L’Actu vue par Remaides : « ONU : "Fin du sida : les États baissent les bras ?", dénonce Coalition PLUS »
- Actualité
- 23.07.2026

Le Professeur Mehdi Karkouri, président de Coalition PLUS. Photo : Renaud Philippe.
Par Jean-François Laforgerie
ONU : "Fin du sida : les Etats baissent les bras",
dénonce Coalition PLUS
Réunie à New York en juin, l’Assemblée générale des Nations Unies a adopté par 149 voix, une nouvelle déclaration politique destinée à « replacer l’élimination du sida au cœur des politiques de santé publique d’ici à 2030 ». Huit pays ont voté contre ― les États-Unis, la Russie, Israël, le Burkina Faso, le Burundi, la Corée du Nord, le Niger et le Sénégal ― tandis que quatorze autres se sont abstenus, parmi lesquels neuf États du Moyen-Orient. C’est une première et un signal de plus que « la lutte contre le sida ne fait plus consensus ». Cette situation inédite a fait l’objet de vives critiques de la part de la société civile de lutte contre le sida, tout particulièrement de Coalition PLUS, dont le président, le Pr. Mehdi Karkouri est monté au front. L’Actu vue par Remaides revient sur les points clefs.
D’un point de vue objectif, on peut considérer que l'Assemblée générale des Nations Unies a formellement adopté une « déclaration politique sur le VIH/sida ». Si on est clément voire résolument optimiste, on peut même se dire qu’à cette occasion, l’instance a réaffirmé son « engagement à faire en sorte que le sida ne constitue plus une menace pour la santé publique d'ici fin 2030 ». À moins de cinq ans de cette échéance fixée de longue date (depuis 2006), on pourrait parler d’un sursaut. Un sursaut qui s’inscrit dans un contexte dans lequel « le monde n'a pas atteint les objectifs mondiaux fixés pour 2025 en matière de VIH et n'est pas en voie de mettre fin au sida en tant que menace pour la santé publique d'ici 2030. » Rien ne va, mais on y croit encore.
La déclaration adoptée s'engage à mener une action urgente au cours des cinq prochaines années, par le biais d'une riposte mondiale au VIH coordonnée, fondée sur des données probantes et centrée sur les personnes. Elle s'engage à renforcer la direction et l'appropriation par les pays et à garantir des ripostes nationales au VIH multisectorielles, intégrées et centrées sur les personnes, afin d'assurer la continuité des services et de l'impact au-delà de 2030. Sur le papier, cela sonne juste. Dans la pratique, cela ne sera manifestement pas aussi simple, comme on va le voir.
« Le multilatéralisme peut porter ses fruits »
« Cette déclaration politique est l'occasion pour nous de tirer parti de 25 ans d'engagement et de tracer la voie vers 2030 afin de démontrer que le multilatéralisme peut porter ses fruits », a expliqué Winnie Byanyima, directrice exécutive de l’Onusida.
« Nous ne pouvons pas échouer, car nous savons ce que nous devons faire : nous engager en faveur du multilatéralisme ; maintenir le financement international tandis que les pays mobilisent leurs propres ressources ; protéger les droits des personnes vivant avec le VIH ; laisser les communautés prendre les rênes pour leur population ; et stimuler la science, afin que les innovations parviennent le plus rapidement possible à toutes les personnes qui en ont besoin », a-t-elle commenté. Bon, malgré cette parole qui se veut mobilisatrice voire performative. Nous avons quelques signaux qui indiquent qu’il ne sera certainement pas possible d’atteindre ces objectifs. Revenons aux pays qui n’ont pas voté cette déclaration politique et avec quels arguments. Attention, parfois, ça pique.
Un consensus qui vole en éclats
Les refus de voter ce nouveau texte qui devait relancer la lutte mondiale contre le sida s’expliquent de plusieurs façons : refus de prendre en compte le genre, voire les droits humains, différences d’appréciation en matière de propriété intellectuelle ou de santé publique, etc. Dans un papier d’analyse sur ce qu’il s’est passé à cette occasion un observateur considère que « de toute évidence, les grandes batailles idéologiques qui marquent depuis plusieurs années les débats au sein des Nations Unies gagnent désormais le terrain des politiques de santé mondiale. » Sur le plan général, l’ensemble des pays semble plutôt raccords sur les « objectifs sanitaires de la déclaration. » Tous s’accordent sur la nécessité d’améliorer la prévention, l’accès aux traitements ou au dépistage. Cela fait consensus. C’est sur le reste que les blocages se font : droits humains, genre, propriété intellectuelle, sanctions économiques, populations les plus exposées au VIH, etc.
