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    L'Actu vue par Remaides : Régis Samba-Kounzi : de l’urgence d’Act Up-Paris à la mémoire des minorités

    • Actualité
    • 06.03.2026

    REGIS

    Autoportrait de Régis Samba-Kounzi. Crédit image : @regissambakounzi, ADAGP, 2026)

     

    Par Fred Lebreton

    Régis Samba-Kounzi : de l'urgence d'Act Up-Paris à la mémoire des minorités

     

    Ancien militant d’Act Up-Paris, photographe et artiste à l’origine du projet Minorités, Régis Samba-Kounzi retrace un parcours où s’entrelacent VIH, identités queers et création artistique. De son enfance entre Brazzaville et Paris à son engagement dans la lutte contre le sida, l’artiste raconte comment l’expérience intime est devenue matière politique. À travers la photographie, il documente les invisibilités et interroge les racines historiques des inégalités et de la sérophobie. Entretien.

     

    Remaides : Comment est né votre engagement militant dans la lutte contre le sida ?

    Régis Samba-Kounzi :  Il a commencé bien avant Act Up-Paris. Il remonte à la fin des années 1980. La réalité du VIH était déjà présente à la maison. J’yai donc été confronté très jeune. Il y a eu plusieurs étapes. D’abord, une prise de conscience=de ce qui était en train d’arriver. J’ai grandi entre trois pays. Je suis né à Brazzaville, en République du Congo, en 1969. Je suis arrivé en France en 1976, à l’âge de sept ans, pour y faire ma scolarité. À la fin des années 1970, des événements familiaux nous ont empêchés de retourner à Brazzaville. Ma mère est alors partie vivre au Zaïre [le territoire de l'actuelle République démocratique du Congo portait le nom de Zaïre de 1971 à 1997, ndlr], dans sa famille paternelle. De notre côté, nous restions en France et nous allions la voir pendant les vacances. Puis, avec mes frères et sœurs, nous avons exprimé le souhait de retourner vivre en Afrique. Nous en avions plus envie que de rester en France. Ma mère a accepté, et nous sommes donc repartis. Nous avons alors vécu entre Kinshasa et Brazzaville. J’ai été scolarisé à Brazzaville, dans un premier temps rythmé par des allers-retours permanents entre les deux pays. C’est dans cet environnement que je me suis réellement intéressé au sida, même si j’en avais déjà entendu parler auparavant : en France, à travers les médias, mais aussi au sein de la famille, où le sujet était présent.

    En quoi votre orientation sexuelle a-t-elle façonné votre futur engagement militant et artistique ?

    Mon entourage savait que j’étais homosexuel avant même que moi je le comprenne. Pourquoi ? Parce que j’étais un garçon efféminé. Dans mon environnement, je ne connaissais aucun autre garçon comme moi. J’étais le seul. Mais, moi, je n’avais pas conscience que j’étais efféminé. Je ne savais même pas qu’il fallait avoir un genre. En revanche, je voyais bien que j’étais différent des garçons de mon âge. Dès l’âge de six à huit ans, j’ai commencé à percevoir cette différence. D’autant plus que je suis l’aîné et que j’ai un frère qui est presque mon jumeau car il a un an et quatre mois de moins que moi. Lui correspondait parfaitement à ce qu’on attendait d’un garçon, à une expression de genre conforme à son sexe biologique. Il n’y avait aucun souci le concernant. Moi, en revanche, j’étais en total décalage. Je ne pouvais pas imaginer que cela puisse poser un problème. Mais, dans les projections de mon entourage, c’était assez simple : je n’étais pas « normal » et il fallait que je change. À partir de là, mon expérience de l’homosexualité est devenue un marqueur traumatique. Parce qu’il est très difficile de comprendre pourquoi on devient un problème. Peu à peu, j’ai intériorisé cette idée : il y avait quelque chose qui n’allait pas chez moi. Je devenais une sorte de bouc émissaire dans la famille, c’est comme cela que je le ressentais. Quand quelque chose n’allait pas, c’était moi. Et ça, c’est extrêmement lourd. Avec le recul, c’était d’une violence inouïe. Je ne recevais pas de coups, mais la violence était psychologique. Et cela a été très dur et je l’ai exprimé. Ce qui va m’aider, mais plus tard, à l’adolescence, ce sont la littérature, la musique et les artistes. Tout ce qui permet, à un moment, de se dire : je ne suis pas seul. Quand tu commences à voir les photos de Mapplethorpe [photographe américain connu pour ses portraits en noir et blanc très stylisés, ses fleurs et ses nus masculins, ndlr] et notamment des hommes noirs et gays… Pour un jeune qui grandit dans un environnement où on lui fait comprendre qu’il est n’est pas « normal », c’est une révolution.

