L'Actu vue par Remaides : Raphaël Depallens : « Faire un coming out VIH, ce n’est pas une question de courage, mais surtout de contexte sociétal »
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- 08.07.2026

Raphael Depallens lors de la conférence Afravih 2026 de Lausanne. Crédit image : Fred Lebreton
Par Fred Lebreton
Raphael Depallens : "Faire un coming out VIH, ce n'est pas une question de courage, mais surtout de contexte sociétal"
Rencontré-e à la conférence Afravih 2026 à Lausanne en mai 2026, Raphaël Depallens revient sur le parcours intime et politique qui l’a conduit à réaliser le court métrage « De vous à moi ». Personne non binaire, drag queen et activiste vivant avec le VIH, Raphaël raconte les années de silence, mais aussi le rôle décisif du soutien de son entourage dans sa prise de parole publique. À travers ce film présenté à Lausanne, l’activiste et membre de la structure Aide Suisse contre le Sida défend une parole collective autour du VIH.
Remaides : Pouvez-vous vous présenter et expliquer votre rôle au sein de l’Aide Suisse contre le Sida ?
Raphaël Depallens : Je vis avec le VIH depuis maintenant onze ans et je travaille au sein de cette organisation faîtière [tête de réseau, ndlr] qui intervient autour des questions de santé sexuelle en Suisse. L’Aide Suisse contre le Sida est basée à Zurich. Je suis co-chef-fe de projet, avec un collègue, sur les questions liées aux personnes vivant avec le VIH. Nous mettons en place différents programmes, activités et campagnes autour de la vie avec le VIH en Suisse, en collaboration avec nos cinquante organisations membres réparties dans toutes les régions du pays.
Pourquoi avez-vous choisi de réaliser un court métrage centré sur le regard de votre entourage plutôt que sur votre témoignage ?
Je travaillais auparavant dans le champ de la santé sexuelle depuis presque quinze ans. C’est dans ce contexte que j’ai découvert ma séropositivité au VIH. Il y a ensuite eu une période de disette, environ sept années de silence, de chape de plomb, de contrôle et d’auto-stigmatisation. Puis, est arrivée cette proposition de réaliser des courts métrages dans le cadre du Positive Life Festival, une initiative de la Consultation ambulatoire des maladies infectieuses du CHUV, le Centre hospitalier universitaire de Lausanne. Un appel à projets avait été lancé et, à ce moment-là, j’avais très envie de sortir du silence, de faire un énième coming out. Je me suis dit qu’il fallait en finir avec cette loi du silence. Le premier objectif était de pouvoir dire à une partie de mon entourage et notamment à mon père, qui ne le savait pas, que je vivais avec le VIH. Plutôt que de faire un témoignage centré sur moi, comme il en existe déjà beaucoup, j’ai choisi de donner la parole à mon entourage, à celles et ceux qui acceptaient d’être présents dans le film. Il y avait aussi un enjeu de visibilité autour de cette thématique. Dans ce court métrage, je voulais des entretiens très frontaux, face caméra, mais dans un décor extérieur, ouvert, dans la nature. Je ne voulais pas d’une esthétique qui rappelle la confidence ou le huis clos. Au contraire, je voulais un cadre qui donne envie de dire les choses, presque de les crier. J’ai donc fait témoigner mon mari, ma sœur, des amies proches.
En amont, j’avais réalisé des pré-entretiens afin d’identifier des thématiques précises à aborder. Je suis travailleur-se social-e de formation, donc les entretiens étaient relativement courts, environ 45 minutes par personne. Le tournage se déroulait dans une ambiance presque festive : les gens mangeaient, buvaient, échangeaient. Il y avait quelque chose de l’ordre du care [prendre soin de soi et des autres, ndlr], dans cette expérience. D’ailleurs, quelqu’un qui a vu le film m’a dit : « En fait, c’est ça que raconte le film ». À quel point je suis aussi privilégié-e d’avoir eu un entourage globalement très soutenant. Et je pense aujourd’hui que l’auto-stigmatisation m’a empêché, pendant longtemps, d’accéder à cette empathie-là.
Votre court métrage semble avoir marqué un tournant important dans votre vie. Qu’est-ce que cette prise de parole publique a changé pour vous ?
Je suis sorti-e du placard… du deuxième, voire du troisième placard plutôt. Au début, c’était vraiment une manière de dire les choses, mais aussi de transmettre un message aux autres personnes vivant avec le VIH qu’il était possible d’en parler. Et qu’il existe des contextes pour pouvoir le faire. Je pense d’ailleurs que faire un coming out VIH, ce n’est pas une question de courage, mais surtout une question de contexte sociétal. Souvent, les gens disent, et moi-même je le disais : « Je n’ai pas le courage de le dire ». Je trouve que cette phrase raconte quelque chose. En réalité, cela tient davantage au contexte dans lequel on évolue qu’à une capacité personnelle à parler. C’est ce message-là que j’avais envie de transmettre à travers ce court métrage.
Le film est sorti en 2023 et, ensuite, tout s’est un peu emballé. J’ai commencé à participer à des groupes de PPI [le Patient and Public Involvement, soit la participation des personnes concernées à la recherche médicale, ndlr] qui permettent notamment de conseiller sur des études et sur leur mise en place. Puis, j’ai postulé à l’Aide Suisse contre le Sida, en pensant sincèrement que je n’avais pas du tout le profil pour devenir chef-fe de projet. Finalement, cela fait maintenant deux ans que j’y travaille. Je pense que tout cela a radicalement changé ma vie.
Pourquoi parlez-vous de troisième coming out ?
Mon premier coming out remonte à mes 16 ans, en tant que gay. À l’époque, je ne savais pas encore très bien moi-même quelles étaient les autres dimensions de mon identité. Plus tard, il y a eu le coming out en tant que personne non binaire. Même si, à titre personnel, se définir à travers une négation reste toujours un peu compliqué, cela correspond malgré tout à une constellation identitaire qui n’est pas binaire. Puis, finalement, il y a eu le coming out en tant que personne vivant avec le VIH. À chaque étape, il y avait cet enjeu de se définir dans une minorité, puis dans une minorité de la minorité, et encore dans une minorité de la minorité. Avec, comme je l’ai dit, la chance immense d’avoir été soutenu-e, mais aussi avec toute la stigmatisation que cela peut comporter. Dans le milieu médical, notamment lorsqu’il n’est pas spécialisé dans le VIH, cela devient parfois un peu les poupées russes : il faut tout réexpliquer, contextualiser, donner des indications, parfois même rappeler certaines bases. Et quand on doit préciser : « Si vous pouviez éviter de m’appeler monsieur, ce serait super », cela représente une véritable charge mentale par moments.
Cette conférence [Afravih] m’a aussi permis de rencontrer beaucoup de personnes vivant d’autres réalités. Cela m’a rappelé que mon histoire reste finalement une petite histoire parmi beaucoup d’autres. Le court-métrage auquel j’ai participé a été présenté avec sept autres films. C’est important pour moi de le souligner : ce témoignage s’inscrit dans une histoire collective. Je pense d’ailleurs que c’est aussi cela, l’intérêt des témoignages. Lorsqu’ils restent isolés, ils ont parfois moins de portée que lorsqu’ils résonnent dans une expérience de groupe.
Pour voir le court métrage « De vous à moi »