Le principal blocage a émané des États-Unis. « Nous regrettons qu’un consensus n’ait pas été atteint aujourd’hui en raison des insuffisances du texte lui-même, qui aurait dû rester résolument concentré sur l’objectif urgent de mettre fin au VIH/sida comme menace pour la santé publique d’ici à 2030 », ont expliqué les États-Unis. Selon Washington, la déclaration « s’écarte de cette mission essentielle en incluant des sujets clivants, en réaffirmant des arguments qui ne font pas consensus ou qui n’ont aucun lien avec la lutte contre le sida ». Dans le collimateur, des « dispositions relatives aux droits sexuels et reproductifs, au genre, mais aussi plusieurs passages consacrés au commerce international. » Sur ce dernier point, cela achoppe sur le transfert de technologies, mentionné dans le nouveau texte, afin de permettre aux pays en développement de produire davantage de médicaments contre le VIH et sur l’optique de la nouvelle déclaration d’encourager « un accès plus équitable aux innovations thérapeutiques. » L’attaque porte d’autant plus que le pays est le premier bailleur mondial de la lutte contre le sida. Le pays a d’ailleurs indiqué que ses efforts avaient « permis de sauver environ 26 millions de vies, d’offrir un traitement antirétroviral à plus de 20 millions de personnes et d’empêcher que plus de cinq millions d’enfants naissent avec le VIH ».
La Russie contre les minorités, même dans la lutte contre le sida
Blocage aussi du côté russe. Le représentant russe a souligné que le texte comportait « une multitude de dispositions qui constituent des lignes rouges ». Parmi elles figureraient « une vingtaine de dispositions inacceptables liées à une intervention dans les affaires intérieures des États membres dans la lutte contre le VIH, imposant aux pays des notions scientifiquement douteuses, ainsi que la promotion d’un langage non consensuel sur le genre ». « Ce document ne nous unit pas. Il nous divise. Il ne nous pousse pas à avancer ; il nous contraint à nous arrêter pour nous enliser dans des discussions qui nuisent à la lutte globale contre le VIH/sida », a affirmé le délégué russe. Une position qui illustre, une fois encore, le fait que la Russie de Poutine défend désormais dans la plupart des négociations onusiennes portant sur les droits humains : le rejet des références au genre, l’opposition aux politiques destinées aux personnes LGBT+ et le refus des approches de réduction des risques pour les consommateurs-rices de drogues injectables. Un positionnement idéologique dont on sait à quel point il est préjudiciable aux populations les plus exposées au virus du sida.
Israël s’est opposé au texte en dénonçant notamment les dispositions relatives au transfert de technologies. Plusieurs pays conservateurs ont, eux, contesté les références au genre ou aux « populations clés ». À l’inverse, l’Union européenne s’est battue jusqu’au bout pour maintenir ces expressions, estimant qu’il était impossible de construire une politique efficace de lutte contre le VIH sans reconnaître les groupes les plus exposés à l’épidémie.
« Fin du sida : les États baissent les bras ? »
« Fin du sida : les États baissent les bras ? », s’est interrogée Coalition PLUS dans un communiqué publié le 24 juin dernier, à l’issue de la réunion de haut niveau des Nations unies sur le VIH/sida. Derrière ce titre, une volonté d’alerter sur les « insuffisances persistantes » de la nouvelle Déclaration politique adoptée par les États membres. Dans son texte, le professeur Mehdi Karkouri, président de Coalition PLUS, revient sur les points d’inquiétude concernant cette nouvelle déclaration et les perspectives dans la lutte contre le sida sur le plan mondial. Dans un contexte où le monde dispose « des connaissances, des traitements et des outils de prévention nécessaires pour mettre fin au VIH/sida comme menace pour la santé publique », le président de Coalition PLUS avance que le « texte adopté fragilise plusieurs engagements essentiels. » Il considère que l’adoption d’une déclaration qui « affaiblit la reconnaissance des populations les plus exposées, renonce à des engagements financiers ambitieux et ignore l’universalité des droits humains », ne « peut constituer une feuille de route crédible pour mettre fin à l’épidémie. » « Cette Déclaration est le miroir des contradictions internationales : on nous promet la fin du sida pour 2030, tout en laissant la porte ouverte aux lois discriminatoires et aux monopoles pharmaceutiques. Sans financements garantis et sans droits universels, ce texte n'est pas à la hauteur de l'urgence », tacle le Pr. Mehdi Karkouri.
« À quatre ans de 2030, la riposte au VIH à un tournant critique »
Précédemment, on a vu que les progrès dans la lutte contre le sida ont été importants ; pour autant, ils demeurent « fragiles et profondément inégaux ». En 2025, 1,2 million de nouvelles infections ont été enregistrées et 8,8 millions de personnes n'avaient toujours pas accès à un traitement antirétroviral, rappelle Coalition PLUS. Pour l’ONG, les « avancées scientifiques, notamment les traitements et outils de prévention à longue durée d’action, ouvrent des perspectives majeures. Mais elles ne permettront de changer le cours de l’épidémie que si elles sont accessibles rapidement, équitablement et à un prix abordable. Beaucoup d’experts-ses, de militants-es attendaient que la nouvelle déclaration politique endosse cet objectif, qu’elle donne la « force politique, juridique et financière indispensable à sa mise en œuvre » ; « Or le texte adopté ne remplit pas cette fonction », dénonce Coalition PLUS.
