L’Actu vue par Remaides : « Disparition de Jean-Marc Priez, figure historique de la réduction des risques en France »
- Actualité
- 09.07.2026

A gauche, Jean-Marc Priez, lors d'une action en milieu festif.
Photo : Compte instagram de Techno Plus. DR.
Par Jean-François Laforgerie
Disparition de Jean-Marc Priez,
figure historique de la réduction
des risques en France
Militant de la lutte contre le sida, ancien salarié de AIDES, président de Techno Plus et pionnier de la réduction des risques (RDR) liés à l’usage de drogues, Jean-Marc Priez est décédé le 1er juillet 2026 à l’âge de 68 ans. Son engagement, marqué par la défense des personnes usagères de drogues et une bataille judiciaire emblématique en faveur de la RDR, a profondément contribué à faire évoluer les politiques de santé publique en France. Hommage à une figure majeure du militantisme communautaire.
« Quelle triste nouvelle (…) Un immense merci pour tout ton travail, Jean-Marc. Tu as toujours été quelqu'un de sympa, que j'aimais rencontrer et avec qui j'aimais discuter. Tu vas nous manquer », écrit Suburbass sur Facebook. « Rave In Peace Brother », lance Fu Ri, sur le même réseau. « Oh merde. Force à sa famille. Il a joué un rôle très important dans la prévention des risques, un pionnier », écrit Franck Sebillaud, toujours sur Facebook. Trois messages, trois registres qui illustrent, parmi beaucoup d’autres hommages, l’émotion suscitée par la disparition de Jean-Marc Priez, militant historique de la RDR en France.
Un engagement dans le socio-culturel, puis le médico-social
Un pionnier dont le plus beau portrait qui lui ait été consacré se trouve dans les colonnes de Libération. Il a paru en septembre 2003 à l’occasion d’un épisode judiciaire qui dit beaucoup de son courage et de la force de son engagement et qui, par contraste, démontre l’inanité de la politique des drogues telle que la France a souhaité la conduire, notamment depuis la loi de 1970. Jean-Marc Priez est né en 1957 au Mans dans la Sarthe. Dans l’article de Libé, signé Arnaud Aubron, il explique qu’il était petit fils de notables sarthois, que ses parents étaient restaurateurs et qu’il a vécu une enfance « immobile, dans la mire de l’ORTF. » « Je ne vivais qu’une semaine par an, pendant les Vingt-quatre heures [l’emblématique course auto] », expliquait-il alors. Un parcours scolaire rapide avec un diplôme de mécanicien ajusteur, deux années en usine chez Renault ; puis un enchaînement de petits boulots et la découverte du secteur social grâce au directeur d’un foyer de jeunes travailleurs dans l’Aisne. Reprise des études, il obtient un diplôme d’animateur socio-culturel. Il arrive à Paris et trouve un emploi chez Emmaüs.
« Chez AIDES, les gens avaient une identité valorisante »
C’est là qu’en 1986 sa route croise celle des « malades du sida », explique-t-il à Arnaud Aubron. « Un malade qui s’était fait jeter de partout s’est adressé à nous. On l’a hébergé, puis on a commencé à avoir des contacts avec d’autres dans le même cas. […] Même dans le sida, il y avait une hiérarchie. Les toxicos étaient toujours les derniers servis », rappellait-il dans Libé. « Il décide (…) de s’intéresser à ces exclus de l’exclusion et, de fixes en aiguilles, se retrouve en 1990 aux assises » de AIDES, précise le portrait.
« Je me suis dit : c’est là que je veux être, là que les choses se passent ». « Chez AIDES, les gens avaient une identité valorisante. Même l’identité toxico devenait positive, ils avaient un savoir et connaissaient les besoins », soulignait-il dans son portrait de 2003. Jean-Marc Priez devient salarié de AIDES en février 1991. Il y restera sept ans et quittera l’association en 1997. L’année d’avant, il a obtenu un diplôme universitaire de santé publique à Nancy. Militant de la lutte contre le sida, bien avant l’arrivée des trithérapies, Jean-Marc Priez devient rapidement une figure importante de la RDR (réduction des risques) liée à l’usage de produits psychoactifs. « Il ne s’agit pas de dire « la drogue c’est caca », parce que ça ne marche pas », mais « d’informer sans juger » pour amener les usagers à limiter les risques », expliquait-il dans son portrait pour Libé.
