L’Actu vue par Remaides : « Nadine et Mamadou : deux voix militantes racontent leur engagement et leurs inquiétudes pour la lutte contre le VIH »
- Actualité
- 15.01.2026

Nadine Manyonga. Crédit : AIDES
Par Jean-François Laforgerie
Nadine et Mamadou : deux voix militantes racontent leur engagement et leurs inquiétudes pour la lutte contre le VIH
Dans une série de podcasts réalisée à l’occasion du 1er décembre 2025, Nadine Manyonga et Mamadou Dian Baldé, militants-es au sein du lieu de mobilisation de AIDES Lille, reviennent sur leur parcours, leurs actions et les défis actuels de la lutte contre le sida. Entre engagement né en Afrique, travail quotidien auprès des personnes vivant avec le VIH et préoccupations face aux reculs politiques et financiers, ces deux voix livrent un témoignage franc, sensible et résolument combatif. Quelques heures avant la publication de cette interview, nous avons appris la disparition de Nadine. Un hommage lui sera rendu par Remaides sur AIDES.ORG.
Remaides : Qu'est-ce qui vous a motivé à vous engager dans la lutte contre le sida et plus spécifiquement à AIDES ?
Nadine Manyonga : Cette envie de s’engager m’est venue au pays [sur le continent africain]. J’avais 14 ou 15 ans. Je voulais comprendre pourquoi le sida était considéré comme une maladie de la honte. Une idée que je n’acceptais pas et qui est longtemps restée en moi. Pendant plusieurs années, j’ai réfléchi à cela. J’ai effectué des recherches personnelles pour comprendre d’où venait cette idée. J’ai demandé à des professionnels de santé, des médecins, des infirmiers, ce qu’était une « maladie de la honte », et je n'avais pas de réponse. Cela a été un premier déclic. Je me suis engagée dans cette lutte-là dans l'entreprise où je travaillais à l’époque. Il y avait eu une formation. Le formateur était médecin. Il avait expliqué qu’en Afrique, le VIH était considéré comme une maladie tabou. Cela faisait écho à un moment personnel du passé. Je connaissais une personne qui était morte des suites du sida. J’avais échangé avec le médecin formateur à ce sujet. La personne avait fait une tuberculose. Elle avait également eu une méningite. Elle perdait de plus en plus de poids. Elle devenait méconnaissable. Elle avait des fièvres qui ne se terminaient pas, des diarrhées. Je ne savais pas ce qui se passait à l’époque. J’avais beaucoup d’interrogations alors. J’étais allée voir une tante qui accompagnait la défunte, pour comprendre. Elle n’a pas voulu m’expliquer qu’il s’agissait du sida, compte tenu de la discrimination, la honte.
Plus tard, une fois en France, j’ai rencontré AIDES. L’association menait une action extérieure au grand marché de Lille, juste à la sortie du métro. J’ai rencontré un militant de l’association avec lequel j’ai parlé. Il m’a donné un dépliant, des infos. J’ai rapidement compris que c’était l'association que je cherchais pour m’engager. Cette rencontre date de 2015 et je suis toujours engagée à AIDES aujourd’hui.
