L'Actu vue par Remaides : « Réparer, deuiller, faire communauté » : le Patchwork des Noms au cinéma
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- 19.01.2026

Maxime Lavalle Oum (à gauche) et Pascal Lièvre (à droite) le 4 décembre 2025 lors de la projection du documentaire « Réparer, deuiller, faire communauté » au Ciné 104 à Pantin (93). Crédit image : Fred Lebreton
Par Fred Lebreton
"Réparer, deuiller, faire communauté" : le Patchwork des noms au cinéma
Projeté à Pantin à l’occasion de la Journée mondiale de lutte contre le sida, le documentaire Réparer, deuiller, faire communauté de Pascal Lièvre plonge au cœur des ateliers de restauration du Patchwork des Noms. Un film sensible et politique, où gestes de couture, paroles intimes et transmission collective s’entrelacent pour faire vivre la mémoire des personnes décédées des suites du sida et rappeler que réparer, c’est aussi continuer à faire communauté, avec les vivants comme avec les morts.
Le 4 décembre dernier, à l’occasion de la Journée mondiale de lutte contre le sida, le Ciné 104 à Pantin (93) accueillait la projection du documentaire "Réparer, deuiller, faire communauté". Une séance organisée par Maxime Lavalle Oum, auteur, scénariste et membre du média et collectif queer friction magazine, en présence du réalisateur Pascal Lièvre.
Artiste pluridisciplinaire et militant au sein des Ami·es du Patchwork des Noms, Pascal Lièvre coordonne depuis 2024 des ateliers de restauration de patchworks, notamment au Palais de Tokyo et avec Solidarité Sida. Le film retrace cette aventure collective à partir d’images tournées au fil des ateliers et d’entretiens avec celles et ceux qui y participent. Un espace rare, inclusif et profondément politique, où réparer devient un acte de mémoire et où « faire communauté » se tisse aussi avec les personnes décédées des suites du sida.
« Un film comme un patchwork de paroles et de gestes »
Pour Pascal Lièvre, le documentaire ne s’est pas imposé d’emblée comme une évidence artistique, mais presque comme une nécessité révélée en chemin. Militant aux Ami·es du Patchwork des Noms depuis 2021, il explique que le projet est né « de manière très pragmatique », avec l’envie première de conserver une trace : « Comme j’avais une caméra, il fallait absolument filmer les mains au travail, toutes les réparations que l’on faisait, simplement pour créer des archives. Je n’avais pas pensé à faire un film. » Le basculement survient lors d’un entretien improvisé avec Jamie, jeune participant américain des ateliers. « Je lui ai demandé pourquoi il était là, ce que ça voulait dire pour lui de réparer des patchworks, ce qu’était le sida pour lui. Il avait alors 22 ou 23 ans. Ses réponses ont été tellement bouleversantes que je me suis dit : je vais interviewer les autres, et je pense que je vais faire un film. »
Le tournage s’étale alors sur près d’un an et demi, au rythme des ateliers hebdomadaires. Pour rendre possible ce travail au long cours, Pascal Lièvre s’entoure : « Être à la fois coordinateur et filmer, ce n’est pas possible. J’ai eu la chance de rencontrer l’artiste queer Nataen Haran qui a pris la caméra. Chaque atelier dure quatre heures, on a accumulé des centaines d’heures d’images. » Au fil du montage, le film assume pleinement sa pluralité : « C’est un film qui a plein de statuts, comme les patchworks eux-mêmes. Ce sont des objets mémoriels, militants, parfois considérés comme des œuvres d’art. Ce sont des archives vivantes, qu’on restaure, qu’on déploie. » Une logique que le réalisateur revendique jusque dans la forme : « Le film essaie de leur ressembler : c’est aussi un patchwork, avec des paroles, des mains qui travaillent, et la diversité des expériences situées. »
Quand réparer devient un acte de transmission
Pascal Lièvre explique avoir choisi de donner une place centrale, dans le film, aux patchworks qui posaient le plus de difficultés, à la fois matérielles et symboliques. « J’ai choisi ceux qui ont posé le plus de problèmes, c’est-à-dire qu’ils ont soulevé énormément de problématiques archivistiques, carrément de restauration », souligne-t-il, rappelant que les personnes engagées dans le Patchwork ne sont pas des restaurateurs-rices professionnels-les. Leur rôle, insiste-t-il, est avant tout d’accompagner. « Les amis du patchwork ne savent pas faire du travail de restauration. Nous, on est là pour accompagner les aidants, aidantes. » Le processus repose alors sur la confiance accordée aux savoirs de celles et ceux qui arrivent dans les ateliers : « À chaque fois qu’il y a une personne qui a un savoir particulier et qui vient à ce moment-là, qui nous dit : "Moi, je sais faire ça", de la broderie par exemple, alors on la met sur la broderie. » Il évoque notamment un panneau composé de photographies déchirées, longtemps laissé de côté, jusqu’à l’arrivée récente de deux étudiants-es en restauration de photographies. « On leur a confié la restauration, parce qu’on fait confiance aux personnes qui viennent, c’est leur savoir qui compte. » Une philosophie claire : « Ce sont elles qui prennent les décisions. Nous, on dialogue, on aide à trouver le matériel, mais la décision finale, elle revient à la personne qui sait. » Une manière de faire communauté, jusque dans les gestes les plus minutieux.

