L’Actu vue par Remaides : « Prep à longue durée d’action : les enjeux d’un accès rapide et équitable »
- Actualité
- 03.06.2026

Présentation de Lobna Gaayeb lors de la conférence Afravih 2026 de Lausanne.
Crédit image : Fred Lebreton
Par Fred Lebreton
Afravih 2026 : Prep à longue durée d'action,
les enjeux d'un accès rapide et équitable
Mercredi 6 mai 2026, lors de la plénière de la conférence Afravih 2026, Lobna Gaayeb, responsable des affaires scientifiques et médicales au Medicines Patent Pool (MPP), a présenté les nouvelles formes de Prep à longue durée d’action qui pourraient transformer la prévention biomédicale mondiale du VIH. Mais derrière les performances spectaculaires de ces innovations, la spécialiste a rappelé qu’un défi majeur demeure : garantir un accès rapide, équitable et réellement adapté aux réalités des populations les plus exposées au VIH.
Des innovations qui élargissent enfin le choix de la prévention
« La meilleure Prep, c’est celle que la personne utilise effectivement », a résumé d’emblée Lobna Gaayeb. Derrière cette formule, toute la logique de la nouvelle génération de Prep à longue durée d’action : sortir d’un modèle unique de prévention pour proposer des outils adaptés à des réalités de vie très différentes. Lors de cette plénière, la responsable du MPP (Medicines Patent Pool) a dressé un panorama complet des innovations actuellement disponibles ou en développement, tout en rappelant l’ampleur du retard mondial dans la prévention du VIH. Depuis dix ans, environ dix millions de personnes ont acquis le VIH dans le monde, soit 4,7 millions d’infections de plus que la trajectoire fixée par l’Onusida pour atteindre une réduction de 90 % des nouvelles contaminations d’ici 2030. « Près de cinq millions de personnes auraient pu être protégées et ne l’ont pas été », a-t-elle insisté. Si près de neuf millions de personnes dans le monde ont initié une Prep depuis 2012, ce chiffre reste très loin des 21 millions visés pour 2025. Or, même si la Prep orale quotidienne reste extrêmement efficace (jusqu’à 99 % de réduction du risque lorsqu’elle est correctement prise) la difficulté demeure l’adhésion dans la durée. C’est précisément sur ce point que les formulations à longue durée d’action pourraient transformer les enjeux de prévention. « Et s’il était possible de réduire cette contrainte quotidienne ? », a interrogé la responsable scientifique, avant de détailler les différentes options aujourd’hui disponibles.
Premier outil présenté : l’anneau vaginal mensuel à la dapivirine. Discret, auto-inséré et contrôlé directement par l’utilisatrice, ce dispositif libère localement un antirétroviral dans le vagin pendant 28 jours. Son efficacité reste plus modeste que celle des autres options longues durées (environ 30 % de réduction moyenne du risque dans les essais de phase 3, jusqu’à 50 % dans d’autres essais) mais sa valeur dépasse largement les seuls chiffres. « Sa valeur n’est pas seulement dans ses pourcentages, c’est dans la discrétion et le contrôle qu’il offre à ses utilisatrices », a souligné Lobna Gaayeb. Pour les femmes dont l’autonomie sexuelle reste limitée, notamment dans certains contextes de violence ou d’inégalités de genre, cet outil pourrait représenter « une option qui change la donne ». Douze pays ont déjà autorisé cet anneau et environ 700 000 unités ont été distribuées, principalement en Afrique australe. La fabrication a été initiée en Afrique du Sud, fait encore rare dans le domaine des biomédicaments innovants.

Présentation de Lobna Gaayeb lors de la conférence Afravih 2026 de Lausanne.
Crédit image : Fred Lebreton
L’autre grande révolution concerne les injectables à longue durée d’action. Le cabotégravir injectable (Cab-LA), administré tous les deux mois, a montré des résultats spectaculaires dans les essais HPTN 083 et HPTN 084 : 66 % de réduction du risque chez les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (HSH) et les femmes transgenres, et jusqu’à 88 % chez les femmes cisgenres. Surtout, l’adhésion semble particulièrement forte. Dans certaines études d’implémentation menées au Brésil ou dans plusieurs pays africains, entre 77 % et 86 % des participantes ont choisi l’option injectable lorsqu’on leur proposait plusieurs formes de Prep. « C’est un signal de préférence assez fort », a observé la responsable du MPP. Trente pays ont déjà autorisé le cabotégravir pour la Prep.
