L’Actu vue par Remaides : « Le racisme, angle mort de la santé sexuelle des HSH racisés en France »
- Actualité
- 05.06.2026

Au pupitre, Damien Trawalé, postdoctorant à l'Ined, lors de la présentation à l'Afravih 2026
de ses travaux. A sa droite, un intervenant de la session, la Dre Bintou Dembelé (Arcad, Mali)
et la Pre Christine Katlama.
Crédit image : Fred Lebreton
Par Fred Lebreton
Afravih 2026 : le racisme, angle mort de la santé sexuelle
des HSH racisés en France
Lors de la conférence Afravih 2026 à Lausanne, le postdoctorant à l’Institut national d'études démographiques (Ined) Damien Trawalé a plaidé pour une nouvelle lecture des vulnérabilités des HSH (hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes) racisés face au VIH. En s’appuyant sur des travaux français et états-uniens, le chercheur montre comment le racisme structure les trajectoires affectives, sociales et sexuelles, influence l’accès à la prévention et façonne les réseaux relationnels. Entre exclusion sur les applications de rencontre, fétichisation et discriminations systémiques, il appelle la recherche française à mieux documenter ces mécanismes encore largement invisibilisés.
Un angle mort français : penser les vulnérabilités des HSH racisés à travers le racisme
D’entrée de jeu, Damien Trawalé explique le terme « racisé » qui est parfois malmené, voire contesté par les sphères conservatrices ou universalistes : « Quand je dis HSH racisés, c'est tout simplement les HSH qui font l'objet du racisme ou qui sont susceptibles de faire l'objet du racisme. ». Le chercheur précise qu’en France, il existe « peu de travaux, voire pas de travaux » quantitatifs examinant les effets du racisme sur la santé sexuelle des HSH racisés. Il rappelle que les approches françaises restent encore largement structurées autour du pays de naissance ou de la région d’origine, notamment dans les données de surveillance ou les enquêtes sur le VIH. « On va opposer les HSH nés en France aux HSH nés à l’étranger », résume-t-il, alors même qu’une partie importante des HSH racisés sont nés en France.
Pour le postdoctorant de l’Ined, cette manière d’aborder les vulnérabilités invisibilise une réalité pourtant centrale : les effets du racisme dans les trajectoires affectives, sociales et sexuelles. « Peut-être que parmi les HSH nés en France, il y a des HSH plus vulnérables que d’autres », avance-t-il. Son hypothèse est la suivante : « Ces HSH racisés sont potentiellement plus vulnérables sur le plan de la santé sexuelle ».
Pour développer cette réflexion, Damien Trawalé se réfère à plusieurs travaux de recherche. D’abord sa thèse consacrée aux trajectoires sociales d’homo-bisexuels noirs (voir référence en fin d’article), puis une enquête postdoctorale sur le rapport à la Prep chez les HSH nés en Afrique subsaharienne, menée avec le soutien de l’ANRS/MIE. Enfin, il s’appuie également sur l’enquête quantitative ENVIE, conduite à l’Ined auprès de 10 000 jeunes adultes vivant en France, portant sur la vie affective et sexuelle et les discriminations raciales.
Le chercheur insiste ensuite sur la nécessité de clarifier ce que recouvre le terme « racisme ». Dans le sens commun, explique-t-il, le racisme est souvent réduit à « de la haine » ou « de la violence » envers un groupe. Or, dans les sciences sociales, le racisme renvoie plus largement à « un rapport de pouvoir » structurant les relations entre groupes majoritaires et minoritaires. Il ne s’agit donc pas seulement d’actes explicites, mais aussi de mécanismes sociaux qui façonnent les interactions les plus ordinaires.
Damien Trawalé évoque notamment les travaux de la sociologue Colette Guillaumin pour montrer comment les personnes racisées sont fréquemment perçues non comme des individus, mais comme des représentantes de leur groupe supposé d’appartenance. « Une personne noire qui commet un acte homophobe va avoir tendance à être lue en référence à son groupe », explique-t-il, contrairement aux personnes blanches dont les comportements restent perçus comme individuels.
