L'Actu vue par Remaides : Positivo Podcast : une parole plurielle pour bousculer les représentations autour du VIH
- Actualité
- 02.04.2026

Javier Larios. Crédit image : Sebastian Mendoza-Rosset
Par Fred Lebreton
Positivo Podcast : une parole plurielle pour bousculer les représentations autour du VIH
Arrivé en France en 2014, Javier Larios, graphiste et créateur de contenus d’origine mexicaine, a fait de l’art un outil d’expression et d’engagement. Aujourd’hui installé à Paris, il a lancé en décembre 2025 « Positivo Podcast », un projet multilingue qui donne la parole à des personnes vivant avec le VIH. Dans un entretien accordé à Remaides, Javier Larios défend une approche sensible et collective pour renouveler les représentations du VIH et donner la parole à celles et ceux que l’on n’entend pas assez.
Remaides : Dans quel contexte avez-vous découvert votre séropositivité ?
Javier Larios : Je n’ai jamais eu de problème avec ma famille concernant la personne que je suis. J’ai toujours été soutenu, notamment par ma mère. Elle est infirmière et elle travaillait, au début des années 2000, avec des patients séropositifs à un stade avancé de l’infection. Elle avait donc connu la pandémie de près. Quand j’ai fait mon coming out gay en 2009, elle m’a parlé du VIH, de santé sexuelle, mais je ne me sentais pas concerné. J’avais cette idée reçue que le VIH ne touchait que certaines personnes : les usagers de drogues, les travailleuses du sexe, les personnes ayant de nombreux partenaires, etc. Puis, un jour, pendant l’été 2014, je suis tombé très malade, ce qui n’était pas habituel. J’avais une infection à la gorge et aussi à l’estomac. Ma mère m’a alors dit que cela pouvait être quelque chose de plus sérieux. Quand je suis allé à l’hôpital, le médecin m’a demandé s’il pouvait me faire un test VIH. C’est ma mère qui a demandé au médecin de me faire le test, c’est grâce à elle que l’on m’a proposé le test et que j’ai pu avoir un diagnostic à ce moment-là. À cette époque, j’avais 25 ans et je n’avais jamais fait de test VIH. On pense toujours que cela arrive aux autres… et puis ça m’est arrivé à moi. Cela m’a fait énormément réfléchir.
Qu’est-ce qui vous a amené à parler publiquement de votre vie avec le VIH ?
Avant mon diagnostic, j’avais lancé en 2012 une bande dessinée, la première BD en ligne en espagnol au Mexique. C’est grâce à ce projet que j’ai commencé à gagner en visibilité sur les réseaux sociaux. Après mon diagnostic, j’ai créé un personnage que le héros principal accompagnait pour faire un test VIH. C’était très récent, à peine deux mois après l’annonce et, pour moi, c’était déjà une manière de commencer à parler du VIH. Je pense que c’était aussi une forme de thérapie. Physiquement, ce personnage me ressemblait un peu. Il m’a permis d’aborder le sujet sans parler directement de moi. Je me suis dit : « D’accord, je vis avec le VIH, j’ai le soutien de ma famille, donc je vais en parler, d’une manière ou d’une autre ». L’art, et en particulier l’illustration, est devenu mon moyen d’expression sur ce sujet. Les BD que je créais ont commencé à rencontrer un certain succès. Des cliniques, notamment au Pérou et en Colombie, m’ont même contacté. En parallèle, j’intégrais aussi des éléments pédagogiques : j’expliquais la différence entre VIH et sida, U + U, etc. mais avant tout, je mettais en avant le côté humain, et je partageais la manière dont j’aimerais être traité en tant que personne concernée. C’est comme ça que j’ai commencé à parler du VIH.
Qu’est-ce qui vous a poussé à créer ce projet autour du VIH, et pourquoi avoir choisi le format du podcast ?
