L’Actu vue par Remaides : « Fonds mondial : une réduction historique de l’engagement français »
- Actualité
- 13.02.2026

Des militants-es de AIDES lors d'une manifestation à Paris sur les enjeux de financement de la lutte contre le sida dans le monde. Crédit : AIDES.
Par Jean-François Laforgerie
Fonds mondial : une réduction historique de l'engagement français
Dans un communiqué commun, une quasi-dizaine d’organisations de lutte contre le sida et le paludisme dénonce le choix du gouvernement français qui pourrait couper sa « contribution au Fonds mondial pour les trois prochaines années d’un milliard d’euros, soit 60 % de réduction par rapport à sa contribution précédente ». Les organisations ont réagi à une information de franceinfo sur une décision dont les conséquences pourraient être désastreuses sur la lutte contre les trois pandémies. Explications
Une réduction de 58 % de la contribution française
Tout est parti d’une information de franceInfo, le 12 février. La chaine d’info annonce que la « France va réduire de 58 %, soit près d'un milliard d'euros, sa contribution au Fonds mondial de lutte contre le Sida, la tuberculose et le paludisme », citant une source proche du dossier. La participation de l'État français pour la période 2022-2025 était de 1,6 milliard d'euros. Avec cette baisse, le gouvernement s'engage ainsi à donner 660 millions d'euros pour la période 2026-2028 ― la reconstitution des fonds pour le Fonds mondial se fait tous les trois ans. Officiellement, la France serait toujours investie dans cette lutte et en faveur de la santé mondiale. L'État justifie cette baisse par des finances publiques en difficulté qui ne permettraient plus au pays d'être le deuxième contributeur au Fonds mondial, après les États-Unis. Dans le contexte mondial actuel, ce désengagement français est un nouveau coup infligé au Fonds mondial. Comme le rappelle franceinfo, la France a déjà prévu de réduire drastiquement, dans les prochains mois, ses aides publiques au développement (APD) pour les pays à revenus faibles. La baisse de l'aide publique au développement (APD) dans le budget 2026 du gouvernement est de 800 millions d’euros. L'aide française sera donc de 3,6 milliards en 2026. Sur un an, la baisse du budget de l'APD est de 18 %. Elle est de 38 % par rapport à 2024. Dans un article, Le Monde rappelle que le Royaume-Uni a annoncé en février 2025 qu’il comptait diminuer son budget d’APD de 0,5 % du revenu national brut à 0,3 % d’ici à 2027. On est loin de la saignée à la française. Franceinfo rapporte, par ailleurs, que d’après la fondation Rockefeller, la baisse des aides publiques au développement (APD, 31 milliards de dollars au niveau international) pourrait coûter la vie à 23 millions de personnes d’ici 2030, donc cinq millions d’enfants.
Des interrogations sur l’engagement français
En décembre dernier, Le Monde avait publié un article : « La France est-elle en train de se désengager du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme ? » Le quotidien réagissait alors à ce qui n’était qu’une « suspension » de la contribution française au Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme à l’issue des débats budgétaires. Une « suspension » déjà considérée comme une rupture. En effet, jusqu’alors, Emmanuel Macron avait toujours apporté un soutien résolu au Fonds mondial depuis son élection. La France avait d’ailleurs accueilli en 2019, à Lyon, le sixième sommet de reconstitution. Depuis, l’engagement à la française a perdu de sa superbe (Cette contribution au Fonds mondial n’a fait qu’augmenter en vingt ans, passant de 500 millions d’euros en 2005 sous la présidence de Jacques Chirac à 1,596 milliard d’euros en 2022), jusqu’à la décision controversée d’aujourd’hui.
Des alertes de la part de parlementaires
L’annonce française surprend et déçoit d’autant plus que le gouvernement a été alerté par des parlementaires sur les conséquences d’un éventuel désengagement. Alors que la suspension du programme américain Pepfar plongeait la lutte mondiale contre le VIH dans une crise sans précédent, la sénatrice écologiste Anne Souyris Groupe Écologiste - Solidarité et Territoires ; GEST) avait ainsi interpellé le gouvernement sur l’urgence de renforcer la contribution française au Fonds mondial. Dans une question écrite (23 octobre 2025), elle dénonçait la baisse de l’aide publique au développement et appelait la France à assumer sa « responsabilité historique » pour éviter un effondrement des programmes vitaux de prévention et de traitement du sida.
En décembre 2025, la députée (Socialistes et apparentés) Colette Capdevielle avait adressé une question écrite (N°11377) sur la « Contribution française au fonds mondial et lutte contre le paludisme » au ministre de l'Europe et des affaires étrangères. La députée y rappelait que la « France a fait de la lutte contre le VIH/sida, la tuberculose et le paludisme une priorité de sa stratégie en santé mondiale » et qu’elle est « aujourd'hui le deuxième donateur derrière les États-Unis du fonds mondial. » Elle y mentionnait les succès du Fonds mondial. « Néanmoins, ces décennies de progrès sont menacées par l'arrêt des financements américains, et les coupes de l'aide publique au développement sur le continent européen. Ce recul général pose aussi un danger pour la sécurité sanitaire mondiale », expliquait la députée, qui s’inquiétait de l’absence d’engagement français dans le cadre de la huitième conférence de reconstitution des fonds. « Cette absence de contribution a un coût humain : elle pourrait entraîner le décès de deux millions de personnes », expliquait-elle ; demandant quel serait le montant de l’engagement français pour la période 2026-2028.