Mais c’est surtout le lénacapavir qui concentre aujourd’hui toutes les attentions. Administré seulement deux fois par an par injection sous-cutanée abdominale, ce nouvel inhibiteur de capside a produit des résultats qualifiés de « marquants » par la spécialiste. Dans les essais PURPOSE 1 et 2, seules cinq infections ont été observées parmi plus de 4 300 participants-es. « C’est peut-être ce qu’on a vu de plus marquant dans la prévention du VIH ces dernières années », a déclaré Lobna Gaayeb. Au-delà des performances cliniques, le produit bénéficie aussi d’un calendrier réglementaire exceptionnellement rapide : moins d’un an s’est écoulé entre la première autorisation américaine et les multiples approbations internationales déjà enregistrées. Seize pays l’ont déjà approuvé et vingt-quatre pays sont actuellement ciblés pour son déploiement programmatique avec le soutien du Fonds mondial et d’autres partenaires.
Le pipeline (le portefeuille) continue d’ailleurs de s’enrichir. Des formulations de cabotégravir administrées tous les quatre mois ou du lénacapavir injecté une fois par an sont déjà en développement. Mais c’est un autre candidat qui suscite un intérêt croissant : le MK-8527, aussi appelé alimatravir. Ce comprimé oral mensuel pourrait profondément rebattre les cartes de l’accès mondial à la Prep. « On modélise un coût inférieur à cinq dollars par personne et par an », a souligné Lobna Gaayeb. Une révolution potentielle dans des contextes où les systèmes de santé disposent de budgets extrêmement contraints. Facile à fabriquer, administré oralement et sans injection, ce candidat pourrait offrir « une troisième voie » entre la Prep quotidienne et les formulations injectables.
Livraison, modèles de soins et « dernier kilomètre » : le vrai défi du déploiement
Mais pour Lobna Gaayeb, l’innovation pharmacologique ne suffira pas à elle seule à changer la trajectoire de l’épidémie. « Comment ces produits arrivent-ils, ou n’arrivent-ils pas, jusqu’aux usagers ? », a-t-elle interrogé devant l’auditoire de l’Afravih 2026. Car derrière les performances spectaculaires des nouvelles molécules se cachent des défis organisationnels, logistiques et médicaux considérables. Les formulations injectables à longue durée d’action posent notamment des questions inédites de suivi clinique. Après l’arrêt des injections, les concentrations de médicaments diminuent progressivement pendant plusieurs mois, créant une période dite de « queue pharmacocinétique » durant laquelle la protection devient insuffisante mais où des résistances pourraient potentiellement apparaître en cas d’infection. « Cela demande plusieurs points de vigilance », a averti la spécialiste, notamment sur le dépistage régulier du VIH, la gestion des retards de rendez-vous ou encore l’organisation d’un relais de prévention après l’arrêt des injections. Le respect du calendrier d’injection apparaît également crucial. Dans les essais sur le cabotégravir, la majorité des séroconversions observées sont survenues en dehors des injections réalisées dans les délais prévus. Autrement dit : même une Prep très puissante reste dépendante de l’organisation concrète du suivi médical. À cela s’ajoutent des contraintes techniques importantes. Le cabotégravir injectable nécessite, par exemple, une fabrication complexe : broyage spécifique, stérilisation par radiation gamma et longues études de bioéquivalence pour les futurs génériques. « Ce n’est pas un comprimé qui est facilement copiable en six mois », a rappelé Lobna Gaayeb.
Au-delà de la technologie, la responsable du MPP a surtout insisté sur ce qu’elle appelle « le paradoxe de la remédicalisation ». Alors que les injectables à longue durée simplifient l’observance quotidienne, ils réintroduisent en parallèle une dépendance forte aux structures de soins. « Le soutien à l’adhérence obtenu grâce aux injectables se heurte à un retour vers la structure de soins », a-t-elle expliqué. Plusieurs pistes sont néanmoins explorées : délégation des tâches à du personnel non médical, dissociation entre dépistage et injection, modèles communautaires ou encore distribution décentralisée dans les pharmacies locales. Certains pays commencent déjà à imaginer des approches intégrées. La Zambie, par exemple, expérimente un véritable « menu de Prep » où plusieurs options peuvent être proposées selon les préférences des usagers-ères. Prep orale quotidienne, anneau vaginal, cabotégravir injectable ou lénacapavir pourraient ainsi coexister dans une même offre de soins. Une approche qui permettrait enfin d’adapter la prévention aux réalités sociales, sexuelles et économiques des personnes concernées.