J’ai toujours eu envie de continuer à faire de la bande dessinée. Mais en arrivant en France, je me suis intégré, j’ai appris le français, et ma vie a changé. Cette idée de créer quelque chose était toujours là, mais je la laissais de côté. Finalement, je ne voulais plus forcément continuer dans la BD, notamment parce que cela demande énormément de temps et d’énergie, et j’avais d’autres priorités. L’an dernier, j’ai ressenti une forte envie de faire quelque chose autour du VIH, d’en parler davantage, mais sous un angle plus humain. En revanche, je ne voulais pas que cela soit centré sur moi. Dans le militantisme et l’activisme liés au VIH, la visibilité repose souvent sur des parcours individuels. Je ne remets pas cela en question, mais je pense qu’il est aussi important de développer une dimension plus collective. C’est dans ce contexte que je me suis tourné vers le podcast, au moment où ce format connaissait un véritable essor. Je me suis dit que c’était intéressant, car cela ne m’obligeait pas à être toujours celui qui parle. J’avais les compétences nécessaires, notamment grâce à mes études en communication. Mon idée était de créer une plateforme où les personnes pourraient s’exprimer, simplement avec leur voix. C’est un format relativement facile à produire, ce qui m’a permis de commencer par une première saison pour en mesurer l’impact.

Javier Larios et sa mère. Crédit image : DR
À qui s’adresse votre podcast ?
Il s’adresse à la fois aux personnes concernées et au grand public. J’ai voulu mettre en avant l’expérience individuelle, les parcours de vie, en donnant toute leur place aux ressentis et aux émotions. Il ne s’agit ni d’un contenu centré sur l’aspect clinique, ni d’un podcast militant au sens classique. L’idée est vraiment de partager des sentiments, des vécus. Peu importe que l’on vive avec le VIH depuis cinq, quinze ou trente ans : on comprend qu’on traverse, au fond, une même expérience, même si l’on vient de milieux sociaux ou économiques très différents. D’ailleurs, cela dépasse largement le cercle des personnes directement concernées. Dans mon boulot précédent, par exemple, beaucoup d’anciens collègues écoutent le podcast. Cela montre que ces récits peuvent toucher un public bien plus large.
Comment sélectionnez-vous les personnes que vous interviewez pour votre podcast ?
Pour commencer, j’ai pris contact avec des associations. Par exemple, l’association Sol En Si à Marseille m’a invité à venir rencontrer des personnes. C’est elle qui a proposé des participants en leur expliquant qu’une personne réalisait un podcast. Ensuite, nous nous sommes retrouvés dans une petite salle et les échanges ont commencé assez naturellement. J’ai également enregistré des témoignages au Mexique. Là-bas, c’est un peu plus complexe, car je dois aussi tenir compte du fait que les personnes acceptent ou non de témoigner. Pour l’instant, je fonctionne surtout avec des récits de vie, en essayant de varier les profils. En France, pour la première saison, j’ai particulièrement apprécié la diversité des témoignages, rendue possible grâce au soutien des associations. Pour la suite, lorsque je travaillerai sur la deuxième saison, mon idée est de reprendre contact avec les associations pour aller chercher des profils moins visibles, comme des femmes ou des enfants. L’objectif est vraiment de casser cette idée selon laquelle le VIH ne concernerait que les personnes LGBT.
Pourquoi avoir choisi de produire ce podcast en plusieurs langues ?
J’ai choisi de le faire en français, parce que je vis en France et il n’existait pas de podcast spécialisé sur le thème du VIH à part celui du Comité des familles. En espagnol aussi, parce que ma mère a accepté d’y participer. Elle y apporte un regard à la fois de mère et d’infirmière, ce qui enrichit beaucoup les échanges. Nous construisons ce contenu ensemble : elle intervient dans plusieurs épisodes, donne son avis, partage son expérience. Au Mexique, c’est encore un peu compliqué de trouver des personnes concernées qui acceptent de témoigner, donc pour l’instant, nous posons les bases. Mais cette double perspective, intime et professionnelle, apporte une vraie force. Le choix de l’espagnol est aussi lié à mes origines : ma mère est très attachée à sa culture mexicaine. Effectuer ce travail dans cette langue, c’est aussi s’adresser directement à notre communauté. Enfin, j’aimerais développer une version en anglais. L’idée serait d’ouvrir à d’autres réalités, avec des témoignages venant d’Inde ou d’Asie, par exemple. Cela permettrait de changer de perspective et d’élargir les regards.