Le 10 février, le ministre de l'Europe et des Affaires étrangères publiait sa réponse officielle à la députée. « La France demeure pleinement attachée au rôle indispensable du Fonds mondial dans la sécurité sanitaire internationale, le renforcement des systèmes de santé et l'accès aux traitements pour les populations les plus vulnérables (…) La conférence de reconstitution du Fonds mondial s'est tenue le 21 novembre 2025. La place que la France entend continuer à jouer dans le combat contre ces trois pandémies y a été réaffirmée (…) Cet engagement doit cependant s'appuyer, comme à chaque cycle, sur une trajectoire budgétaire solide et parfaitement sécurisée (…) Cette contribution devra en tout état de cause concilier deux impératifs : préserver l'engagement historique de la France et assurer la soutenabilité de nos finances publiques, dans un contexte budgétaire particulièrement contraint », explique le ministre, avant de conclure : « Le gouvernement est déterminé à poursuivre son engagement dans la lutte contre le VIH/sida, la tuberculose et le paludisme, et à contribuer, avec ses partenaires, à la préservation des progrès accomplis depuis plus de vingt ans ». Deux jours plus tard, tombe l’annonce d’une baisse de 58 %.
Les organisations de la société civile dénoncent
« La France couperait sa contribution au Fonds mondial pour les trois prochaines années d’un milliard d’euros, soit 60 % de réduction par rapport à sa contribution précédente (…) Cette nouvelle intervient dans le cadre du conseil d’administration du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme qui se tient actuellement à Genève », rappelle le communiqué commun. Les organisations (AIDES, Action santé mondiale, Les amis du Fonds mondial Europe, Coalition PLUS, Zéro Palu, One, Sidaction, Solidarité Sida et Solthis) y dénoncent une France qui « déserte la lutte contre les pandémies, abandonne les malades et coupe de plus de moitié sa contribution au Fonds mondial. » De fait le communiqué ne mâche pas ses mots. « Nous sommes révoltés par cette démission de la France vis-à-vis des malades, de ses engagements internationaux et de la coopération multilatérale. Les coupes passées produisent déjà des effets dévastateurs dans les pays partenaires. La France abandonne et met à mort des millions de personnes », a ainsi déploré Camille Spire, présidente de AIDES et porte-parole de l’ensemble des organisations signataires.
La France s’était déjà distinguée par son absence lors du Sommet de reconstitution des ressources du Fonds mondial du 21 novembre dernier en Afrique du Sud. Pas d’annonce de la France sur sa contribution pour les trois prochaines années, une première depuis la création du Fonds mondial ; une simple déclaration du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, indiquant que la France renouvelait son plein soutien au Fonds mondial ; absence du chef de l’État à cette réunion stratégique alors même qu’Emmanuel macron, était présent dans le pays.
Et finalement le couperet.
« La France couperait d’un milliard d'euros sa contribution au The Global Fund, soit une réduction de 58 % par rapport à son engagement précédent, la pire coupe de tous les pays du G7 », déplore Marc Dixneuf, directeur général de AIDES. Il pointe d’ailleurs que : « Les coupes françaises de l'aide publique au développement produisent déjà des effets dévastateurs dans les pays partenaires. Aujourd'hui, la France abandonne des millions de personnes supplémentaires. » « Cette décision va à l'encontre des engagements internationaux de la France, qui promeut la coopération internationale et affirme soutenir avec constance la lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme », souligne, de son côté, Vincent Leclercq, directeur général de Coalition PLUS. « Allez-vous Monsieur le Président Emmanuel Macron nous annoncer droit dans les yeux une baisse d’un milliard d’euros de la contribution de la France au Fonds Mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme ? Une baisse de 60 % de notre engagement en comparaison de la dernière contribution de notre pays en 2022 ? », interroge Florence Thune, directrice générale de Sidaction. « Nous direz-vous droit dans les yeux que l’épidémie de VIH relève désormais de l’histoire ancienne avec 1,3 millions de nouvelles contaminations chaque année et 630 000 décès ? », tacle-t-elle.
« L’aide publique au développement drastiquement réduite en France »
Directrice générale de Sidaction, Florence Thune a indiqué que « l’aide publique au développement a été drastiquement réduite en France et le Fonds mondial en paie davantage le prix. En coupant sa contribution de 60 % au Fonds mondial, la France assume la pire coupe de tous les pays du G7 et déserte la lutte mondiale contre les pandémies et la santé mondiale ».
Comme le pointe le texte des organisations, la France a particulièrement sabré dans l’aide publique au développement, imputant au passage la responsabilité de cette baisse historique aux parlementaires. Pourtant, note le communiqué commun, la fixation des montants des lignes budgétaires relève de la seule responsabilité de l’exécutif. D’autre part, l’annonce française télescope la récente adoption à l’Assemblée nationale (3 février), unanime, du projet de résolution européenne porté par le député Arthur Delaporte « visant à sauvegarder et renforcer le financement en faveur de la lutte contre le VIH » et appelant la France à renforcer sa contribution au Fonds mondial.
La France sera comptable des abandons et des millions de morts qui en découleront
Pour les organisations, cette « manœuvre illustre une stratégie délibérée : se défausser, travestir la réalité et masquer des choix politiques brutaux, lourds de conséquences ». Les associations signataires exhortent « le gouvernement à prendre ses responsabilités et arrêter ces double-discours. ». Elles rappellent au président Emmanuel Macron que la politique étrangère fait partie de son domaine réservé. Il lui « incombe donc d’apporter la correction nécessaire au regard de sa responsabilité et du leadership de la France en matière de santé mondiale. Faute de quoi, la France sera comptable des abandons et des millions de morts qui en découleront. »
Pour aller plus loin
Le communiqué des associations qui dénoncent la position française, voir ici.
L’Actu vue par Remaides : « Fonds mondial : la sénatrice écologiste Anne Souyris interpelle le gouvernement », voir ici.
Plus d’infos sur la question écrite de la députée Colette Capdevielle sur l’aide française au Fonds mondial ; voir ici.