nous fait passer le test. On était positifs tous les deux. »
« Mon premier réflexe a été de mettre mes proches devant le fait accompli, explique-t-il. J’ai deux enfants. Ils ont été avertis tout de suite, ma femme aussi (…) Dès l’annonce de mon résultat positif, j’en ai parlé à mes sœurs et à mes parents. Je savais que la porte de sortie serait la mort et que l’échéance pouvait venir vite. Je trouvais plus honnête de prévenir tous mes proches, de les préparer à cette éventualité (…) En prenant mon traitement, je n'avais pas de maladie. Les jours ont passé, ça allait bien. Les années se sont succédées, cela fait 33 ans que je vis avec le VIH. J'ai 84 ans quand même. Donc, maintenant je me dis, ça va. J’ai un souhait, je ne veux pas embêter les autres, mes enfants surtout, avec une fin de vie difficile. C’est d'ailleurs ce qui m’a rapproché de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité [ADMD, créée en 1980, ndlr] (…) Le problème, c’est que Georges a très mal accepté sa séropositivité. Un peu comme s’il se rendait compte de l’énormité de notre connerie. Il s’est mis à quitter la maison, je ne savais pas où il allait et il n’y avait pas de portable alors. Il a fait une tentative de suicide. De mon côté, j’ai rapidement développé une maladie opportuniste : un sarcome de Kaposi à la jambe gauche. Tu vois, c'était grave. J’avais des boules noires de sang, des taches, cela faisait comme une grappe de raisins sur la peau. J’ai suivi une chimio, une radiothérapie. Je me rendais à Paris pour ces soins. Je me rappelle avoir pris de l’interféron et d’autres médicaments très forts. »
« J'ai tout de suite accepté de prendre une trithérapie »
« Georges a développé une maladie opportuniste. Il a fini aveugle. Il est parti un an après avoir perdu la vue ; très vite, parce qu'il s'est laissé mourir, il n'a jamais voulu accepter notre séropositivité. Bref, c'était comme ça. Il est parti en juillet 1996. Je me suis retrouvé seul. Tous les soirs avant de dormir, je refaisais dans ma tête la préparation de mes obsèques. À cette période, j’ai vu un psychiatre. Je me disais que j’allais mourir que cela allait être mon tour. Après tout, les autres, des proches, Georges, étaient partis.
En 1996, de nouveaux médicaments arrivent. J'ai tout de suite accepté de prendre une trithérapie. J’ai vécu cela comme un espoir. On oublie la fin de vie, tout de suite. Je me suis dit : "Maintenant, c'est bien. Maintenant, il faut que le traitement me convienne bien." J’ai eu l’impression que les choses avançaient enfin. Avant, les espoirs étaient réduits. La médecine faisait ce qu'elle pouvait avec les médicaments qu'elle avait. Le nombre de comprimés, les prises toutes les trois-quatre heures, tout cela faisait peur à pas mal de personnes. Aujourd’hui, je prends un comprimé par jour [Biktarvy, ndlr]. L’arrivée des trithérapies a mis un coup d’arrêt pour moi au pronostic de dix ans de vie qu’on m’avait donné à l’époque, à moi comme à d’autres. Je suis là 33 ans après. Et puis je suis sûr qu'il y a des gens qui vivent encore plus vieux. Je n’ai pas connu de difficultés particulières avec la trithérapie. Alors après, si tu veux, avec l'âge... Il y a toutes les maladies de vieux ; dans mon cas, la prostate ; le cœur, j'ai été opéré d'un triple pontage. Cela n’a rien à voir avec le VIH, ça vient avec l'âge. Il a donc fallu s’occuper de cela aussi et régler tous ces nouveaux problèmes. Je prends un traitement pour le cholestérol et j’ai un peu de diabète (…) Mais à cette époque, vers 1996, il n'y avait pas beaucoup de médicaments, mais beaucoup de comprimés à prendre et des prises toutes les quatre heures. C’était très dur, j’avais besoin de repos notamment après mon traitement par interféron. J’ai surmonté cette période. C’est à cette époque, j’ai rencontré l’association AIDES qui m’a accompagné. J’ai rencontré d’autres personnes concernées. Je ne savais pas qu'il y avait autant de personnes si jeunes à Auxerre qui étaient dans la même situation. Moi, j'étais dans mon petit monde avec mon mec. Je ne voyais pas trop la vie de l'autre côté. C'était tout nouveau pour moi. »
« Patrick avait une maladie opportuniste. Il est parti à 31 ans »
Georges a beaucoup compté dans le parcours de Roger, Patrick aussi.