Mamadou Dian Baldé : Mon engagement vient d’abord de mon histoire personnelle et de mon parcours. J’ai commencé très jeune en Guinée. J'étais encore au lycée au début des années 2000. Je m’étais engagé sur un projet allemand de coopération technique dans mon pays mené par la GTZ [l’organisme allemand de coopération et d’aide au développement, l’équivalent allemand de l’Agence française de développement en France, ndlr]. Le projet portait sur la promotion de l'éducation de base en milieu rural. Dans ce projet, il y avait un volet VIH/sida. La GTZ voulait mobiliser des jeunes (élèves, lycéens, étudiants) pour servir de pairs éducateurs. J'ai eu la chance de représenter mon lycée. Nous sommes partis suivre une formation avec, à la clef, le titre de pair éducateur, l’équivalent de volontaire à AIDES. Puis, nous avons mené une vaste campagne de sensibilisation à propos du VIH et de promotion du planning familial local. C'est une expérience qui m'a beaucoup marqué parce que j'ai pu voir l'importance de la prévention, de l'information et de l'accompagnement dans des contextes où l'accès aux soins était très compliqué. J’ai aussi pu constater l'impact des inégalités. Quelques années plus tard, je suis venu en France. Je travaillais dans une association : L’accueil de jour Frédéric Ozanam à Lille, qui s'occupe des personnes en situation de précarité sociale et de l'accompagnement des personnes demandeuses d'asile. J’y faisais du bénévolat. Deux militantes de AIDES, Selma et Christelle, étaient venues à l’association dans le cadre d’une action de prévention et de dépistage. On a eu la chance de se rencontrer, on a commencé à discuter, ça m'a rappelé mon histoire personnelle et puis on a eu une discussion très passionnante sur le sujet. À la fin, elles m'ont proposé de venir à l'association. J'ai accepté aussi avec beaucoup d'enthousiasme parce que je voulais continuer à porter mon expérience de pair éducateur. Voilà, comment je me suis retrouvé à AIDES en 2023. Et puis à AIDES, j’ai trouvé un cadre où je peux vraiment être utile : aider, prévenir, agir. C’est ce qui m’a conduit à m’engager.
Remaides : À quoi ressemble aujourd'hui votre vie de militant-e dans la lutte contre le VIH ? Qu'est-ce que cela vous apporte et qu'est-ce qui vous manque ?
Nadine : Pour le moment : une bonne vie, une vie toujours en activité dans de nombreuses actions de AIDES. J’ai occupé différentes fonctions : présidente de la région Hauts-de-France de AIDES pendant quatre ans, élue au conseil d’administration. Avec ces fonctions, il y avait, pour moi, un peu de distance par rapport au terrain. Après ces mandats, j'ai repris les actions directes sur le terrain et je me suis engagée comme formatrice à AIDES. J'ai réintégré le terrain en animant aussi des ateliers, des groupes de parole, en faisant des accompagnements en parcours de santé pour les personnes vivant avec le VIH. Ce qui m’inquiète, c’est le contexte actuel. Avec tout ce qui se passe en France, nous les associations, nous ne sommes pas épargnées. Cela fait un moment que l’on rencontre collectivement des difficultés.
Mamadou : Ma vie de militant, c'est d'abord le terrain. Je participe aux permanences d’accueil pour les personnes vivant avec le VIH, aux groupes de parole, aux actions de réduction des risques. On accueille les personnes. On les écoute. On les oriente vers les partenaires selon leurs besoins. C'est un travail qui n'est pas très facile parce que chaque personne vient avec une histoire unique. Parfois, il s'agit d'un moment d'échange, parfois, il s'agit d'une véritable urgence sociale ou administrative. La plus grande partie de mon engagement : c'est d'accompagner les personnes dans leurs démarches administratives et surtout les aider pour l'obtention d'un titre de séjour pour raison médicale. C'est très complexe mais notre présence à leur côté permet de ne pas se sentir seul et aussi de reprendre confiance et cela contribue à ce que les personnes puissent faire valoir leurs droits. Je vais aussi sur le terrain et je coanime des groupes de parole. C'est quelque chose de très intéressant. Moi, j'aime bien ça. Ce qui me manque, peut-être, c'est le temps. Je n'ai pas assez de temps. Qu'est-ce que ça m'apporte à titre personnel ? En tant que personne et citoyen, on se sent utile, plus humain. On partage nos expériences. On aide les gens. On fait quelque chose d'important.
Nadine : Cela m'apporte de la joie parce qu'on est là pour accompagner des personnes. On ne donne pas la solution. On ne fait pas une ordonnance. On ne demande pas aux personnes de faire des choses à suivre à la lettre. On fait avec les personnes par rapport à leurs besoins, en suivant leur rythme, par rapport à leur situation et cela me procure un grand plaisir que de contribuer à trouver avec la personne un chemin qui petit à petit pourra déboucher sur une solution dans l'avenir.
Mamadou : On apprend aussi beaucoup de choses. On se forme. On apporte du bonheur aux gens, mais nous aussi on reçoit, parce qu'on apprend à travers ce qu'on fait.

Mamadou Dian Baldé. Crédit : DR
Remaides : Quelles sont pour vous les priorités actuelles en matière de lutte contre le sida ?