Une « prévention fragilisée, des services essentiels au ralenti »
« La situation est particulièrement préoccupante pour la prévention de l'épidémie : dans 81% des organisations, l’accès à la Prep fonctionne à moins de la moitié du niveau observé en janvier 2025. Les services de soutien aux personnes vivant avec le VIH reculent également : 69 % des organisations déclarent fonctionner à moins de 50 % de leur capacité, explique Coalition PLUS. Les organisations communautaires jouent un rôle déterminant pour atteindre les personnes les plus exposées et dans l’accompagnement, le maintien dans le soin, la prévention, l’orientation et les services non médicaux. Or, l’enquête indique que 38 % des organisations ont totalement interrompu au moins une forme de service de soutien, l’aide juridique et les services liés aux violences basées sur le genre étant parmi les plus fortement affectés.
« Les populations clés ne peuvent pas être effacées de la riposte »
« Les populations clés ou hautement vulnérables au VIH sont notamment les femmes et les jeunes filles, les hommes ayant des rapports sexuels avec d’autres hommes, les travailleuses et travailleurs du sexe, les personnes usagères de drogues et les personnes détenues, souligne Coalition PLUS. Ces populations sont parmi les plus exposées au VIH et parmi les plus éloignées des services de santé, en raison de la criminalisation, de la stigmatisation, des violences et des discriminations qu’elles subissent. » L’ONG estime que la nouvelle déclaration comporte des engagements trop faibles pour protéger ces groupes et que cela ne « répond pas aux obstacles spécifiques auxquels ces personnes sont confrontées et affaiblit la capacité des États à y répondre. » Coalition PLUS s’inquiète également du recul du « langage relatif aux lois discriminatoires ». Remplacer l’engagement à « abroger et mettre fin » à ces lois par une simple invitation à les « examiner et les modifier si nécessaire » revient à laisser perdurer des législations qui éloignent des soins des millions de personnes. La décriminalisation des populations clés et la suppression de toutes les lois, politiques et pratiques discriminatoires sont des conditions incontournables pour mettre fin au sida. Elles ne peuvent être réduites à une option laissée à la libre appréciation des gouvernements.
« Des droits humains universels, sans conditions ni réserve »
Dans son communiqué, l’ONG explique qu’elle rejette « la subordination des droits humains universels aux législations nationales ou aux contextes politiques locaux ». Elle y voit une brèche ouverte par le paragraphe 8 de la Déclaration qui affaiblit directement la protection des personnes vulnérables. De façon générale, Coalition PLUS considère que les « droits humains ne peuvent dépendre de compromis diplomatiques, de contextes politiques nationaux ou de rapports de force idéologiques ou diplomatiques. »
« Des objectifs sans financement ne constituent pas une feuille de route »
Autre grief de taille, l’absence de financements. La Stratégie mondiale de lutte contre le sida 2026-2031 estime que 21,9 à 23 milliards de dollars seront nécessaires chaque année d’ici à 2030 dans les pays à revenu faible et intermédiaire. « Pourtant, la Déclaration politique ne garantit pas la mobilisation des ressources nécessaires et ne mentionne pas de manière satisfaisante le rôle de l’aide publique au développement, cingle le communiqué. Dans un contexte d’effondrement des financements internationaux de la santé, l’absence de référence claire à l’aide publique au développement, aux financements internationaux et au soutien des systèmes communautaires constitue une faiblesse majeure. »
Plus d’infos ici.
VIH : les priorités de l’ONU
Dans une intervention, prononcée à l’occasion de l’Assemblée générale des Nations Unies consacrée au VIH/sida, Antonio Guterres, secrétaire général de l’institution, a salué « une histoire d’espoir » construite par les personnes vivant avec le VIH, les communautés, les scientifiques, les professionnels-les de santé et les partenaires internationaux. « Le monde a démontré une détermination et une solidarité exceptionnelles », a-t-il déclaré. Selon l’ONU, les décès liés au sida ont diminué de 70 % depuis leur pic de 2004, tandis que les nouvelles infections ont reculé grâce à l’élargissement de l’accès à la prévention et aux traitements. Aujourd’hui, plus de 32 millions de personnes vivant avec le VIH bénéficient d’un traitement antirétroviral vital. Ces progrès ne doivent pas faire oublier que les « objectifs fixés dans la Déclaration politique de 2021 restent encore loin d’être atteints. » Fin 2024, 9,2 millions de personnes ayant besoin d’un traitement contre le VIH n’y avaient toujours pas accès. La même année, 1,3 million de personnes ont contracté le virus et 630 000 personnes sont décédées de maladies liées au sida. Antonio Guterres a bien entendu souligné « l’impact des réductions de financements, qui affectent directement les programmes de prévention ainsi que les organisations communautaires, essentielles pour atteindre les populations les plus vulnérables. Les difficultés financières, l’endettement croissant des pays en développement et le recul des protections des droits humains mettent également en danger les acquis obtenus au cours des dernières décennies. » Dans ce contexte, l’ONU a identifié cinq priorités : renforcer l’accès à la prévention, aux soins et aux traitements ; garantir le rôle central des communautés ; protéger les droits humains ; assurer un financement durable ; et raviver l’esprit de coopération internationale qui a marqué la réponse mondiale au VIH.