L’Actu vue par Remaides : « MK-8527 : une Prep en un seul comprimé par mois à l’essai. Interview du Pr Jean-Michel Molina »
- Actualité
- 12.05.2026
Jefais unLe Professeur Jean-Michel Molina.
Crédit image : DR
Par Fred Lebreton
MK-8527, une Prep en un seul comprimé par mois à l'essai ;
interview du Pr Jean-Michel Molina
Dans un entretien accordé à Remaides, le Pr Jean-Michel Molina, infectiologue, professeur de médecine et chef du service de maladies infectieuses de l’Hôpital Saint-Louis et de l’hôpital Lariboisière (AP-HP, Paris) revient sur les enjeux de l’étude EXPrESSIVE, qui évalue le MK-8527 (alimatravir), une Prep orale en prise mensuelle. Alors que 2026 marque les dix ans de l’arrivée de la Prep en France, un de ses plus grands experts français livre une analyse nuancée des perspectives offertes par cette molécule innovante, sans perdre de vue les défis persistants de diffusion et d’information autour de la Prep.
Remaides : L’étude EXPrESSIVE évalue le MK-8527 (alimatravir), une Prep sous forme de comprimé mensuel. Concrètement, qu’est-ce que cela change par rapport aux stratégies actuelles de Prep ?
Pr Jean-Michel Molina : Il faut rappeler qu’il s’agit d’une étude encore en cours. Aujourd’hui, on ne sait pas encore si elle démontrera une efficacité suffisante, d’autant que la Prep orale actuelle sous génériques de Truvada offre déjà une efficacité extrêmement élevée, proche de 100 % lorsqu’elle est prise correctement. Il est donc impensable de proposer une option thérapeutique qui ne serait pas au moins aussi efficace. Il faudra être particulièrement vigilant quant aux résultats de cette étude. Cette molécule a une longue demi-vie lorsqu’elle est prise par voie orale, ce qui constitue un atout important : plutôt que de prendre des comprimés tous les jours, voire à la demande, la perspective d’un seul comprimé mensuel peut sembler intéressante, ou en tout cas adaptée à certaines personnes. On sait, en effet, que, dans la Prep, l’essentiel est que les personnes adhèrent au traitement. Il est donc crucial de proposer des modalités de prise qui correspondent à leurs besoins, d’autant que ceux-ci peuvent évoluer selon les périodes de la vie. Disposer d’une option consistant en un comprimé mensuel serait donc potentiellement très intéressant, à condition bien sûr que son efficacité soit équivalente à celle de la Prep orale actuelle, qu’elle soit prise en continu ou à la demande. Mais à ce stade, nous n’en sommes qu’au début de l’évaluation. Même si les premières données issues des études de phase 2 sont rassurantes, il reste indispensable d’attendre les résultats des études définitives.
Comment fonctionne cette molécule dans l’organisme pour maintenir une protection optimale pendant tout un mois ?
Cette molécule est un inhibiteur de la transcriptase inverse virale (une enzyme du virus qui transforme l’ARN viral en ADN viral), ce qui signifie qu’elle empêche l’intégration du virus dans le génome (ADN cellulaire) de la cellule. Elle se caractérise par une très longue demi-vie et c’est précisément ce profil pharmacocinétique [le parcours d’un médicament dans le corps, ndlr], qui explique son intérêt. Les modèles pharmacocinétiques montrent qu’une prise mensuelle permettrait de maintenir des concentrations sanguines suffisantes. Le principe de la Prep n’a rien de mystérieux : elle fonctionne dès lors que le niveau de médicament dans l’organisme est assez élevé pour bloquer l’infection virale. Or, avec cette molécule, il a été démontré que ces concentrations se maintenaient pendant au moins un mois. En réalité, il existe même une certaine flexibilité, d’environ une semaine avant ou après la prise mensuelle, tout en conservant des niveaux jugés suffisants pour prévenir une infection par le VIH.
À qui s’adresse l’étude EXPrESSIVE,et en quoi consiste-t-elle ?
Il existe deux études de phase 3. EXPrESSIVE 10 inclut environ 4 580 femmes cisgenres âgées de 16 à 30 ans au Kenya, en Afrique du Sud et en Ouganda. EXPrESSIVE 11 concerne environ 4 390 hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (HSH), personnes transgenres et personnes non binaires, dans 16 pays répartis en Amérique latine, en Afrique, en Asie, en Europe, dont plusieurs sites en France, et aux États-Unis. Ces essais comparent le MK-8527 à la Prep orale de référence, le Truvada, dans le cadre d’études randomisées en double aveugle. Cela veut dire que les participants sont répartis au hasard en deux groupes, sans que ni eux ni les chercheurs ne sachent quel traitement est administré. Tous les participants prennent un comprimé par jour, ainsi qu’un comprimé par mois. Dans un groupe, les participants reçoivent le véritable comprimé mensuel de MK-8527 et des comprimés quotidiens de placebo imitant le Truvada. Dans l’autre groupe, ils prennent les vrais comprimés de Truvada au quotidien, accompagnés d’un comprimé mensuel placebo imitant le MK-8527. L’objectif de ces études est d’évaluer l’efficacité de ce traitement dans la prévention de l’infection par le VIH, mais aussi sa sécurité et sa tolérance.