Image extraite du documentaire « Réparer, deuiller, faire communauté ». Crédit image: Pascal Lièvre
« Ça suffit le placard ! »
Interrogé sur la dimension très collective des ateliers et la diversité des savoir-faire mobilisés, Pascal Lièvre insiste sur l’ouverture radicale du projet. « C’est souvent très collectif, et il y a même des choses incroyables », explique-t-il, évoquant ces personnes qui arrivent sans aucune expérience et qui « apprennent à coudre sur les patchworks avec des aidants et aidantes qui leur transmettent les gestes ». Certaines se lancent d’emblée dans « un carré un peu difficile à faire », d’autres trouvent leur place autrement : « Je pense que chaque personne qui vient a toujours trouvé quelque chose qu’elle pouvait faire. Même si c’est prendre un feutre et remplir juste un nom. Tout compte. » Si le travail s’est longtemps concentré sur la restauration de panneaux existants, la médiatisation des ateliers a ouvert un nouveau chapitre. « Cela a suscité des désirs qui nous étonnent complètement », raconte l’artiste, évoquant des personnes venues demander de l’aide pour créer, parfois pour la première fois, un panneau en mémoire d’un-e proche disparu-e. Aujourd’hui, plusieurs créations sont en cours : un panneau des Sœurs de la Perpétuelle Indulgence, un « carré azuréen » né de rencontres militantes à Nice, ou encore un nouveau panneau porté par Basiliade, association engagée auprès des personnes vivant avec le VIH les plus isolées. Pascal Lièvre rappelle aussi la création d’un premier patchwork dédié aux personnes trans mortes du sida et de la transphobie, mené de bout en bout avec le PASST. « Pour nous, c’est ça qui a du sens : perpétuer cette mémoire, faire que ces outils mémoriels continuent dans le temps, passent de génération en génération, et surtout ne restent pas dans un placard. Ça suffit le placard ! » Un travail appelé à se poursuivre grâce à l’atelier mis à disposition au Palais de Tokyo, au moins jusqu’en mars 2027.
« Faire communauté avec les vivants et les morts »
Pour Pascal Lièvre, la notion de communauté ne peut se penser sans une troisième dimension, trop souvent passée sous silence : celle du deuil, ou plutôt du « deuiller », terme ancien qu’il revendique pleinement. « Entre réparer et faire communauté, il y a deuiller », explique-t-il, préférant ce mot à l’expression plus figée de faire son deuil. « Deuiller, c’est avoir une relation avec les personnes mortes, c’est être en relation avec elles », insiste-t-il. Une idée qui irrigue profondément « Réparer, deuiller, faire communauté », notamment à travers les ateliers de patchworks filmés. Dans ces espaces de création collective, « la communauté, ce ne sont pas seulement les vivants », affirme-t-il : « La communauté, ce sont les vivants et les morts ». Une cohabitation symbolique qui oblige, selon lui, à « dépasser des querelles », à mettre de côté les egos et à « faire ensemble ». Pascal Lièvre dit ressentir, à chaque atelier, « beaucoup d’empathie, beaucoup d’écoute et beaucoup de respect », dans un cadre où « il n’y a pas de violence ». Les disparus·es, poursuit-il, agissent comme un rappel éthique : « Les morts-es nous obligent à dépasser les violences qui peuvent traverser nos communautés queer, mais aussi la société en général ». Et lorsque tous se recueillent autour d’un patchwork, conclut-il, « quelles que soient les différences, il y a un moment où on fait tous communauté ».

Affiche du documentaire « Réparer, deuiller, faire communauté ». Crédit image: Pascal Lièvre
Le documentaire Réparer, deuiller, faire communauté est accessible en ligne sur YouTube.
Les Ami.e.s du Patchwork des noms
11, rue du Simplon, 75018 Paris
lesamisdupatchworkdesnoms@gmail.com
Remerciements à Pascal Lièvre et Maxime Lavalle Oum