« Avant de rencontrer Georges, j’avais rencontré Patrick dans un endroit de drague sur l'autoroute. Patrick venait de Nice. Ses parents, surtout son père, l'avaient viré parce qu'il était pédé. Il est arrivé ici, à Auxerre. Il a rencontré des mecs qui lui ont dit qu’ils pouvaient l’héberger, mais qu’en échange il fallait qu’il rapporte de l’argent. Lui ne travaillait pas. Il n’avait pas d’argent. Alors ces mecs et lui allaient se promener sur les lieux de drague sur les parkings. Des hommes rencontraient Patrick, puis tombaient sur les autres mecs qui leur réclamaient de l’argent. Quand j’ai rencontré Patrick, nous avons discuté un moment. Il m’a prévenu de ce qui allait se passer. Il m’a recommandé de ne pas descendre aux chiottes, ce qui m’a permis d’éviter les mecs qui posaient des problèmes. Il m’a demandé si on pouvait se voir seuls le lendemain et si je pouvais venir le chercher à Paris où il vivait alors. C’était rue Monge, je connaissais le quartier. Je suis allé le chercher et je l’ai ramené à la maison. Patrick avait 30 ans. Il avait travaillé dans des boîtes gays, notamment sur la rue de Rivoli et dans le quartier des Halles. Il était vestiaire au BH [un des premiers bars gays avec backroom de la capitale, en face de la Samaritaine, au centre de Paris, ndlr]. Patrick s’est vite fait gauler : il était positif. À ce moment-là, j'avais fait un test, j'étais négatif. J’avais eu des relations actives avec lui, mais très peu. Je l'ai hébergé. Il a été hospitalisé, puis tout est allé très vite. Patrick avait une maladie opportuniste. Il est parti à 31 ans. Il ne voulait absolument pas qu’on le laisse tomber. Il me l’avait dit. Je ne l’ai jamais laissé tomber. Patrick est enterré au cimetière du village [à Chassis, ndlr] où je vis, Georges aussi y est enterré.
« Je me suis retrouvé seul. J’avais du temps et je me suis investi à AIDES »
Après le décès de Georges, son deuxième compagnon, Roger qui vit avec le VIH, décide de s’engager. C’est une première, il n’avait jamais milité jusqu’alors. « Je me suis retrouvé seul. J’avais du temps et je me suis investi à AIDES. J’allais tous les jours au local à Auxerre. À cette époque-là, on préparait des repas pour les personnes séropositives qui venaient aux actions proposées. Il y avait aussi des permanences d’écoute (…) Au moment où je me suis investi, j’étais encore enseignant. Et puis il y avait eu la découverte de la séropositivité, le Kaposi. Je ne travaillais plus ; je ne pouvais plus travailler d’ailleurs. Je suis resté longtemps en arrêt longue maladie, puis j’ai demandé ma mise en retraite. De toute façon, j’étais sur ma fin de ma carrière. « J’ai donc rencontré des volontaires de AIDES. Il y avait alors une bonne petite équipe. Je me rappelle avoir suivi la formation des volontaires à Dijon, parce qu’à Auxerre, il n’y avait rien à ce moment-là. Toutes les personnes d’Auxerre qui voulaient se mobiliser, je n’étais pas le seul, se rendaient à Dijon. Par la suite lorsque j’ai pris un peu plus de responsabilités, je m’y rendais régulièrement. J’avais une réunion, chaque mois, avec le directeur de l’antenne de AIDES à Dijon. L’association était constituée en fédération. Je m’y suis plu. Et puis bon, cela a duré presque vingt ans, presque toute une vie.
