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    L'Actu vue par Remaides : Maison de Vie de Carpentras : rompre l’isolement et (re)créer du lien (deuxième partie)

    • Actualité
    • 13.05.2026


    Djamel, Guillaume, Patrice et Léonardo lors d’un séjour à la Maison de vie de Carpentras en septembre 2025. Image : Nina Zaghian , lors d’un séjour à la Maison de vie de Carpentras en septembre 2025. Image : Nina Zaghian

    Par Fred Lebreton

      Maison de vie de Carpentras : rompre l'isolement et (re)créer du lien (deuxième partie)


    En septembre 2025, une partie de l’équipe de Remaides (Fred Lebreton, journaliste, et Nina Zaghian, photographe) a posé ses valises à la Maison de Vie de Carpentras pour réaliser un reportage immersif. Dans ce havre provençal fondé par l’association Fight Aids Monaco, une douzaine de personnes vivant avec le VIH se sont retrouvées pour se ressourcer et, pour beaucoup, rompre une forme d’isolement. Des liens forts se sont vite noués entre les résidents-es. Récit en deux épisodes. Voici le second.

     

    Escapade au pied du Ventoux
    Mercredi 3 septembre, dès le petit-déjeuner, l’ambiance est chaleureuse : Fatimata et Florence s’enlacent tendrement. « Bien dormi, ma belle ? », lance l’une à l’autre, sourire complice aux lèvres. Aujourd’hui, Camille Hiely nous emmène en balade. Nous montons dans deux vans et prenons la route jusqu’au pied du mont Ventoux, ce géant de Provence que l’on surnomme parfois « le mont chauve », culminant à plus de 1 900 mètres et connu pour ses paysages lunaires autant que pour son rôle mythique comme étape du Tour de France.

    Premier arrêt : un pique-nique au bord du lac où jaillit la source du Groseau. L’eau claire et glacée attire les promeneurs-ses qui viennent remplir leurs bouteilles, tandis que des canards glissent tranquillement à la surface. Le groupe s’installe dans une atmosphère conviviale. Nina, l’appareil photo à la main, propose une séance improvisée. Cinq résidents-es ont accepté de poser à visage découvert pour la Une du Remaides de printemps 2026. Sandrine, seule femme du groupe, pose au milieu de Patrice, Djamel, Léonardo et Guillaume. Dans ce décor apaisant, leurs sourires disent déjà beaucoup de ce que la Maison de Vie rend possible : oser se montrer et se raconter à visages découverts.

     


    Léonardo en septembre 2025. Image : Nina Zaghian

     

     

    « J’ai l’impression d’être un boulet pour les autres »
    Nous quittons le lac pour rejoindre Beaumont-du-Ventoux, un village discret éparpillé en neuf hameaux sur la face nord du mont Ventoux. Le décor est somptueux : des maisons de pierre, des panneaux qui racontent l’histoire de ce territoire préservé. Le soleil brille fort et c’est dans ce cadre que Camille nous propose une marche en pleine conscience : « Se reconnecter à l’enfant intérieur. Rencontrer l’autre dans son silence. Observer, ressentir, s’entendre marcher. Laisser venir les pensées. Quand on marche à son rythme, on peut aller jusqu’au bout du monde. » explique Camille. Le groupe s’engage sur le sentier, chacun-e absorbé-e par ses pas. Pour certains-es, ce silence est apaisant, presque méditatif.