La présentation de Lobna Gaayeb a également mis en lumière plusieurs angles morts persistants. Les personnes usagères de drogues injectables, par exemple, restent largement absentes des grands essais cliniques. « Le besoin est probablement là », a estimé la spécialiste, évoquant des données récentes montrant qu’environ la moitié des usagers-ères de drogues injectables interrogés-es en Inde exprimeraient une préférence pour des formes injectables de Prep. Plusieurs études spécifiques sont désormais en cours pour mieux documenter ces usages.

Présentation de Lobna Gaayeb lors de la conférence Afravih 2026 de Lausanne.
Crédit image : Fred Lebreton
Accès, licences et équité : « L’accès n’est pas un mot magique »
La dernière partie de l’intervention était sans doute la plus politique. Pour Lobna Gaayeb, le succès des nouvelles Prep dépendra avant tout de la capacité à organiser un accès rapide et équitable dans les pays à faibles et moyens revenus. « L’accès n’est pas un mot magique », a-t-elle insisté. « Il se décompose en trois questions distinctes : la disponibilité, l’accessibilité et l’adoption. » Le rôle du Medicines Patent Pool s’inscrit précisément dans cette stratégie. Créée avec le soutien d’UNITAID, l’organisation négocie des licences volontaires avec les laboratoires pharmaceutiques afin de permettre à des fabricants génériques de produire des versions moins coûteuses des traitements brevetés. Une licence a déjà été signée avec ViiV Healthcare pour le cabotégravir dans 133 pays, tandis que Gilead a conclu des accords avec six fabricants génériques pour le lénacapavir.
L’objectif est d’éviter les retards historiques observés dans l’accès mondial aux innovations thérapeutiques contre le VIH. « Plus on signe tôt, plus on augmente les chances que le produit générique arrive tôt », a rappelé la responsable scientifique. Car développer un générique reste un processus long : fabrication industrielle, études réglementaires, approbations nationales, procédures d’achat et montée en charge de la production peuvent prendre plusieurs années. D’où l’importance d’engager très tôt les discussions sur l’accès. « C’est notre responsabilité éthique », a insisté Lobna Gaayeb.
En juillet 2025, ViiV Healthcare et le Medicines Patent Pool ont élargi leur accord de licence volontaire pour permettre l’accès au CAB LA en PrEP. Cet accord autorise les fabricants à mettre au point et produire du CAB LA et à le distribuer dans 133 pays.
Les enjeux financiers restent majeurs. Aujourd’hui, une Prep orale quotidienne générique coûte environ 40 dollars par personne et par an. L’anneau vaginal revient à environ 70 dollars annuels, tandis que le cabotégravir princeps (molécule originale développée avant l’arrivée des génériques) avoisine 180 dollars par an (source : AVAC : PrEP Price Comparison). Pour le lénacapavir, les projections évoquent un futur prix générique autour de 40 dollars annuels grâce aux investissements des bailleurs internationaux. Une donnée particulièrement stratégique pour les systèmes de santé du Sud.
Mais même des prix réduits ne suffiront pas. « Chaque maillon ne suffit pas seul », a rappelé la responsable du MPP. L’accès dépend aussi des bailleurs internationaux, des autorités réglementaires, des systèmes communautaires, de la création de la demande et surtout de la lutte contre les barrières structurelles : stigmatisation, criminalisation, discriminations ou inégalités de genre. « Le leadership communautaire doit rester central », a-t-elle insisté. En conclusion, Lobna Gaayeb a lancé une forme d’avertissement collectif. « Dans dix ans, quand nous regarderons en arrière, nous nous poserons une question simple : qu’avons-nous fait avec tous ces formidables produits ? » Les nouvelles générations de Prep pourraient transformer durablement la prévention mondiale du VIH. Mais encore faut-il que ces innovations atteignent réellement les personnes qui en ont besoin. Et la responsable du MPP de conclure : « La question n’est plus si nous pouvons y parvenir, c’est si nous choisissons de le faire. »
Pour télécharger la présentation de Lobna Gaayeb, voir ici.