« Certains refusaient de faire le test de peur d'avoir la mauvaise nouvelle »
« La plupart des personnes qui s’engageaient alors à l’association vivaient avec le VIH, se rappelle Roger. Beaucoup de gays, bien sûr, mais aussi quelques hétéros. Je me souviens avoir eu en entretien parfois le mari, d’autres fois la femme d’un même couple. Il y avait aussi des personnes qui s’injectaient de l’héroïne. La prévention d’alors n’était pas celle que nous connaissons aujourd’hui. C’était très différent. Je me souviens d’avoir échangé avec des personnes qui ne voulaient pas se faire tester de peur d'avoir la mauvaise nouvelle (…) Parmi les actions, nous proposions des groupes de paroles pour échanger à propos de la maladie, des suites de l’annonce, etc. Nous avions des moments conviviaux, dont des repas. Bien souvent, nous étions plus d’une dizaine lors des actions, je parle du noyau dur des militants. Il fallait être nombreux pour préparer les repas, mais aussi pour animer les groupes de paroles, assurer les échanges. Il y avait des gens sur lesquels je pouvais compter, puis d'autres qui passaient comme ça. Cela fonctionnait et c'était très bien. S’y ajoutaient les personnes qui participaient aux activités et elles étaient nombreuses (…) Presque tous les militants étaient gays, il y avait très peu d'hétéros [parmi les militants-es, ndlr]. Beaucoup de gens étaient isolés. Être gay à cette époque, il y a 40 ans, ce n’était pas comme aujourd’hui. L’homosexualité était très difficilement acceptée, dans les familles, mais aussi socialement, d’autant plus à la campagne et dans les petites villes. On savait que des personnes n'osaient pas taper à la porte de l’association parce que nous avions une image d’association gay. Venir nous voir, c’était comme dire publiquement qu’on était gay. Certaines personnes, qui ne connaissaient pas notre façon de faire, craignaient aussi que l’anonymat ne soit pas respecté. Elles craignaient que l’on parle dans leur dos (…) « En dehors des repas et des groupes de parole, nous proposions un accueil, pour les gens qui voulaient des conseils, des renseignements. Il faut reconnaître que tout cela était très nouveau pour beaucoup. De nombreuses choses étaient proposées. Il y avait beaucoup de travail. C'est pour ça qu'il y avait un salarié qui s’occupait de la gestion de la permanence, des formations, etc. J’en ai moi-même suivi. Il y avait, par exemple, une formation concernant l’approche, le vivre avec, comment s’adresser aux personnes séropositives. On avait le temps de se former. Moi, je ne travaillais plus et je n’étais pas le seul d’ailleurs : beaucoup de personnes du fait de leur état de santé avaient été contraintes d’arrêter de travailler.
« Roger, tu seras responsable à Auxerre »
« Je suis devenu responsable départemental. Cela s’est fait très vite. J’ai suivi les formations et on m’a dit : « Roger, tu seras responsable à Auxerre». Bon, à cette époque-là, j'étais plus jeune. Il y avait des militants à encadrer, c’était le rôle du responsable. Je l’ai fait et moi j'étais sous tutelle des gens de Dijon. Il y avait un directeur, une antenne. Financièrement, c'était Dijon qui nous gérait, d’où les réunions mensuelles de coordination. C’était aussi le cas pour mon collègue qui était responsable de l’antenne de Châlons ou celle de Nevers (…) Le public qui venait nous voir était très varié. Il y avait des personnes consommatrices de produits, un peu à la marge des autres. D’autres personnes qui craignaient la maladie et qui venaient à chaque fois demander ce qu’il y avait comme nouveautés du côté des traitements et où en étaient les avancées de la recherche. D’autres qui venaient très régulièrement pour des dépistages. Nous avions un accord avec le service de dépistages de l'hôpital d’Auxerre. Il n’était pas rare que le service nous appelle, à la suite d’un diagnostic de VIH, pour nous dire : « Une personne vient d'apprendre ses résultats. Elle est en larmes, ce serait bien que vous veniez la chercher. Certains visages de personnes concernées me reviennent d’ailleurs (…)
La situation pouvait être difficile. Certaines personnes étaient complètement paumées et se retrouvaient sous tutelle. On s’efforçait de trouver des solutions, mais certaines situations étaient trop compliquées et en plus on ne proposait pas d’hébergement. On s'occupait uniquement de la partie médicale et d’une partie des droits. Sur le plan de l’accompagnement administratif, une grande partie de notre travail consistait à monter des dossiers de demandes d’AAH [allocation adulte handicapé, ndlr] pour la MDPH [maison départementale des personnes en situation de handicap, ndlr].