    À quel moment avez-vous compris que votre engagement ne serait plus seulement individuel, mais collectif ?

    Nous revenons vivre à Paris en 1992. L’année suivante, je découvre Act Up-Paris, notamment avec l’action de la capote sur l’obélisque de la Concorde. À notre retour en France, ma mère et mon beau-père habitent dans le 8ᵉ arrondissement, du côté de l’avenue Montaigne. Un jour, avec ma sœur, on tombe par hasard sur un rassemblement d’Act Up-Paris devant Antenne 2 [ancien nom de France 2, ndlr]. On se promenait, et à un moment on voit un attroupement. Je me souviens avoir reconnu des tee-shirts. Et là, je pense que c’est la première fois que je vois Act Up, réellement. Pas seulement le nom ou les actions relayées dans les médias, mais les militants, physiquement, devant moi. Cette image-là m’est restée. Mais le véritable tournant, pour moi, c’est l’intervention de Christophe Martet [président de Act Up-Paris de 1994 à 1996, ndlr] au Sidaction en 1996. Là, il se passe quelque chose de décisif. Christophe parle de Marie-Louise, une femme congolaise. Elle est séropositive, menacée d’expulsion vers Kinshasa. Son enfant est lui aussi séropositif et hospitalisé. Christophe exprime une indignation très forte face à sa situation, mais il élargit surtout le propos. Il parle des minorités : des gays, des usagers de drogues, des personnes invisibilisées. Il dit que c’est un scandale. Il rappelle que le Sidaction est une mobilisation pour lever des fonds, certes, mais que certaines populations sont reléguées, mises de côté.

    Pourquoi qualifiez-vous ce moment de tournant dans votre vie ?

    Car son indignation est authentique et moi, elle me touche profondément d’abord à cause de Marie-Louise, parce que je fais immédiatement des projections, et je n’imagine pas qu’on expulsait des personnes séropositives. À cette époque, j’avais déjà milité, mais de manière très individuelle, par responsabilité personnelle. Au Congo, il n’existait pas encore d’organisations structurées : elles commencent justement à émerger en 1996. Avant cela, il n’y avait rien, juste des groupes d’autosupport totalement informels. Moi, j’avais toujours eu envie de rejoindre un mouvement, sans savoir lequel. Quand Christophe intervient au Sidaction ce soir-là, je me dis : c’est cette organisation-là que je veux rejoindre. Mais à ce moment-là, je suis malade. J’ai une sarcoïdose [maladie auto-inflammatoire multi systémique rare de cause inconnue, ndlr] que l’on découvrira plus tard. La forme que j’ai est grave, avec un pronostic vital engagé. Je suis épuisé. J’enchaîne les hospitalisations. Je reste alité pendant un an, par suite d’effets indésirables du traitement. Il m’arrive beaucoup de choses difficiles. Quand je sors enfin de cette période, en 2000, je rencontre une amie qui connaît quelqu’un d’Act Up. C’est Julien Devemy, un des vice-présidents de l’association à l’époque. La Marche des fiertés de Paris a lieu deux ou trois semaines plus tard. Elle me le présente à cette occasion. Quand je le vois, la première chose que je lui dis, c’est que je veux absolument rejoindre Act Up.  On est au bas de l’Opéra Bastille. Julien me répond : « Pas de souci. Mardi prochain, on se retrouve au métro Saint-Germain-des-Prés, et on ira à la réunion hebdomadaire (RH) aux Beaux-Arts ». Et c’est comme ça que mon histoire avec Act Up-Paris a commencé.