Quel est l’objectif principal de votre podcast ?
À la base, mon intention est de mettre à jour le narratif autour de la vie avec le VIH et la manière dont on raconte ces parcours, dont on en parle aujourd’hui. Il est essentiel d’honorer la mémoire et les vécus de toutes les personnes qui ont traversé les années les plus dures de l’épidémie. Leur histoire doit être valorisée, mise en lumière. Il y a, par exemple, un épisode avec un père de famille de 85 ans qui vit avec le VIH depuis plus de 40 ans. Ces récits sont très importants. Mais, en parallèle, il faut aussi actualiser le regard de la société. La réalité des traitements a profondément évolué, les progrès sont là, notamment avec le principe de U = U. Sur le plan médical, on avance et c’est grâce à celles et ceux qui nous ont précédés que nous en sommes là aujourd’hui. J’ai été surpris de constater que, même parmi les personnes vivant avec le VIH hétérosexuelles, ce message reste parfois mal connu. Je me souviens d’une réunion où une femme d’une soixantaine d’années s’est exclamée : « Mais pourquoi je n’ai pas été informée plus tôt ? Pendant vingt ans, j’ai complètement mis ma vie sexuelle entre parenthèses, alors que ma charge virale était indétectable depuis longtemps. » Cela dit, il faut rester vigilant à ne pas invisibiliser les personnes dont la charge virale n’estr pas indétectable. Dans certains cas, ce n’est pas simplement une question d’observance du traitement : cela renvoie aussi à l’accès aux droits ouaux soins, aux conditions sociales et familiales, ou encore à la santé mentale.
Comment envisagez-vous l’évolution de ce podcast ?
Ce podcast s’inscrit dans un projet au long cours. Mon idée, à terme, est de le développer par saisons. Dans l’idéal, j’aimerais qu’il devienne un projet véritablement collectif. Pour l’instant, je suis seul à l’initiative, mais l’objectif n’est pas de rester dans un fonctionnement individuel. Je tiens à ce que ce projet soit partagé, porté par plusieurs personnes. L’idéeest de construire collectivement, de prendre des décisions à plusieurs, et de faire vivre ce podcast de manière collaborative. J’aimerais aussi qu’il se décline en plusieurs saisons et dans différentes langues. Ce n’est pas un projet pensé pour générer des revenus, mais plutôt pour s’inscrire dans la durée, de manière pérenne. Aujourd’hui, je produis le podcast et j’en assure seul la promotion. C’est un travail considérable, très prenant, et parfois épuisant, d’autant plus que je n’en suis qu’au début. À terme, je sais que je ne pourrai pas continuer ainsi. Justement parce que l’ambition est de créer quelque chose de collectif, d’impliquer d’autres personnes, et de sortir d’un fonctionnement centré uniquement sur moi.

Javier Larios. Crédit image : Sebastian Mendoza-Rosset
Où écouter Positivo Podcast?
"Nous mettons à jour nos téléphones chaque année, mais nous restons figés sur de vieilles images obsolètes du ViH"
Lancée en décembre 2025, la première saison de Positivo Podcast propose une plongée intime dans la vie avec le VIH à travers neuf épisodes de 20 à 30 minutes, donnant la parole à des personnes encore largement invisibilisées dans la lutte contre le VIH/sida : femmes mariées d’origine maghrébine et africaine, seniors-es diagnostiqués-es avant l’arrivée des traitements, ou encore usagers-ères de drogue. Des figures engagées comme Christophe Martet et Jean-Luc Romero-Michel viennent également enrichir cette série, qui mêle témoignages et messages de prévention. Disponible en français et en espagnol, ce podcast entend « transformer le regard sur le virus » tout en contribuant à préserver la mémoire des luttes en France. À l’origine du projet, Javier Larios, un créateur de contenu vivant avec le VIH depuis 2014, qui dénonce un décalage persistant entre avancées médicales et représentations sociales : « Nous mettons à jour nos téléphones chaque année, mais nous restons figés sur de vieilles images obsolètes du VIH ». Revendiquant une démarche collective et non lucrative, Javier affirme refuser « le poids d’un stigmate social » et appelle à une libération commune des personnes concernées.