Combien de temps vont durer ces études et à quelle échéance les résultats seront-ils communiqués ?
Les inclusions ont débuté en août 2025 et le suivi doit se poursuivre jusqu’en 2027 mais nous sommes encore loin du compte. Aujourd’hui, les niveaux d’exigence sont de plus en plus élevés. Comme il s’agit d’une étude impliquant une prise quotidienne de comprimés, avec pour l’instant des visites mensuelles, le recrutement avance lentement. Nous accusons donc un retard, ce qui repousse d’autant la disponibilité des résultats. Il va falloir faire preuve de patience : les premiers résultats ne sont probablement pas attendus avant deux ans. C’est un enjeu important, car il s’agit aujourd’hui de la seule autre molécule en développement en Prep qui apporte une véritable nouveauté : une prise orale à longue durée d’action. C’est un point particulièrement intéressant. On a déjà observé les avantages, mais aussi les limites des formes injectables de Prep qu’il s’agisse du cabotégravir ou du lénacapavir. Il existe des réactions au point d’injection, des contraintes logistiques, et il ne faut pas oublier de respecter les rendez-vous pour les injections. Cela implique aussi une dépendance à un tiers pour les réaliser, sans même parler du coût. Dans ce contexte, disposer d’un comprimé mensuel serait plus simple. Même face à une injection annuelle, cela constituerait une alternative supplémentaire, susceptible d’attirer un certain nombre de personnes.
Ces nouvelles formes de Prep à longue durée d’action, comme le MK-8527 ou le lénacapavir, suscitent beaucoup d’espoirs. Mais la question du prix reste centrale. Peut-on s’attendre à des traitements accessibles, notamment dans les pays les plus touchés par le VIH ?
Toute innovation thérapeutique suit le même schéma. Il faut du temps avant que les licences soient confiées à des fabricants de génériques. Cela va se produire, mais pas immédiatement : il faudra probablement quelques années avant que ces traitements soient disponibles sous forme générique. Par ailleurs, il ne faut pas non plus survendre les traitements injectables. Ils ne sont pas plus efficaces que les traitements en comprimés. Il y a, là aussi, une communication de marketing qui peut laisser penser que ces nouvelles molécules constituent une révolution. C’est un discours que l’on avait déjà entendu au moment de l’arrivée de la Prep en comprimés. Aujourd’hui, cette période est derrière nous. Ce que l’on sait, c’est que la Prep fonctionne à condition d’être prise correctement. Si certaines personnes rencontrent des difficultés avec les comprimés, elles pourront se tourner vers les formes injectables. Mais les comprimés restent très efficaces. Il faut le rappeler : les injectables ne sont ni mieux tolérés, ni plus efficaces. On a ainsi observé quelques rares infections par le VIH chez des personnes qui avaient fait leurs injections de Prep dans les temps alors que cela reste extrêmement rare chez celles qui prennent correctement la Prep orale. Le principal intérêt des traitements injectables est d’assurer une meilleure protection chez les personnes qui ont du mal à prendre un traitement oral de façon régulière. On peut également espérer que les comprimés mensuels par voie orale, soient moins coûteux à produire et donc plus accessibles. À l’inverse, les injectables impliquent toute une logistique : les injections elles-mêmes, la gestion des déchets, l’utilisation de matériel stérile, avec le risque, dans certains contextes, de favoriser la transmission d’autres infections si les conditions d’hygiène ne sont pas réunies. Il ne faudrait donc pas laisser croire que les formes injectables de la Prep constituent une solution miracle.
L’année 2026 marque les dix ans de l’arrivée de la Prep en France et vous avez largement contribué à son essor avec des études pionnières comme IPERGAY et Prévenir. Quel regard portez-vous sur son déploiement aujourd’hui ?