    Combien de temps dure votre engagement à Act Up-Paris ?

    Je suis resté dix ans à Act Up. Mais les six premières années, c’était du non-stop. J’étais militant et salarié. Et puis, à partir de 2006, je subis un licenciement économique car Act Up n’a plus de financement, la situation devient extrêmement compliquée. Il faut que je trouve de quoi vivre. À partir de là, et jusqu’en 2010, mon militantisme devient plus sporadique. Je continue quand même à écrire dans la revue Actions publiée par l’association, à participer à des actions, à des réunions, notamment sur les questions Nord-Sud, mais je ne suis plus dans le fonctionnement quotidien de l’association.

    En quoi votre engagement à Act Up-Paris vous a-t-il permis de transformer des questionnements personnels en un outil politique et collectif ?

    Quand j’arrive à Act Up, il y a énormément de choses que je dois absorber, assimiler. J’ingurgite beaucoup de savoirs. Je découvre des archives, des histoires, des pratiques. Et parmi cette multitude de connaissances, il y a notamment la question de la mutualisation des savoirs, en lien avec le VIH, mais aussi celle de la production d’un savoir profane. C’est quelque chose de très structurel à Act Up : créer son propre savoir, se mettre au même niveau que les gouvernants, que les médecins, que les experts. Très vite se pose alors la question de la création. Comment faire de la recherche-création ? C’est-à-dire mener une recherche à partir des vécus, de l’expérience concrète de nos réalités, le faire de manière éthique, bien sûr, et le faire aussi à travers l’art pour produire de la connaissance autrement, différemment des modes académiques ou institutionnels habituels. De mon côté, je m’étais déjà nourri, avant même d’arriver à Act Up, de l’art, de la littérature, de la philosophie. Mais Act Up a été un accélérateur qui m’a ouvert à la recherche critique, à des concepts, des penseurs comme Foucault, Bourdieu, Deleuze ne m’étaient pas familiers, par exemple. Tout cela m’a permis de répondre à des questionnements personnels, de m’ouvrir à d’autres perspectives que celles de mon environnement initial, où il était plutôt question de Césaire, Glissant, Fanon, Malcom X. Cela a été une véritable fenêtre. En arrivant à Act Up, j’ai pris conscience que je pouvais me réapproprier cette connaissance et mutualiser. Que je pouvais m’emparer d’un médium, en l’occurrence la photographie, pour documenter, archiver, transmettre. Pour parler de soi à la première personne, mais aussi collectivement. Et surtout pour créer un dialogue permanent entre l’intime et le politique.

    Comment la photographie est-elle entrée dans votre vie ?

    La photographie arrive progressivement. J’en fais une première fois en 1986, simplement par envie, pendant environ un an, avec un groupe d’amis. À cette époque-là, c’est quelque chose qui me plaît, puis je passe à autre chose. Et puis, petit à petit, la photo revient dans les années 2000. Quand j’arrive à Act Up-Paris, Julien va devenir responsable des médias, et Claire, une militante d’Act Up-Paris, responsable des publications. Ils faisaient énormément de photos à la fois pour documenter les actions et pour alimenter les publications. Ensuite, dans mon entourage, je suis entouré d’artistes. Julien avec qui je me suis mis en couple a fait les Beaux-Arts de Cergy. Il a son réseau, ce qui me rapproche encore davantage de la photo. On est nourris de tout ça : la photo, les arts, la création de manière générale. Je me souviens aussi d’un photographe américain, Greg McNeill, qui travaillait pour Black AIDS, une organisation de Los Angeles, engagée dans la lutte contre le sida auprès des personnes séropositives, notamment au sein de la communauté noire américaine. On le croisait souvent lors des conférences sur le sida. Il me photographiait beaucoup pendant ces conférences et il documentait tout ce qu’il voyait. Tout cela a compté. Ce choix de la photographie s’est vraiment construit petit à petit.