« Je me suis engagé à fond pour continuer à vivre »
Quand je me suis engagé, je l’ai fait pour moi d’abord. Je me suis engagé à fond, parce que c’était une manière de vivre, de continuer à vivre. J’avais quand même un Kaposi, mais cela allait un peu mieux grâce aux traitements. Je me disais : si je peux rester encore un an pour les aider, pour être utile, ce sera toujours ça. Et puis le temps a passé, un an de plus, puis deux. Et puis voilà, je suis resté jusqu'au moment où les trithérapies sont arrivées. Et là, on a vu un peu plus "clair", parce que les gens étaient déjà soulagés, et moi aussi. C’est là que j’ai réalisé que la médecine pouvait faire de belles choses (…) Cet engagement représentait beaucoup de mon temps. Je ne travaillais plus, mais ce volontariat est devenu comme un métier, aussi prenant. Je partais chaque matin, bien qu’il y ait eu un salarié. Je passais ma journée à l’antenne. J'étais vraiment très investi. Quasiment tous les jours, il y avait, je ne dirais pas une nouvelle affaire, mais une situation, quelque chose, qui me disait : "Allez : continue ! C’est utile, ça vaut le coup." J'avais l'impression de servir à quelque chose. C'est ma raison de vivre, aujourd'hui encore. Je suis toujours dans le social. J'ai même été président d'une association d'insertion dans un domaine sans rapport avec le VIH. »
Du pour et du contre
Évidemment, le parcours militant a connu son lot de difficultés et ses moments agréables. « Ce qui était très difficile pour moi : les gens qui ne voulaient absolument pas reconnaître, que la maladie était là, qu’il fallait faire attention pour elles et les autres, qui étaient dans une forme de déni de leur situation, souligne Roger. Mais je le comprenais parce que c’est compliqué avec la famille. Comment dire quand on ne va pas bien ? Comment parler d’une maladie dont on craint qu’elle provoque le rejet ? Bien sûr, notre rôle était de faire que les personnes aillent mieux, qu’elles trouvent une bonne raison de démarrer un traitement et de le continuer, malgré le nombre de comprimés à prendre, les effets indésirables. La situation d’alors était quand même de redonner du courage et des raisons de lutter à des personnes qui avaient le sentiment de mourir peu à peu, socialement, et certaines réellement (…) On faisait beaucoup d’accompagnement social à l’époque. Les gens étaient confrontés à des problèmes de ressources. Certaines personnes n’avaient plus de logement. Il y avait tant de choses à faire. Des rendez-vous avec des offices d’HLM pour essayer d’avoir un logement social rapidement pour des personnes qui avaient été virées de chez elles par leurs parents, des rendez-vous à la CPAM, des dossiers de Cotorep [commissions techniques d'orientation et de reclassement professionnel en charge de l’évaluation des personnes en situation de handicap, devenues en 2006, commissions des droits et de l'autonomie des personnes handicapées, puis MDPH par la suite, ndlr], etc. » Parmi les moments agréables, il y avait les « repas que nous faisions ensemble et au cours desquels on arrivait à laisser un peu le VIH de côté, parce qu'on était ensemble à déconner. Dans l'ensemble, tous les gens concernés avaient 25 ans, 30 ans. C'était une jeunesse quand même qui avait envie de vivre des trucs de jeunes et qui se trouvait confrontée à des difficultés qui les empêchaient de le faire. Ils avaient envie d’avoir des relations, et c’était normal et cette envie se trouvait contrariée par des questions : Est-ce que je peux ? Dois-je parler de ma séropositivité ? Faut-il proposer la capote ? À cette époque-là, l'outil principal, c'était la capote. Il n'y avait rien d'autre. Souvent, il était difficile de construire quelque chose, tant la crainte du lendemain était forte. On ne savait pas trop ce qui allait se passer. On avait moins d’informations qu’aujourd’hui. Parfois les médecins donnaient le sentiment de traiter au jour le jour. Globalement, ça tâtonnait un peu. Les médecins donnaient des médicaments, on se disait que c’était bien ; puis, on disait, ok, mais cela fait trois jours que j’ai la chiasse. Quoi faire ? On arrête les médicaments et on s'occupe des autres problèmes ? (…) À l'époque, une séropositivité était souvent perçue comme le signe qu’on était d’un autre monde, celui des "dépravés" pour le dire vite, du moins qu’on était à la marge. Alors qu’il ne s’agit pas de cela, mais d’un coup du sort. D’ailleurs beaucoup de personnes n’en parlaient pas et pas mal d’autres personnes ignoraient qu’elles étaient concernées. »
Roger et moi avons décidé de faire une pause. Comme il fait beau, on peut aller au jardin. À l’avant de la maison, ce sont les fleurs et les arbustes qui règnent en maitres, délimitant la partie autonome de la maison où vit sa fille et celle occupée par un locataire. Son fils, lui, habite au bout de la rue. À l’arrière, Roger s’est lancé dans un triple élevage. Il a construit une volière qui accueille des perruches et des mandarins. Il y a même une partie chauffante pour ces derniers qui ne supportent pas les trop basses températures. Il en élève tant qu’il en revend d’ailleurs à un professionnel. Derrière la volière, un petit parc verdoyant qui jouxte le salon accueille des poules, un coq et un couple d’oies dont le jars est particulièrement vindicatif, prêt à en découdre dès que l’on franchit la distance de sécurité. Roger est passionné lorsqu’il explique ce qu’il a fait (sa maison, ses aménagements) ou qu’il évoque ses animaux qu’il aime tant, tout comme il l’est encore quand il revient sur son parcours et ses engagements et pourrait-on dire ses différentes vies.