Cette assignation permanente produit, selon lui, des effets psychiques et sociaux profonds. Il cite notamment la sociologue Horia Kebabza qui décrit les « privilèges majoritaires » à travers cette formule : « Je peux avoir une odeur corporelle forte, manger avec les doigts ou parler fort sans m’inquiéter d’entacher la réputation des gens de ma race ». Pour Damien Trawalé, cette « responsabilité collective » imposée aux minoritaires pèse continuellement sur leur quotidien et sur leur santé mentale.
À cette dimension symbolique s’ajoutent des pratiques concrètes plus documentées : discriminations à l’emploi, au logement, contrôles policiers, violences ou précarisation économique. « Ces pratiques entretiennent l’idée que les minoritaires ne sont pas pareils que les autres », souligne-t-il. Autrement dit, le racisme agit à la fois comme système de perception et comme système de production d’inégalités sociales.
Aux États-Unis, les vulnérabilités des « Black MSM » sont pensées à travers le racisme
Pour éclairer la situation française, Damien Trawalé se tourne ensuite vers les travaux états-uniens consacrés aux « Black MSM » (hommes noirs ayant des relations sexuelles avec des hommes). Contrairement à la France, explique-t-il, les vulnérabilités face au VIH y sont analysées prioritairement à travers la race sociale et le racisme, et non à travers les migrations. Les données du CDC montrent depuis plusieurs années une baisse des nouvelles contaminations chez les HSH blancs, tandis qu’elles restent stables chez les Black MSM. Cette situation a donné lieu à une littérature scientifique abondante identifiant plusieurs facteurs explicatifs. Le premier facteur est structurel. « La confrontation au racisme et aux discriminations raciales précarise sur le plan socio-économique », rappelle le chercheur. Difficultés d’accès à l’emploi, au logement ou aux soins : autant d’éléments qui limitent l’accès à la prévention et aux dispositifs de santé sexuelle. Les travaux états-uniens mettent également en avant une dimension communautaire. Damien Trawalé décrit une marginalisation « bidirectionnelle » des Black MSM : confrontés à l’homophobie dans certaines communautés noires, ils subissent parallèlement des formes de racisme dans les espaces gays dominants. « Cela explique aussi un moindre accès à la prévention », explique-t-il.
Le chercheur souligne d’ailleurs les contradictions observées dans les études concernant l’intégration à la communauté gay. Certaines recherches considèrent cette intégration comme protectrice, tandis que d’autres montrent qu’elle peut accroître les prises de risques en raison de la place marginale occupée par les Black MSM dans des espaces majoritairement blancs. Damien Trawalé revient également sur les enquêtes comportementales menées aux États-Unis. Contrairement à certains stéréotypes, les Black MSM ont « moins de partenaires sexuels », consomment « moins de drogues » et ne pratiquent pas davantage de rapports anaux non protégés que les HSH blancs. Ils ne recourent pas moins au dépistage non plus. En revanche, chez les personnes vivant avec le VIH, les taux de suppression virale (le fait d’avoir une charge virale indétectable) restent plus faibles.
Le dernier élément central concerne les réseaux sexuels. Les Black MSM présentent une forte endogamie raciale, c’est-à-dire une tendance à avoir des relations principalement avec d’autres hommes noirs ou latinos. Ce phénomène n’est pas seulement lié à des préférences individuelles, mais aussi aux discriminations raciales dans les espaces gays. « Les Black MSM sont considérés comme moins désirables et surtout plus à risque d’être contaminés par le VIH », explique Damien Trawalé. Cette racialisation du désir produit des effets très concrets : limitation des réseaux de sociabilité sexuelle, concentration dans des réseaux où la prévalence du VIH est plus élevée et où la suppression virale est plus faible. Pour le chercheur, ces mécanismes montrent que le racisme influence directement les vulnérabilités face au VIH.