    Y a-t-il eu un moment charnière où la photographie est devenue indispensable pour vous ?

    Oui à la naissance de mon fils. Avec Julien et Claire, nous avons décidé d’avoir un enfant à trois en 2003. On a pris le temps de penser les choses, de réfléchir à la manière de procéder. Finalement, notre fils est né en 2005. À partir de là, sur un projet aussi long et aussi fort, il fallait que je documente ce qu’on vivait à travers la photographie. Ce que nous vivions était exceptionnel pour moi, à la fois sur le plan personnel et intime, mais aussi politique. Act Up était engagé sur toutes ces questions : l’homoparentalité, le mariage, l’adoption… Ce que nous vivions faisait pleinement sens dans ce contexte-là.

    Comment votre projet Minorités est-il né, et à quel moment a-t-il dépassé le cadre intime pour devenir un projet politique et archivistique ?

    En 2010, ce projet, qui avait commencé comme une auto-ethnographie de l’homoparentalité, s’est transformé. Il est devenu une archive vivante queer des minorités en Afrique francophone. C’est vraiment à partir de ce moment-là qu’est né Minorités. Parce que, finalement, Minorités, ce n’est pas un nombre, c’est une condition sociale, une condition politique.  Tout cela s’est fait par étapes. C’est un processus. Les choses ont été réfléchies, il n’y a pas eu de décision brutale. Il y a eu un constat, une nécessité, une réalité qui dure : notre réalité en tant que minorités, celle d’être en dehors de l’ordre social mondial, profondément inégalitaire. Être assigné dans la marge, réellement. J’avais besoin de questionner cela. Je voulais le faire notamment à partir de l’Afrique, et à partir de ce que j’appelle mes pays : le Congo-Brazzaville, le Congo-Kinshasa et l’Angola. Je suis aussi français, et je trouvais intéressant d’être à cette intersection-là, de la questionner, et d’interroger notre histoire commune. Prendre pour point de départ mon histoire personnelle — j’ai un enfant issu d’une famille homoparentale, j’ai été engagé politiquement d’une manière radicale et singulière, j’ai traversé des traumatismes que mes frères et sœurs n’ont pas connus, j’ai fait l’expérience de la maladie — et la mettre en dialogue avec d’autres corps qui, comme moi, viennent de la marge, afin de produire de la connaissance depuis cette marge : je trouvais cela nécessaire pour lutter contre l’effacement et l’amnésie. L’histoire de la lutte contre le sida, que ce soit en France ou ailleurs dans le monde, est profondément révolutionnaire. Ce sont des personnes qui, à un moment donné, ont refusé de mourir prématurément, sont devenues expertes de leurs maladies face au pouvoir des sachants, de la hiérarchie des puissants et des dominants. Elles se sont placées au même niveau d’expertise pour dire : non, là, je ne suis pas d’accord. Rien pour nous sans nous. L’art, lorsqu’il fait un pas de côté, dit exactement la même chose. Il transmet les mêmes enseignements. Plutôt que de produire un tableau Excel rempli de données, il valait mieux produire du savoir et de la connaissance par l’incarnation. Par les corps, les récits, l’expérience vécue, la science et l’art. Et c’est là que ça devient un objet politique.

    Quelle est la place du VIH dans le projet Minorités ?