Ce que l’on peut dire, c’est que chez les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes, il existe une réelle adhésion à la Prep. Aujourd’hui, on estime qu’environ 40 % des HSH qui ont des partenaires occasionnels ont recours à la Prep. C’est déjà un résultat important. D’ailleurs, on observe ce que l’on attendait : au-delà de la protection individuelle, nous avons désormais la preuve d’un bénéfice à l’échelle de l’épidémie. Chez les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes, l’incidence et le nombre de nouveaux diagnostics ont diminué d’environ 30 % en France sur les dix dernières années. C’est un signal fort, qui nous encourage à aller plus loin et àavoir l’objectif de toucher d’autres populations. On sait toutefois que le succès de la Prep dans ce groupe tient à plusieurs facteurs : une incidence initialement élevée, mais aussi un soutien communautaire très important. C’est ce qui a permis son adoption. Cette mobilisation communautaire a mis du temps à se construire. Il faut se souvenir qu’à l’époque, il y avait beaucoup d’interrogations et certaines associations étaient même réticentes à s’engager dans la promotion de la Prep mais aujourd’hui, ces débats sont derrière nous. L’efficacité de la Prep n’est plus contestée. Les contaminations que l’on observe désormais chez les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes concernent essentiellement des personnes qui ne prennent pas la Prep, souvent parce qu’elles ne savent pas qu’elle existe ou comment y accéder. C’est donc là que des progrès importants restent possibles.
Quelles sont selon vous les prochaines étapes pour améliorer l’accès de la Prep en France ?
Même si beaucoup a déjà été fait, on peut encore améliorer l’information et l’accès. Surtout, il est essentiel d’élargir le recours à la Prep à d’autres populations. Le fait que les études aient été menées principalement chez les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes en France peut laisser penser, à tort, qu’ils sont les seuls concernés. Or, d’autres publics pourraient en bénéficier, notamment les femmes et les hommes hétérosexuels. Pour l’instant, leur recours à la Prep reste limité. Il reste donc un important travail à mener pour faciliter l’accès et faire comprendre que la Prep ne s’adresse pas uniquement aux hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes.
Pourquoi la Prep reste-t-elle encore aujourd’hui si méconnue, malgré plus de dix ans d’existence ?
En réalité, il n’existe quasiment plus de campagnes de communication grand public sur le VIH, les IST ou même sur le préservatif. On ne dit pas assez que le préservatif peut être prescrit et remboursé, notamment chez les jeunes. Sur la Prep, en matière de communication, il y a très peu de communication. À mes yeux, c’est un défaut majeur. Cela explique qu’encore aujourd’hui, beaucoup de médecins ne savent pas ce qu’est la Prep ou n’en ont jamais entendu parler. Pourtant, cela fait dix ans qu’elle existe. Quand on évoque le fait que plus de 100 000 personnes en France l’ont déjà prise au moins une fois, les gens tombent des nues. Il y a donc une méconnaissance importante. Certes, on enseigne désormais la Prep dans les facultés de médecine, donc les jeunes médecins sont informés et plutôt sensibles à ces enjeux. Mais chez les praticiens plus âgés c’est souvent l’ignorance totale : « Ah bon, il existe un comprimé pour se protéger du VIH en l’absence de préservatif ? ». Même constat en population générale. Je fais souvent le test dans les taxis, en allant à l’aéroport pour des conférences : pas un chauffeur ne sait de quoi il s’agit. Et quand j’explique, on me demande ensuite si c’est remboursé par la Sécurité sociale. C’est assez frappant.
Les associations de lutte contre le VIH se sentent parfois seules dans ce travail de promotion de la Prep…
Ce travail relève clairement des autorités de santé, qui restent pourtant assez réticentes à s’emparer du sujet, pour des raisons économiques, politiques et même parfois idéologiques. Communiquer une fois par an lors de la Journée mondiale de lutte contre le sida ne suffit pas. Il y a un réel besoin d’information. Même le préservatif est aujourd’hui très peu mis en avant, ce qui est regrettable. Il ne s’agit pas d’opposer Prep et préservatif, mais de permettre aux personnes de choisir en étant correctement informées. D’ailleurs, certaines utilisent les deux, par crainte d’une rupture du préservatif ou pour se protéger des autres IST. J’avais également suggéré que les industriels s’emparent davantage du sujet. En France, la publicité pour les traitements est interdite, mais elle est autorisée pour les vaccins, et les laboratoires ne s’en privent pas. Or, la Prep relève d’une logique préventive comparable. Peut-être faudrait-il faire évoluer la législation pour leur permettre de diffuser des messages de prévention sur le VIH et les IST. Aujourd’hui, on entend de nombreuses campagnes sur la grippe, le COVID, le zona ou le HPV. Pourquoi pas sur le VIH, alors que la Prep existe ? Certes, ce n’est pas un vaccin, mais, en l’absence de vaccin contre le VIH, c’est ce qui s’en rapproche le plus. On pourrait imaginer que, laissés à cette tâche, les industriels effectueraient peut-être un travail de communication plus efficace que les autorités de santé.
Ressources pour aller plus loin
-Croi 2026 : la Prep à longue durée confirme ses promesses, voir ici.
-EXPrESSIVE Phase III Program Countries of MK-8527.
-A Study of MK-8527 to Prevent Human Immunodeficiency Virus Type 1 (HIV-1) (MK-8527-010), voir ici.