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    L’Actu vue par Remaides : Prep en France : les oubliés-es de la prévention

    • Actualité
    • 21.09.2026


    Crédit image : Studio Capuche

    Par Fred Lebreton

    Prep en France : les oubliés-es de la prévention


    Dix ans après sa prise en charge en France, la Prep reste principalement utilisée par des hommes gays nés dans l’Hexagone. Femmes, personnes migrantes, travailleurs-ses du sexe ou habitants-es des territoires ruraux continuent de se heurter au manque d’information, aux préjugés et aux difficultés d’accès aux soins. À partir des témoignages de 28 acteurs-rices de terrain, l’étude QualiPrEP rappelle qu’il ne suffit pas de rendre un outil de prévention disponible pour le rendre réellement accessible. Explications.


    Une Prep encore trop associée aux hommes gays
    La France a été pionnière dans le déploiement de la Prep en Europe : proposée dès 2014 dans le cadre de l’essai Ipergay, elle est prise en charge à 100 % depuis 2016 et peut être initiée par les médecins généralistes depuis 2021. Pourtant, son utilisation reste largement concentrée parmi les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes (HSH), majoritairement nés en France hexagonale (voir encart en fin d’article). Les femmes, les personnes migrantes, les personnes mineures et les habitants-es des territoires ruraux demeurent peu représentés-es parmi les usagers-ères. C’est ce décalage entre une accessibilité théorique et un accès réel que l’étude QualiPrEP a voulu explorer. Les chercheurs-ses ont interrogé 28 professionnels-les de santé, intervenants-es communautaires et pairs-es éducateurs-rices chargés-es d’informer, de prescrire ou d’accompagner. 
    Les entretiens, réalisés entre mai et juillet 2024, représentent 18 heures d’enregistrement. Parmi les participants-es, quinze étaient des hommes cisgenres, treize des professionnels-les de santé et vingt travaillaient dans une association. Leur âge moyen était de 48 ans et leur expérience moyenne dans la santé sexuelle de douze ans. Au cours du mois précédant l’entretien, chacun-e avait informé une moyenne de 22 personnes sur la Prep et accompagné cinq usagers-ères. L’analyse fait apparaître les obstacles liés aux connaissances et représentations individuelles, aux contraintes de la prise du médicament et du suivi, aux attitudes de certains-es soignants-es ou partenaires, ainsi qu’aux dysfonctionnements du système de soins.

    Méconnaissance, peur et stigmatisation : les freins persistants à la Prep
    Premier constat : la Prep demeure mal connue ou mal comprise. Certaines personnes la confondent avec le TPE (traitement post-exposition, dit aussi traitement d’urgence), à prendre en urgence après une exposition potentielle au VIH ; confusion aussi avec le Tasp (traitement comme prévention), qui empêche une personne vivant avec le VIH dont la charge virale est indétectable de transmettre le virus. D’autres pensent qu’elle protège de toutes les infections sexuellement transmissibles (IST). Une infirmière évoque ainsi « l’idée fausse, très répandue, que la Prep protège de tout ». Des craintes persistent également autour de son efficacité et de ses effets indésirables. Certaines personnes redoutent de contracter le VIH, malgré la Prep. D’autres refusent de prendre un médicament alors qu’elles ne se considèrent pas comme « malades ». Pour celles qui suivent déjà un ou plusieurs traitements, ajouter des comprimés peut représenter une charge mentale supplémentaire. Ces inquiétudes montrent la nécessité d’expliquer clairement que la Prep protège très efficacement du VIH lorsqu’elle est prise correctement, mais pas des autres IST. Elle s’inscrit dans une prévention combinée, où chacun-e peut utiliser différents outils selon ses besoins : préservatifs, dépistages, Prep, TPE ou Tasp.

    La Prep reste aussi chargée des représentations sociales liées au VIH et à la sexualité. Pour certaines personnes, prendre la Prep peut exposer au « soupçon d’être séropositif-ve » ou d’avoir une sexualité jugée trop active. Une militante rapporte cette crainte : « Les gens pourraient penser que j’ai le VIH et me rejeter. » Dans certains milieux, le VIH est encore perçu comme « une malédiction de Dieu », tandis que d’autres personnes adhèrent aux théories complotistes et négationnistes qui affirment que le VIH n’existerait pas.

    Dans toute cette confusion, la perception du risque joue également un rôle. Une personne ayant peu de partenaires ou ne s’identifiant pas à un groupe présenté comme exposé au risque de contracter le VIH peut ne pas se sentir concernée, indépendamment de ses pratiques. « Les gens pensent qu’ils sont à l’abri : "J’ai 60 ans, j’ai été marié pendant trente ans, tout va bien" », a entendu un médecin. Plusieurs participants-es évoquent enfin des tabous autour de la sexualité dans certaines communautés à cause notamment des pratiques religieuses. Les auteurs-rices invitent cependant à la prudence : ces analyses peuvent être marquées par le regard culturel des intervenants-es eux-mêmes. Ce qui est décrit comme de la « pudeur » peut aussi révéler une communication inadaptée, une défiance envers les institutions ou l’absence d’un espace sécurisant où parler de sexualité sans être jugé-e.