    Je ne photographie pas le VIH. Pour moi, le VIH est une grille de lecture, d’analyse, un prisme à travers lequel je questionne les inégalités de vie, les normes, les identités, les rapports de domination et de pouvoir, mais aussi notre histoire collective. Ce que je fais, ce n’est donc pas de faire un inventaire des identités, ni dire : « Telle personne est gay », « Telle personne est séropositive ». Non. Ce qui m’intéresse, ce sont les processus, ce qu’on appelle les processus de subjectivation.

    C’est-à-dire ?

    La subjectivation, c’est un processus que j’ai moi-même vécu. C’est ce moment où vous décidez comment vous vous déterminez, comment vous vous montrez, comment vous vous situer dans le monde. On ne décide pas à votre place de qui vous êtes, on ne détermine pas pour vous si vous êtes gay ou queer, par exemple. Par ce processus, on devient un sujet, on s’affirmecomme sujet politique. Et c’est un processus important, dans un monde qui prétend dire ce que tu es, alors que tu ne te reconnais pas dans cela. Tu prends de la distance avec la norme, tu déconstruis ce qu’on t’a appris, et tu dis : « Non. Je vais me définir par moi-même. » Se définir par soi-même, c’est quelque chose qui nous habite toutes et tous à un moment. Refuser l’assignation. Quand tu choisis de militer à Act Up-Paris, à AIDES ou dans d’autres organisations, c’est exactement ce que tu fais. Il y a une succession de prises de conscience qui te mène à dire : « Ma place est ici. » Et ce n’est pas quelqu’un d’autre qui te dit où te mettre, c’est toi qui décides. Moi, à un moment, j’ai décidé que ma place serait dans la lutte contre le sida. Je ne suis pas neutre. J’ai un positionnement clair : de gauche, panafricaniste, décolonial, féministe, queer. Quelles armes choisir pour lutter ? Il y a eu le militantisme, notamment à Act Up. Mais Act Up m’a aussi appris à utiliser les outils artistiques comme des moyens d’expression et de lutte. Il existe tout un spectre de façons de s’exprimer et de résister. À partir du projet Minorités, l’art devient pour moi un moyen de questionner le monde, mais aussi de produire du savoir, de la connaissance, de la pensée critique, et toujours de manière éthique et de donner une vision du monde dans lequel nous voulons vivre, d’aller vers nos utopies.

    Votre travail interroge fortement la mémoire des luttes, notamment celles liées au sida. Pourquoi cette mémoire reste-t-elle, selon vous, un enjeu politique majeur ?

    L’invisibilité, la stigmatisation, les discriminations des populations clés, qui sont les plus vulnérables, restent aujourd’hui majeures. Et c’est précisément ce qui bloque la riposte à la maladie. Ce qui freine la réponse au VIH, ce n’est pas seulement la question des médicaments ou celle de leur accès, c’est aussi la question sociale et celle des droits humains. C’est ce qui fait que des personnes n’ont pas accès à l’hôpital, continuent d’avoir un mauvais accueil en raison de leur genre ou de leur orientation sexuelle. Et ça, c’est absolument central car cela fait fuir les personnes. Or, on ne peut pas le comprendre si l’on ne comprend pas la question des inégalités de vies. Et on ne peut pas comprendre les inégalités de vies sans mener une analyse historique, sociale et culturelle du monde dans lequel on est. Quand j’ai pris des photos à Kinshasa, par exemple, il m’a fallu comprendre les origines de l’épidémie dans ce pays, il faut toujours remonter à la source et chercher les raisons structurelles.

    Votre travail vous a conduit à remonter très loin dans l’histoire. Pourquoi était-il indispensable pour vous de revenir à la période coloniale pour comprendre les enjeux actuels du VIH ?