    À mes côtés, Lilou peine à suivre. Son souffle se raccourcit, ses jambes se dérobent. Elle fait une petite crise d’angoisse liée à la fatigue. Je lui tends mon bras et nous décidons de nous arrêter à l’ombre, sur un banc de pierre. Elle finit par se confier à moi : « Je suis fatiguée de faire semblant. Le VIH, c’est presque secondaire pour moi. » Lilou cumule en réalité plusieurs pathologies : elle est épileptique, vit avec la sclérose en plaques et doit prendre trois traitements quotidiens. On lui a conseillé de garder son ordonnance en permanence dans son sac en cas de crise. Elle me regarde droit dans les yeux : « Je ne suis pas un traitement, je ne suis pas une ordonnance. J’en ai marre. » Lilou me dit qu’elle souffre en silence, à la fois des effets indésirables de ses traitements, des difficultés à marcher, de la fatigue chronique, mais aussi de la solitude. Elle n’ose pas lâcher prise, n’arrive pas à montrer sa vulnérabilité : « J’ai l’impression d’être un boulet pour les autres. Dans notre société il faut toujours être fort. Moi, je n’ai plus la force ! » Nous restons là, assis sur un rocher à discuter, tandis que le reste du groupe poursuit la marche. Ils viendront nous chercher plus tard. Ici, rien ne presse. C’est aussi ça, la Maison de Vie : offrir un espace où chaque personne avance à son rythme, sans pression ni jugement. En l’écoutant, je mesure combien cette parenthèse est précieuse. Pour Lilou, mais aussi pour d’autres résidents-es dont le VIH n’est qu’une partie de l’histoire, parfois éclipsée par d’autres épreuves de la vie. Sur le chemin du retour, assis à côté à l’avant du van, Lilou me serre le bras comme pour me remercier de l’avoir écoutée et surtout de l’avoir entendue.

     


    Djamel lors d’un séjour à la Maison de vie de Carpentras en septembre 2025. Image : Nina Zaghian , lors d’un séjour à la Maison de vie de Carpentras en septembre 2025. Image : Nina Zaghian

     

     

    « Il arrive un moment où la solitude pèse »
    De retour à la Maison de vie, je propose à Jemel, un habitué des lieux, de discuter avec moi. Diagnostiqué séropositif en 2013 à Aix-en-Provence, Jemel, 55 ans, se souvient encore du choc de l’annonce. « C’était à la suite d’une rencontre avec un garçon. Il voulait connaître mon statut sérologique. Je n’y pensais pas du tout au VIH, je me sentais au meilleur de ma forme : je faisais du sport, j’avais une hygiène de vie de qualité », raconte-t-il. Le résultat positif le surprend totalement. Peu après, il rencontre une médecin au Tamaris qui lui propose de découvrir la Maison de Vie. « Je ne connaissais pas, mais elle m’a expliqué le concept et cela m’a séduit immédiatement. J’ai accepté, et je suis venu pour la première fois en 2014. Tout s’est très bien passé, comme elle me l’avait décrit. Depuis, je suis revenu encore et encore. Aujourd’hui, c’est mon cinquième séjour. » Revenir régulièrement est pour lui une nécessité. « Il y a toujours un moment dans l’année où j’ai besoin de rencontrer des gens », confie-t-il. Après de longues années à l’étranger (Amsterdam, Paris, Londres, les États-Unis) Jemel est rentré à Aix en 2011 avec son partenaire de l’époque. Mais lorsque celui-ci est reparti, il s’est retrouvé seul. « J’avais l’impression d’être un étranger dans ma propre ville natale », dit-il. Plus tard, en Normandie, isolé à la campagne pour gérer la rénovation d’une maison, la solitude s’est faite encore plus pesante. « La Maison de Vie a alors été pour moi une solution pour rompre cet isolement et ça fonctionne. »

    Son parcours l’a rendu indépendant. Dix-sept ans de vie parisienne l’ont habitué à tout faire seul. « Voyager, aller au cinéma, ça ne me dérange pas. J’aime ça, même. Mais il arrive un moment où la solitude pèse. Ici, je trouve ce dont j’ai besoin : rencontrer des gens, partager des activités, créer du lien. » Cette dimension humaine compte plus pour lui que le VIH en lui-même. « Ce n’est pas un secret, mais je n’ai pas le besoin d’en parler. C’est pareil pour mon orientation sexuelle : je ne suis pas dans la peur du jugement, donc je ne ressens pas le besoin de me justifier. On m’a parfois reproché, lors d’un séjour, de ne pas parler de mes problèmes. Mais pour moi, tout le monde en a. Cela fait partie de la vie. Je n’ai pas envie de réduire mes relations à mon statut sérologique. » Pour Jemel, le VIH ne définit pas une existence. « À l’extérieur de la Maison de Vie, je ne ressens pas le besoin d’en parler non plus. Qu’on ait un cancer, le diabète ou le VIH, on reste des êtres humains avec des choses à faire, et la vie continue. Pour moi, la maladie n’est même pas un problème. » Grâce aux traitements, il estime avoir la chance de vivre normalement, et considère que le vrai défi réside ailleurs : « Les personnes qui viennent ici partagent souvent un point commun : l’isolement. Et c’est justement cela qui nous rassemble à la Maison de Vie : briser la solitude, recréer du lien, partager. »