« J'ai eu plusieurs vies »
« J'ai eu plusieurs vies. Je me suis marié à 19 ans. Avec ma femme, nous avons eu deux enfants, à quatre ans d’écart. Un jour, je ne sais pas pour quelle raison, j'ai rencontré un homme, Jean-Claude. Il était en couple et j'étais son amant. C’était tout neuf pour moi. Il m’a dit : "Je ne veux absolument pas que tu quittes ta femme pour moi, parce que moi je suis en couple et marié." J’ai poursuivi longtemps cette relation dans une forme de secret. Je suis électricien de métier. Je me suis installé à mon compte et je suis devenu chef d'une entreprise d'électricité en région parisienne. J’allais superviser mes équipes et mes chantiers. J’étais libre de mon emploi du temps et je pouvais aller draguer comme je voulais. Je reconnais que j’ai eu une belle vie et je n’ai rien regretté. Bien sûr, je me suis posé des questions. Je me suis demandé si j’allais rester avec ma femme. Nous avions peut-être déjà dix ans de mariage, quand j’ai décidé de prendre une semaine pour réfléchir. Par la suite, nous avons divorcé et nous sommes restés en bons termes. Je fais ensuite d’autres rencontres. Je deviens enseignant dans un lycée professionnel où j’enseigne l’électricité, puis je m’arrête de travailler vers 1994. »
Installé dans son village de l’Yonne, Roger en est une des figures. Il y a bien longtemps que les habitants-es savent que Roger est gay et qu’il vit avec le VIH. À une époque, une partie du village lui a même demandé de se présenter comme maire. « Moi, je ne voulais pas parce que c'est trop compliqué, les responsabilités étaient trop importantes et je faisais déjà beaucoup de choses. Et puis, je savais que dans des conversations au café, des personnes du village ne voulaient pas d’un "maire pédé". Bon, j’ai malgré tout réalisé 30 ans de mandat comme conseiller municipal. »
Après la pause déjeuner et son généreux repas (terrine de sanglier faite maison réalisée avec un cuissot offert par un voisin chasseur, bavette au grill, frites maison, salade verte et petits gâteaux orientaux), Roger a bien voulu revenir sur certains points de son parcours, notamment les évolutions militantes. « À la suite de l’arrivée des trithérapies, l’activité de la permanence a peu à peu changé de nature, puis s’est arrêtée. Les besoins évoluaient. C'est vrai que ça allait mieux pour une part importante des personnes. On avait nos médicaments. Pour une part, les personnes qui n’allaient pas bien, c’était plus par rapport à ce qu’il se passait dans leur tête que dans le corps. C’est ce dont je me rappelle. Les gens venaient moins, même si certaines personnes restaient « socialement très démunies ». En fait, il y avait un état d’esprit sur le mode : cela va mieux, cela peut durer et tant mieux si ça dure longtemps. La preuve, c'est qu'aujourd'hui, je revois des gens qui ont à peu près mon âge, d’autres beaucoup plus jeunes, mais qui ont 30 ans de parcours et de traitements (…) Nous sommes peu intervenus à l’hôpital. Nous n’y tenions pas de permanences. On allait faire de la prévention, dans certains lycées qui nous demandaient, dans des foyers d’hommes ou de femmes, dans des Cada [centres d’accueil pour les demandeurs-ses d’asile, ndlr], dans des foyers de jeunes travailleurs. Cela tournait parfois à la rigolade parce que certains jeunes écoutaient, tout en nous disant : "On n'est pas pédés." On faisait avec, ce n’était pas grave, l’important, c’est qu’ils restaient pour nous écouter. Et puis, nous n’étions pas dupes, on savait bien que dans le lot certains étaient concernés (…) Je me souviens aussi d’interventions en prison ; au centre de détention de Joux-la-Ville [environ de Dijon, ndlr]. C'était chez les femmes. Une fois, le directeur nous a mis en contact avec une personne qui était là depuis 18 ans, qui vivait avec le VIH. Elle n’était pas très bien suivie. Elle avait été diagnostiquée pour un cancer. La direction de l’établissement m’avait demandé de la prendre certains week-ends pour lui réapprendre des gestes de la vie quotidienne : marcher dans la rue, gérer ses sous, faire des courses, etc. ; Son état de santé s’est rapidement détérioré et elle est décédée. Personne n’était là pour elle, ni son mari qui était également en prison, ni ses enfants ; personne ne venait la voir. J’étais le seul présent à la fermeture de son cercueil ; le seul à la cérémonie à l’église et au cimetière de Joux-la-Ville.