    La recherche scientifique et médicale a effectué son travail : elle a permis de développer de nouveaux médicaments, et sur ce plan-là, cela avance. Mais d’un point de vue social, ce n’est pas du tout la même chose. Quels sont les blocages ? Le seul moyen de comprendre le monde dans lequel on est, c’est de faire de la recherche et d’aller interroger l’histoire. De mon côté, cela m’a conduit au début du XXᵉ siècle. Je me suis alors rendu compte qu’il existait toute une littérature scientifique établissant un consensus : L’épidémie remonte au début du XXᵉ siècle et s’est propagée depuis Léopoldville (devenue Kinshasa après l’indépendance) à l’époque coloniale. Les causes sont multiples, mais le facteur principal de cette propagation reste l’exploitation coloniale de l’Afrique centrale. C’est un élément majeur, sur lequel, à ma connaissance, aucun artiste n’avait vraiment travaillé. À partir de là, je me suis dit : on va faire quelque chose. J’ai réalisé des portraits de personnes rencontrées dans le milieu associatif, notamment grâce à François Berdougo, un ancien militant d’Act Up-Paris. François a travaillé en République démocratique du Congo et il m’a ouvert des portes incroyables. J’ai fait des rencontres décisives grâce à lui. Il est fondamental de questionner l’histoire, de comprendre pourquoi certains groupes sociaux continuent d’être invisibilisés et de subir autant de rejets, de mépris, de discriminations et d’exclusions. Tout cela s’explique par cette histoire-là. La lutte contre le sida est une lutte totale et globale, parce qu’elle prend en compte toutes les discriminations et toutes les oppressions systémiques. Tout le monde devrait se sentir concerné par la sérophobie, comme par le sexisme, le racisme ou l’homotransphobie. Quand on lutte contre une oppression, on lutte contre toutes les oppressions.

    Pourquoi, selon vous, la sérophobie reste-t-elle aussi profondément ancrée dans les sociétés, malgré les avancées médicales et scientifiques ?

    La sérophobie existe toujours en 2026 parce qu’elle s’inscrit dans une histoire longue. Elle continue d’être alimentée par des visions du monde réactionnaires, notamment celles de l’extrême droite, qui ont fait du sida une maladie comme métaphore. Une métaphore de la souillure, du danger, du « pestiféré ». Ces représentations ont profondément marqué les imaginaires collectifs, au point que, encore aujourd’hui, les personnes séropositives vivent avec ce poids-là. Quand on observe, par exemple, la montée de l’homophobie sur le continent africain, on ne peut pas faire abstraction du rôle des églises évangéliques notamment américaines, arrivées massivement dans les années 1980, et implantées solidement notamment en Ouganda ou au Congo. Mais ce phénomène ne commence pas là. La religion catholique est présente depuis le XVIe siècle en Afrique centrale. Dans le territoire d’où est originaire la famille maternelle de ma mère, le Cabinda, les conversions ont débuté dès le XVIe siècle, y compris parmi les monarques. Il faut mesurer l’ampleur du conditionnement quand une Église a pu valider l’esclavage. À l’époque, il existait deux Bibles : la Bible des Blancs et la Bible des Noirs. Cette histoire-là continue de produire ses effets aujourd’hui.

    Quel est l’avenir de Minorités ?

    Le projet Minorités ne s’arrêtera pas : il ira jusqu’à ma mort. C’est un projet au long cours. Je n’ai jamais eu d’objectif prédéfini. C’est une recherche-création, avec une méthodologie fondée sur des entretiens, des questions ouvertes, des entretiens semi-directifs, des récits de vie, etc. En général, ce type de travail se conclut par un doctorat. Jusqu’à présent, je n’en ai ni eu le temps ni les moyens, ni sans doute toutes les conditions nécessaires pour le faire. Donc ce travail existe tel quel. Peut-être qu’un jour j’en ferai une thèse, peut-être pas. Mais une chose est certaine : il ne s’arrêtera pas. Pour moi, Minorités est l’aboutissement de 38 ans d’engagement militant, dont dix ans à Act Up-Paris. Et ce projet n’aurait jamais pu voir le jour si je n’étais pas passé par cette association. C’est là que j’ai appris à penser la recherche critique en sciences sociales et en sciences humaines, croisée à la littérature, à la philosophie, aux arts visuels, vécue, l’expertise de son propre savoir profane. À articuler tout cela et à s’exprimer. Minorités est donc aussi un héritage d’Act Up-Paris. Aujourd’hui, je veux que le projet s’inscrive comme une œuvre de l’Atlantique noir, entre New York, Port-au-Prince et Paris.