Grindr, fétichisation et exclusion : les effets du racisme sexuel dans le contexte français
Dans la dernière partie de son intervention, Damien Trawalé tente de formuler plusieurs hypothèses sur les effets du racisme dans la santé sexuelle des HSH racisés en France. Il rappelle d’abord que l’enquête Trajectoires et Origines menée par l’Ined a déjà démontré l’existence de discriminations raciales dans tous les domaines de la vie sociale : emploi, logement, santé ou rémunération. Mais qu’en est-il de la sexualité ? Les données de l’enquête ENVIE montrent que les jeunes racisés connaissent davantage de « solitude relationnelle ». « Les personnes racisées sont confrontées dans leur vie affective et sexuelle à une plus grande solitude relationnelle », explique-t-il. Pour le chercheur, cette situation suggère que le racisme influence également les parcours sexuels et affectifs. Les travaux qualitatifs qu’il mobilise identifient principalement deux mécanismes de racisme sexuel : l’exclusion et la fétichisation. Le premier prend la forme de rejets explicites sur les applications de rencontre. Damien Trawalé cite ainsi un échange sur Grindr publié sur le compte Instagram « Personnes racisées versus Grindr » : « Comment vas-tu ? » demande un usager. Réponse laconique de son interlocuteur : « Pas de black ». Il rappelle d’ailleurs que certaines applications proposent encore des filtres permettant d’exclure directement certaines personnes selon leur couleur de peau.
Le second mécanisme repose sur l’exotisation et l’hypersexualisation des hommes racisés. Une autre capture d’écran mentionnée durant son intervention illustre ce phénomène : « Tu es du Maroc ? Ah oui, putain je kiffe les Marocains, ça sent bon le goût de votre peau ». Derrière cette prétendue valorisation se cachent, selon lui, des assignations très restrictives. Pour illustrer les effets de cette fétichisation, Damien Trawalé cite plusieurs verbatims issus de ses enquêtes. Jacques, homo noir de 37 ans, né en France, raconte ainsi : « À partir du moment où ils voyaient que tu avais du répondant à d’autres niveaux qu’en sortant du pieu (…) là, ils se barraient en courant ». Le chercheur y voit la difficulté pour les hommes racisés d’être reconnus au-delà d’un rôle purement sexuel. Les témoignages recueillis auprès de personnes nées en Afrique subsaharienne montrent également une fatigue face à ces expériences répétées. Bakary, 26 ans, né en Côte d’Ivoire, explique : « Je ne supporte plus d’avoir à m’expliquer, à éduquer des gens, leur dire de ne pas imiter l’accent de mes amis, d’être fétichisé ». Il ajoute : « Moi perso, je n’ai plus de relation avec des Blancs, sauf s’ils sont woke ».

Le chercheur évoque aussi la manière dont certaines sexualités sont interprétées à travers des lectures culturalistes. Diego, originaire du Bénin et bisexuel, raconte ainsi que sa bisexualité est systématiquement expliquée par ses origines africaines : « Comme tu viens d’Afrique, tu n’as pas envie de faire de la peine à tes parents ». Une interprétation qu’il rejette : « Non, on peut être bisexuel, avoir des rapports avec des hommes et des femmes, ça existe ».
Face à ces expériences, Damien Trawalé observe, comme aux États-Unis, une forte endogamie raciale, c’est-à-dire une constitution d’espaces de sociabilité entre gays racisés. Selon lui, le racisme « compromet l’accès à des espaces communautaires dominants », pourtant souvent mieux dotés en informations et outils de prévention.
En conclusion, Damien Trawalé estime que « l’hypothèse du racisme comme facteur de vulnérabilité des HSH racisés nés en France et nés à l’étranger en matière de santé sexuelle mériterait d’être plus prise au sérieux dans notre contexte ». Le chercheur se veut toutefois prudent, rappelant l’absence actuelle de données quantitatives spécifiques sur les HSH racisés en France. Il annonce néanmoins que la dernière édition de l’enquête Eras devrait bientôt permettre de documenter davantage ces questions encore largement invisibilisées.
Pour aller plus loin
L'articulation du racisme et de l'homophobie en contexte français : marginalité multidimensionnelle, subjectivations et mobilisations associatives gays noires, voir ici.
Six HSH migrants sur dix infectés par le VIH après leur arrivée en France, voir ici.