« La fermeture de l’antenne d’Auxerre m'a fait un peu mal au cœur »
« La fermeture de l’antenne d’Auxerre m'a fait un peu mal au cœur. Je me suis dit qu'il y avait une histoire de loyer à payer, ça faisait des frais. À un moment donné, il fallait faire des économies. La région Grand-Est dont nous faisions partie avait fait ce choix. Il fallait diminuer les charges. Donc j'ai accepté. Je veux dire, on a cédé. Je ne sais pas comment ça s'est passé. Mais bon, la fermeture s’est faite. À partir de ce moment-là, je suis resté en lien avec deux ou trois militants que je connaissais bien qui m'ont laissé leur téléphone avec lesquels je pouvais maintenir le contact. Les gens ont continué à se voir lorsque j’ai ouvert mon sauna, le KLS. J’avais 60 ans quand je l’ai créé. Mon projet avait été de créer un sauna gay qui aurait été tenu par Georges, pendant que moi je poursuivais dans l’enseignement. Je l’aurai aidé durant mes repos et congés. Cela lui aurait fait une activité et un revenu. Mais rien n’a tourné comme nous voulions car Georges est parti trop tôt. Moi, j’ai gardé le projet et ouvert le sauna en 1999, c’est le sauna le plus connu de toute la Franche-Comté. C’était d’abord un petit établissement de 40 mètres carrés. Je me suis dit : "On verra bien, si ça marche." Et puis deux ans après, ― j'avais pris un bail précaire ―, le proprio a repris son bien. Comme le sauna marchait très bien, que tout le monde y venait. J'ai cherché un nouvel endroit pour m’y installer. J'ai retrouvé un pavillon. Avec mon fils et des amis, nous avons réalisé des travaux et reconstruit un sauna qui marche très bien, mais c’est modeste, cela permet de faire vivre une personne. Aujourd’hui, j’ai revendu l’affaire à mon ancien salarié… qui est devenu le patron. J’ai arrêté cette activité, il y a quelques années, mais je me rends toujours dans l’établissement où j’y ai encore des amis. Me lancer dans ce projet m’a permis de retrouver dans la clientèle pas mal de gens que j’avais côtoyé lorsque j’étais militant à AIDES.
« Je n'ai jamais perdu d'amis après avoir parlé de ma séropositivité »
Je ne pouvais pas partir sans avoir évoqué la sérophobie. Que c’était-il passé sur ce plan pour Roger en plus de trois décennies ? « Des actes ou des propos sérophobes contre moi ? Non, franchement pas. Je n'ai jamais perdu d'amis après avoir parlé de ma séropositivité. Quasiment tout le monde dans mon entourage était au courant de ma situation. J’en avais parlé à ma femme, à mes enfants, à des membres de la famille, à des proches. J’avais donné des interviews dans des journaux à Lyon. J’y parlais de mon activité militante et de ma vie avec le VIH. J’étais visible, d’ailleurs des personnes que je connaissais et qui vivaient, elles-mêmes, avec le VIH m’avaient dit : « Si tu me croises dans la rue, tu ne me dis surtout pas bonjour. » Est-ce que j'aurais mieux fait de me taire ? En fait, il n’y avait pas d’enjeu pour moi. Je veux dire, qu'est-ce que j'avais à perdre ou à gagner dans le fait que les autres sachent pour moi. Celui qui ne veut pas me voir, il ne me voit pas. Dans mes relations intimes et sexuelles, il n’y avait pas d’enjeu. J’ai pu dire les choses parce que j’avais choisi de le faire, que mon contexte le permettait. C’est d’ailleurs, en partie, ce qui m'a permis d'être aujourd'hui ce que je suis. »