    Quels sont vos projets ?

    Je pars prochainement au Bénin, à Cotonou, où je vais travailler avec des associations et avec un autre artiste français actuellement en résidence là-bas. Nous allons mener un projet commun, en collaboration, qui donnera lieu à une exposition de restitution à l’Institut français. Tout ce que j’organise dans ma vie tourne autour de Minorités. J’ai, par exemple, travaillé pendant deux ans à l’Atelier des luttes, une structure de formation au plaidoyer. Avec Julien, nous y avons contribué à monter le pôle « art et plaidoyer ». C’était un travail collectif qui s’inscrit aussi, d’une certaine manière, dans la continuité de Minorités, comme dans celle du collectif que nous avons créé ensemble et qui s’appelle Radical Joy Commons (Joies radicales communes). Tout cela est profondément lié à ce que nous avons toujours fait, notamment à Act Up-Paris. Notre travail commence à être reconnu : je suis invité dans quelques jours à un colloque autour de la littérature et de la création artistique au prisme du queer, où je vais justement pouvoir présenter Minorités et le Collectif Radical Joy Commons.

     

     

    benny

      Benny, militant à Progrès Santé Sans Prix (PSSP), Kinshasa, RDC, 2016. Crédit : Régis Samba-Kounzi.

     

    Régis Samba-Kounzi : « Benny est vraiment une figure, presque une icône, de l’association PSSP, pour Progrès Santé Sans Prix. Il s’agit d’une association congolaise engagée dans la lutte contre le sida, qui travaille notamment avec le gouvernement et représente les populations clés en République démocratique du Congo. L’association est également très liée au reste du tissu associatif, en particulier au mouvement des travailleuses du sexe. »

     

    DANIELA

    Daniela, femme trans séropositive, militante à PSSP, commune de Bandalungwa, Kinshasa/RDC, 2015. Crédit : Régis Samba-Kounzi.

    Régis Samba-Kounzi : « Daniela, qui est décédée, était une femme trans et séropositive. Elle était également militante au sein de PSSP. C’est là-bas que je l’ai rencontrée. »

     

    obseques TATA

    Les obsèques de Tata, jeune homme gay séropositif, commune de Kimbanseke, Kinshasa/RDC, 2015. Crédit : Régis Samba-Kounzi.

    Régis Samba-Kounzi : « Cette photo est, pour moi, très symbolique. En général, je ne donne pas de titre : j’indique simplement le nom de la personne, la ville et la date à laquelle la photo a été prise. Mais celle-ci est particulière. Quand je vais à Kinshasa, je suis totalement en immersion sur le terrain, complètement plongé dans le monde avec lequel je travaille, c’est-à-dire celui des minorités sexuelles et de genre, des militants-es anti-sida, et des amis-es. Je me retrouve dans les enterrements, dans les fêtes, dans les boîtes de nuit. Et donc, quand Tata décède, je me rends à son enterrement. Pour moi, il symbolise justement tous les absents. Pas seulement les morts actuels du sida, mais aussi celles et ceux dont on ne parle jamais, qui sont morts avant 1981, entre le début du XXᵉ siècle et 1981, en fait, même ceux de l’état moderne à aujourd’hui. Toutes mes photos sont des espaces de circulations des temporalités entre les vivants-es, les absents-es, les silences, les luttes, les corps discriminés et marginalisés, qui ne font pas partie de la norme sociale. Cette photo-là incarne, représente donc les conséquences du colonialisme et les morts du sida ».