Nadine : Je voudrais d’abord dire que la période actuelle m’inspire une grande tristesse, un sentiment d'abandon par les institutions, surtout quand on voit le sort de certaines personnes que nous accompagnons dans le cadre de droits et de l’accès aux soins. Les personnes qui sont vraiment en difficulté sont nombreuses. Nous voyons des menaces de suppression de l'AME [aide médicale d’État], tout le temps. Nous voyons aussi des problèmes de prise en charge des personnes vivant avec le VIH, notamment chez celles qui ont d'autres pathologies. Ce qui me rend triste, c’est de voir des personnes que nous avons accompagnées durant des années, dont la situation s’était stabilisée, voire améliorée, qui ont réussi à s’intégrer et qui essuient aujourd’hui des refus de renouvellement de leur titre de séjour et qui se voient adresser des obligations à quitter le territoire français [OQTF] et qui replongent dans la précarité. Certaines perdent leur emploi, leur logement. D’autres n’arrivent plus à se nourrir. C’est un très grand problème et cela nous met en difficulté dans l’accompagnement.
Mamadou : Sur le terrain, je vois deux choses. D'un côté, nous avons des outils qui fonctionnent très bien. Nous avons la chance d’être en France, de pouvoir accéder aux outils de prévention, de pouvoir accéder aux traitements. De l’autre, nous sommes confrontés à des obstacles, comme Nadine vient de le dire. Il y a la désinformation, la peur des inégalités sociales très fortes. Certaines personnes vivent encore avec le VIH en silence. Il y a aussi des difficultés dans les démarches administratives liées au titre de séjour. C’est devenu si compliqué, si technique qu’il faut avoir recours à des avocats et on passe son temps à chercher des documents à gauche, à droite pour compléter des demandes. Un autre facteur joue : les discriminations qui existent toujours. Aujourd’hui encore, dans des communautés que je connais, il y a des gens qui ne veulent pas se faire dépister parce qu'ils craignent le résultat. Ils craignent aussi le regard des autres. Nous, en tant que volontaires, quelle que soit la situation, on doit faire savoir qu'il y a toujours des soutiens et des solutions. Pour moi, les priorités sont claires : renforcer la prévention, et pour cela, il faut aller vers les publics les plus concernés, les plus exposés aux risques. Il faut aussi financer les associations parce que s'il n'y a pas d'argent, on ne peut pas faire tout cela.
Remaides : Sur les plans international et national, avez-vous des inquiétudes concernant la lutte contre le sida et le fait d'atteindre la fin de l'épidémie d'ici 2030 ?
Mamadou : Oui, j’ai des inquiétudes. Au niveau international, il y a encore trop d’inégalités : certains pays manquent de traitements et même d’informations suffisants et accessibles à tous-tes. Je viens d’Afrique. Je sais comment les gens se débrouillent là-bas. C'est vraiment compliqué. L'accès aux soins reste très difficile. La prévention doit aussi être renforcée dans ces pays-là. Cela étant, il y a des crises politiques aussi, des crises économiques qui fragilisent encore plus les populations les plus touchées. Dans ces conditions, l’objectif de 2030 reste très ambitieux car il y a beaucoup de financements qui ont été stoppés ou en tout cas réduits drastiquement. Ici en France, on a de bons outils comme les traitements, la Prep, mais le problème reste le stigma et le fait que les personnes précaires ou migrantes restent les plus vulnérables. Il faut souligner l’importance des associations comme la nôtre qui font de l'accompagnement, qui mènent des campagnes de sensibilisation, qui distribuent des préservatifs, etc. De ce point de vue, cela va, mais il faut lutter davantage contre les discriminations. Beaucoup trop de personnes en sont encore victimes, y compris dans le milieu hospitalier. Donc, oui, il y a des inquiétudes, mais je garde espoir. Si on continue d’investir dans la prévention, dans l’accompagnement et les la défense des droits humains, on peut vraiment avancer.