    « Ce n’est pas un virus de merde qui va m’empêcher de vivre »
    Avant le diner, je propose un entretien croisé à Sandrine, 55 ans, et Riad (prénom modifié à sa demande), 30 ans, qui ont sympathisé lors des pauses cigarettes sur le patio. Sandrine raconte son diagnostic en 1990, à une époque où « il n’y avait aucun traitement efficace, seulement l’AZT ». Elle se souvient avoir accompagné son compagnon, rejeté par sa propre famille, jusqu’à sa mort en 1994. Malgré la dureté de ces années, elle refuse de se laisser abattre : « Ce n’est pas un virus de merde qui va m’empêcher de vivre. » Optimiste, elle revendique une forme de résilience forgée dans l’adversité : « Le VIH, comme les épreuves de la vie en général, il faut en faire une force. » Son optimisme, confie-t-elle, s’appuie aussi sur des amitiés fidèles et sur la naissance de sa fille en 2005, un événement qu’elle décrit comme « merveilleux ». Riad, lui, a découvert sa séropositivité en 2024, au détour d’un contrôle médical. Le choc fut brutal : « Je me suis senti sale. En rentrant chez moi, je suis resté plus d’une heure sous la douche, comme pour me laver de ce virus. » Dix mois après, il reconnaît être encore dans « une phase de deuil » : « Aujourd’hui, je ne l’ai pas encore accepté, ce virus. Je ne l’aime pas. Mais je crois qu’avec le temps, on apprend à vivre avec. » Là où Sandrine insiste sur l’importance d’une observance stricte : « Je suis une horloge suisse, et ça paye », Riad met en avant les bénéfices du traitement injectable : « Une fois que j’ai fait l’injection, je n’ai plus ce rappel quotidien de : "Je dois prendre un traitement parce que je suis malade." » Entre espoir, optimisme et difficultés encore vives, leur dialogue illustre la diversité des vécus face au VIH et la force du partage à la Maison de Vie. (Entretien à lire en intégralité).

     


    Patrice, Léonardo, Sandrine, Djamel et Guillaume, lors d’un séjour à la Maison de vie de Carpentras en septembre 2025. Image : Nina Zaghian , lors d’un séjour à la Maison de vie de Carpentras en septembre 2025. Image : Nina Zaghian

     

    « Oui, il y a une lumière au bout du tunnel »
    Jeudi 4 septembre, dernier jour pour Nina et moi à la Maison de Vie. Après le petit déjeuner, Patrice, 52 ans, s’avance vers moi. Réservé mais souriant, il me confie qu’il aimerait témoigner dans le cadre de notre reportage. C’est la première fois qu’il raconte sa vie avec le VIH, et il veut le faire à visage découvert en posant pour Nina. En tant qu’homme hétérosexuel et blanc, il incarne une réalité rarement visible dans les campagnes de sensibilisation, souvent centrées sur d’autres groupes. « On ne parle pas beaucoup de nous », glisse-t-il, déterminé à briser ce silence. Derrière son air jovial, je perçois l’importance de ce moment : le besoin de se raconter enfin, de poser des mots sur un vécu que trop peu de gens imaginent.