    Prep : le parcours du combattant
    Connaître la Prep ne suffit pas à vouloir ou à pouvoir l’utiliser. Certaines personnes en contestent l’intérêt lorsqu’elles utilisent déjà des préservatifs, ont peu de relations sexuelles ou ne se sentent pas prêtes à commencer un traitement préventif. D’autres regrettent qu’elle « protège uniquement du VIH ». « D’accord, je suis protégé contre le VIH, mais je le paie avec les autres IST à côté », rapporte un infirmier. Cette formulation entretient l’idée contestable selon laquelle la Prep provoquerait mécaniquement d’autres IST, mais elle exprime une préoccupation à laquelle les professionnels-les doivent répondre sans jugement : la Prep ne remplace ni le dépistage régulier ni les autres moyens de prévention. Son intérêt individuel dépend des besoins, des pratiques, des contraintes et des préférences de chaque personne.

    Les modalités de prise peuvent elles-mêmes devenir un obstacle. Le comprimé quotidien est parfois vécu comme contraignant. De son côté, le schéma à la demande, qui impose d’anticiper les rapports et de respecter plusieurs prises, ne correspond pas à toutes les sexualités et tous les modes de vie. Les contraintes sont particulièrement fortes pour les femmes cisgenres, auxquelles la Prep orale à la demande n’est pas recommandée et qui doivent donc la prendre quotidiennement. Suivre un traitement devient aussi beaucoup plus compliqué lorsqu’on ne dispose pas d’un logement stable, qu’on vit avec un partenaire violent ou qu’on ne peut pas conserver ses médicaments en sécurité. Les travailleurs-ses du sexe, les personnes aux horaires irréguliers ou en situation de précarité rencontrent davantage de difficultés pour se rendre aux rendez-vous et réaliser les examens nécessaires. Pour une personne qui dort dehors, cherche à manger, attend l’ouverture de ses droits ou tente d’obtenir un emploi, la prévention du VIH peut parfois passer au second plan. « Il dort sous les ponts, il n’a rien à manger… La Prep n’est tout simplement pas sa priorité », explique un militant.

    Le parcours de soins ajoute ses propres barrières. Les personnes interrogées décrivent des délais de plusieurs mois avant un premier rendez-vous, au risque de voir disparaître la motivation : « La personne est motivée, mais au bout d’un moment, cela retombe », témoigne une militante. Les consultations sont parfois trop courtes ou trop espacées et les plateformes de prise de rendez-vous peuvent compliquer l’accès. En pharmacie, des participants-es signalent des ruptures de stock, la délivrance par erreur d’un traitement VIH antirétroviral à la place de la Prep, le refus de remettre plus d’un mois de traitement ou des atteintes à la confidentialité. 
    Dans certains territoires, l’éloignement des centres, le manque de transports et l’absence d’offre associative laissent les personnes pratiquement sans solution. Les personnes migrantes récemment arrivées peuvent aussi se heurter à la langue ou à l’absence temporaire de droits à l’assurance maladie. Les personnes mineures dépendent, quant à elles, de leurs parents et peuvent ne pas vouloir révéler leur sexualité ou leur souhait de prendre la Prep.

    Depuis 2021, les médecins généralistes peuvent initier la Prep, mais cette possibilité n’a pas fait disparaître les réticences. Selon les témoignages recueillis, certains-es connaissent mal les recommandations, doutent de l’utilité du traitement ou refusent de le prescrire. « Les généralistes ne sont tout simplement pas correctement formés à la Prep », estime un militant. Derrière ce manque de connaissances apparaît parfois une difficulté plus générale à parler de sexualité et de prévention du VIH. Certains-es usagers-ères subissent aussi des remarques stigmatisantes dans les lieux de soins. Une infirmière rapporte cette manière de présenter la Prep : « C’est le traitement pour les gays, pour qu’ils n’attrapent pas le VIH », ajoutant que les personnes peuvent être « traitées comme des pestiférées ». L’étude mentionne enfin des pressions exercées par des partenaires et même une situation de chantage sexuel, dans laquelle la remise de comprimés était conditionnée à des actes sexuels : « Je te donne tes deux premiers comprimés, on couche ensemble », puis : « Tu dois me faire une fellation avant d’avoir ton prochain comprimé. » Ces violences rappellent que l’accès à la Prep peut aussi être traversé par des rapports de dépendance et de pouvoir.

    Adapter la Prep à la réalité des vies

    Face à ces obstacles, les auteurs-rices défendent une communication beaucoup plus inclusive. Les campagnes restent principalement centrées sur les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes, tandis que les femmes et les personnes migrantes y sont peu voire pas visibles. Cette focalisation historique qui remonte à l’essai Ipergay a permis de toucher une population très exposée au VIH, mais elle a aussi installé, semble-t-il durablement, l’idée que la Prep ne concernerait que les hommes gays ou bisexuels. L’enjeu n’est donc pas seulement de diffuser davantage d’informations, mais de savoir qui parle, à qui, dans quelle langue et depuis quelle expérience. L’étude recommande de montrer une plus grande diversité d’usagers-ères, de s’appuyer sur des pairs-es, des professionnels-les de santé et des personnalités publiques, et d’intervenir dans les lieux fréquentés par les publics concernés ; bref de trouver d’autres relais. Les messages doivent expliquer simplement à quoi sert la Prep, comment elle se prend et quelles sont ses limites, sans enfermer les personnes dans une catégorie dite « à risque ».