Nadine : La fin de l'épidémie de sida d'ici 2030, c'est un rêve. C’est devenu un rêve irréalisable, à cette échéance. Pourquoi ? Parce qu’au plan international, nous avons la position des États-Unis sur les financements qui sont en baisse et dont on voit déjà les effets sur l’accès aux traitements dans le monde. Au plan national, nous avons aussi un grand problème avec la baisse des financements pour les associations, dont AIDES. Cette baisse va mettre en difficulté l’ensemble de la lutte contre le sida. Et il y a les incertitudes concernant l’AME : Va-t-elle encore être attaquée ? Va-t-elle encore être restreinte ? Et je pourrais citer la remise en cause de l’aerli [programme d’accompagnement et d’éducation aux risques liés à l’injection, ndrl] dans nos locaux et la remise en cause plus générale de la RdR, etc.
Remaides : Votre interview se fait dans le cadre d’une série de podcasts réalisés par le lieu de mobilisation de AIDES à Lille où vous militez à l’occasion du 1er décembre. Qu'est-ce qui vous a incité à prendre la parole à l'occasion de cette journée et quel votre message aux personnes vivant avec le VIH et à celles qui ne vivent pas avec le VIH ?
Nadine : Dans la situation actuelle, dans les moments que nous vivons, nous devons parler. Nous ne devons pas nous éteindre. Nous devons exprimer notre colère, notre indignation, notre mécontentement. Parce que si nous ne parlons pas, qui parlera à notre place ? C'est cela notre combat, c'est ça notre lutte.
Mamadou : Le 1er décembre est un moment important pour moi, parce qu’on peut rendre visibles les réalités, les parcours et les combats des personnes vivant avec le VIH. À cette occasion, je prends la parole pour dire qu'il faut aider les gens, il faut se faire dépister, il faut se protéger car le VIH n’est pas un sujet du passé, mais il ne faut pas craindre de parler, parce que quand on craint de parler on ne peut pas savoir ce qui se passe réellement. Sur le terrain, je vois encore l’impact des peurs, du silence et des discriminations. Le message que je peux porter est simple : le VIH ne doit jamais isoler quelqu’un. On a les outils pour vivre, pour prévenir, pour accompagner. Le respect, la solidarité et les droits humains doivent rester au centre de tout.
Remaides : Comment voyez-vous votre avenir de militants-es ces prochaines années ?
Nadine : L’avenir me semble un peu compliqué. Le tableau est sombre avec toutes les inquiétudes dont j’ai parlé, mais je me dis que je suis là, que je vais continuer la lutte. Continuer parce que les personnes vivant avec le VIH nous regardent, nous les associations. Nous allons continuer d’accompagner les personnes séropositives et de faire de la prévention auprès des autres. La lutte continue et la victoire est certaine.
Mamadou : Je vois mon avenir dans la continuité : rester sur le terrain, continuer le dépistage, la permanence pour les personnes vivant avec le VIH, l’accompagnement, les groupes de parole. J'aimerais aussi suivre d'autres formations pour monter en compétence, pour mieux accompagner les personnes. La prévention passe avant tout. En se dépistant, on se protège et on protège les autres. Pour moi, le militantisme n’est pas une parenthèse. C’est un engagement de long terme, tant qu’il y aura des inégalités et des personnes qui auront besoin d’être soutenues.

Disparition de Nadine Manyonga, figure du militantisme à AIDES
Quelques heures avant le départ à l’impression de ce numéro de Remaides, nous avons appris la disparition de Nadine Manyonga. Figure militante de AIDES, Nadine avait accepté de participer à une interview croisée – celle proposée par Remaides – avec un autre militant, Mamadou, du lieu de mobilisation de AIDES à Lille où Nadine était investie. Cette interview abordait les ressorts de l’engagement militant et les enjeux actuels de la lutte contre le sida. Cette interview fait partie d’un projet de podcasts initié par AIDES Lille à l’occasion du 1er décembre.
Nadine était volontaire de AIDES depuis 2015, occupant différentes fonctions et mandats, mobilisée sur de nombreux projets et actions. Elle était formatrice de l’association et avait été administratrice de AIDES et présidente de la région Hauts-de-France de AIDES.
Toutes nos pensées vont à sa famille, ses proches et aux militants-es de AIDES qui l’ont connue, tout particulièrement celles et ceux de Lille et de la région Portes d’Europe.