    Le parcours de Patrice est marqué par une longue absence de diagnostic. Parti vivre en Angleterre en 1994, il y a travaillé pendant vingt-quatre ans avant de rentrer en France. Là-bas, il a fait la rencontre d’une femme polonaise. « Elle m’avait dit être seule et non mariée ; en réalité, elle était mariée, avait des enfants et cherchait mon argent », raconte-t-il. Leur histoire s’est achevée dans le mensonge, mais Patrice n’imaginait pas qu’elle lui avait aussi transmis le VIH. « J’ai donc vécu avec ma séropositivité de 2017 jusqu’en 2021 sans le savoir. » Lorsqu’il découvre enfin sa séropositivité, c’est un choc : « J’ai été diagnostiqué en stade sida : il me restait 4 CD4. » Sa santé s’était déjà lourdement dégradée : zona, polyarthrite, fatigue extrême. « Je me sentais comme un grand-père, avec une canne », se souvient-il. Le diagnostic, posé par un hématologue, l’amène immédiatement à l’IHU de Marseille. « Ils m’ont sauvé la vie. J’ai pris du Bactrim [antibiotique utilisé pour prévenir et traiter la pneumocystose, une infection pulmonaire opportuniste fréquente en cas d’immunodépression, ndlr], pendant plus d’un an. » En raison de la Covid, les groupes de parole avaient été mis en suspens mais une psychologue l’aide à remonter la pente. « Au début, il a été difficile de me regarder dans une glace. Mais je pense avoir une résilience à la vie, cette étincelle qui me pousse à m’accrocher quoi qu’il arrive. »

    Avec le recul, Patrice dit avoir retrouvé une force qu’il n’imaginait pas. « Oui, il y a une lumière au bout du tunnel », insiste-t-il. C’est aussi ce qui l’a poussé à témoigner : « Je n’ai rien à cacher au monde. On vit dans une société où beaucoup de choses se dissimulent. Moi, je sais que l’honnêteté finit toujours par payer. Et si mon témoignage peut donner une petite étincelle d’espoir à quelqu’un, alors ça vaut la peine. » À la Maison de Vie, il dit avoir trouvé un cadre unique pour se livrer sans crainte : « Au bout du quatrième jour, je suis totalement comblé d’avoir pu partager ce que je n’avais jamais partagé avec personne. Nous formons une chaîne, et c’est elle qui nous rend plus forts. »

     


    Patrice lors d’un séjour à la Maison de vie de Carpentras en septembre 2025. Image : Nina Zaghian , lors d’un séjour à la Maison de vie de Carpentras en septembre 2025. Image : Nina Zaghian

     

    « Merci de parler de nous »

    Il est midi et notre train pour Paris nous attend. Il est temps de dire au revoir aux résidents-es de la Maison de vie et à l’équipe encadrante. Nina prend ses dernières photos. Patrice nous propose de faire un selfie tous-tes ensemble. En quatre jours, des liens forts se sont créés. Lilou s’approche de moi, un sourire timide : « J’habite à Paris, dans le 18e… peut-être qu’on peut se revoir pour boire un verre ou manger un bout. » Nous notons nos numéros de téléphones personnels sur le tableau dans l’entrée de la maison, comme un fil tendu au-delà de ces murs. Puis vient l’heure des embrassades. Florence, émue, me glisse simplement : « Merci de parler de nous. ». Ces mots me touchent. Car beaucoup ici ne parlent jamais de leur VIH, ni à leur famille, ni à leurs amis-es. Pendant quelques jours, à la Maison de Vie, ces « invisibles » sont devenus visibles et audibles avec la fierté d’avoir partagé une part intime de soi, sans honte ni masque.
     

    (RE)LIRE LA PREMIERE PARTIE DE CE REPORTAGE

     

    Ce reportage est publié en version intégrale dans le Remaides 135 (Printemps 2026) disponible en version Flipbook.

     

    Remerciements : Merci aux douze résidents-es de ce séjour pour leur confiance et leur accueil chaleureux. Merci à toute l’équipe de la Maison de vie de Carpentras : Céline Desprès, Anne Pichon, Camille Hiely, Sandra Mounier, Vanessa Gally, Mohamed Jendoubi, Christelle Pouget et Josette Jules. 

     

    Reportage à suivre dans le deuxième épisode qui sera publié mardi 19 mai 2026

    La Maison de vie

    450, chemin de la Peyrière

    84200 Carpentras

    Tél. 04 90 30 47 09 

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