    Le parcours de soins devrait également gagner en souplesse. Les auteurs-rices proposent de multiplier les portes d’entrée, de simplifier la prescription et d’envisager des suivis moins contraignants, avec une ou deux consultations annuelles lorsque la situation individuelle le permet. Des aides au transport, des modes de délivrance alternatifs et des solutions permettant de conserver ou de récupérer discrètement les médicaments pourraient répondre aux besoins des personnes sans logement stable ou exposées à des violences. Le développement de Prep à longue durée d’action pourrait lever certaines difficultés liées à la prise des comprimés, mais il ne résoudra pas, à lui seul, les délais de rendez-vous, le manque de structures, les discriminations ou la précarité qui éloignent du soin. Une injection administrée à intervalles réguliers suppose toujours de pouvoir accéder à un service de santé.

    La formation des soignants-es constitue un autre levier central. Elle ne devrait pas se limiter aux modalités de prescription, mais intégrer la santé sexuelle, les IST, la diversité des pratiques et la lutte contre les jugements moraux. Les pairs-es communautaires, qui accompagnent une personne depuis la première information jusqu’au suivi, peuvent également jouer un rôle décisif : expliquer, orienter, aider à prendre rendez-vous ou permettre de reprendre la Prep après une interruption. Ce soutien est d’autant plus nécessaire que les hôpitaux et les centres de dépistage sont décrits comme saturés. Plusieurs personnes interrogées déplorent le manque de moyens humains et financiers consacrés à la Prep et, plus largement, à la santé sexuelle.

    Ces résultats doivent toutefois être lus avec précaution. QualiPrEP est une étude qualitative : elle permet de comprendre des expériences, mais pas de mesurer la fréquence de chaque obstacle dans l’ensemble de la population. L’échantillon est limité à 28 personnes, dont 18 vivent en Île-de-France et 20 travaillent dans le secteur associatif. Surtout, les usagers-ères et les personnes susceptibles de prendre la Prep n’ont pas été directement interrogés-es. L’étude restitue donc le regard d’acteurs-rices de première ligne sur les publics qu’ils-elles rencontrent. Malgré ces limites, son message est clair : rendre la Prep gratuite et autoriser davantage de médecins à la prescrire ne garantit pas son accessibilité. Une femme migrante, un-e jeune sans soutien familial, un-e travailleur-se du sexe aux horaires irréguliers ou une personne vivant en zone rurale peuvent cumuler manque d’information, absence de médecin formé, éloignement, peur du jugement, précarité et lourdeur des démarches administratives. Pour réduire ces inégalités, la Prep doit cesser d’être envisagée comme un simple médicament à mettre à disposition. Elle doit s’inscrire dans une politique de santé sexuelle accessible, financée et construite avec les communautés concernées. Ce n’est pas aux personnes d’adapter leur existence à un parcours rigide : c’est au système de prévention de s’adapter à la réalité de leurs vies.

    Référence :  Cette étude a été publiée le 14 août 2026 dans la revue scientifique AIDS Care  Psychological and Socio-medical Aspects of AIDS/HIV Volume 38, 2026 - Issue 9 : ‘Ten years on, still out of reach: barriers to PrEP access and retention in France according to frontline actors (QualiPrEP Study) »
     

    Auteurs-rices : Guillaume Roucoux, Léa Stocklin, Sylvain Guillet, Fati Abdou, Julia Charbonnier, Cédric Daniel, Marie Costa, David Michels, Magali Leo, Thierry Miatti, Romain Mbiribindi, Vincent Martine, Eva Sommerlatte, Manon Molins, Daniela Rojas Castro.

     

    Qui prend la Prep en France ?

    Le profil des usagers-ères de Prep a peu évolué depuis 2016. Entre juin 2025, l’écrasante majorité des usagers étaient des hommes (94 % contre 6 % de femmes). Plus d’un tiers (35 %) des usagers-ères résidaient en Île-de-France (35%) ou dans une grande métropole (66 %). La proportion de personnes en situation de précarité était toujours faible ― 11% des usagers-ères étaient affilés-ées à la Complémentaire Santé Solidaire (CSS) et moins de 1 % à l’Aide médicale d’État. Poursuivant des tendances des années précédentes, la part des initiateurs-rices de Prep résidant à Paris a continué à diminuer au cours de l’années 2025, au profit d’autres régions de l’Hexagone (notamment Normandie et Nouvelle-Aquitaine) et de la grande couronne parisienne (Île-de-France). En revanche, la part des initiateurs-rices résidant dans les DROM (départements et régions Outre-mer) s’est stabilisée autour de 2 %.  
    Source : Prep en France : les initiations ne décollent plus