La RDR produits est la suite logique de la mobilisation de la lutte contre le sida ; une épidémie particulièrement sévère chez les personnes injectrices. La vente libre de seringues en 1987, puis les programmes d’échanges de seringues en 1989 ne suffisent pas à enrayer l’hécatombe qui sévit alors. Dans les années 90, la mobilisation des personnes concernées se fait. C’est la création d’ASUD en 1992, le premier groupe d’auto-support d’usagers-ères de drogue en France qui se crée dans la colère de voir mourir leurs pairs-es du VIH. Puis en 1993, c’est la création du collectif « Limiter la Casse ». Ce collectif est à la fois un groupe de réflexion et un outil de lobbying. Il définit la réduction des risques pour les usagers-ères de drogue selon quatre axes : accès au matériel de RDR et à l’information, accès aux soins, accès à la substitution, accès à la citoyenneté. Cette base opérationnelle se retrouve chez nombre d’acteurs-rices de la RDR en France.
« Techno Plus est en deuil de Jean-Marc Priez »
« Ce 1er juillet 2026, à 4h30 du matin, Jean-Marc Priez, ancien président de Techno+, volontaire depuis 1996, est parti pour son dernier voyage. Après plusieurs mois de lutte, en prise avec sa santé fragile, il a passé ses derniers jours entourés de ses proches. Les volontaires passés-es et actuels-les de l'association partagent le chagrin de sa famille. Par son militantisme, il a profondément marqué les mondes de la réduction des risques, de la santé communautaire, de la free party. Un hommage lui sera rendu prochainement. » Ce message posté sur la page Facebook de Techno Plus dit, une fois encore, beaucoup du parcours militant de Jean-Marc Priez.
Le militant a découvert la scène techno à Berlin en 1993 en participant à sa première rave. En 1995, il rejoint Techno Plus, dont il deviendra président en 1998 jusqu’en 2003. À cette fonction, le militant sera notamment exposé à des poursuites judiciaires.
C’est Libé (dans un article de Matthieu Écoiffier, en mars 2005) qui raconte l’affaire. Elle démarre par un banal accident de la route en décembre 2001 dans le Doubs. Dans le véhicule, un jeune conducteur inconscient. Deux gendarmes qui interviennent, fouillent le véhicule et découvrent « sous le pare-soleil trois dépliants signés Techno Plus. » Ils « sont stupéfaits à la lecture de ces flyers distribués dans les raves par cette association de réduction des risques liés aux drogues : « L’encadré intitulé le "crack" propose une recette de cocaïne de façon à rendre ses effets puissants », écrivent les gendarmes dans leur procès-verbal.
Une affaire emblématique
Rapidement, une enquête pour « provocation à l’usage de stupéfiants » est lancée. L’affaire est instruite. En 2003, les poursuites contre Jean-Marc Priez, président bénévole de Techno Plus au moment des faits, sont annulées pour vice de forme (au motif que seule une copie du dossier a été transmise aux magistrats). Le militant devait comparaître devant la 16e chambre correctionnelle pour avoir diffusé sur Internet et lors de raves deux tracts sur les risques liés à l'usage de stupéfiants (« Drug mix » et « Sniffer propre »), qui auraient, selon l'accusation, incité à la consommation de drogues. Jean-Marc Priez risquait dix ans d'emprisonnement et une lourde amende. L’affaire est importante car elle vient interroger les limites entre la réduction des risques (et donc le fait d’informer sans jugement, ni morale) et ce qui peut être considéré comme du « prosélytisme. Les militants-es de la RDR ne s’y trompent d’ailleurs pas : une pétition est lancée sur Internet en soutien au militant ; un rassemblement est organisé, à l'appel notamment de Médecins du Monde, à côté du Palais du justice, non loin de la Seine. Mais le parquet n’entend pas rester sur cette annulation. Il fait appel. Les tracas judiciaires se poursuivent jusqu’en 2005. Le 18 avril 2005, la Cour d’appel relaxe le militant des faits de « facilitation et incitation à l'usage de drogue ». La cour a estimé qu'il n'y avait pas d'intention frauduleuse dans la rédaction des plaquettes d'information mises en cause et que celles-ci s'inscrivaient dans la politique de réduction des risques pour les personnes usagères de stupéfiants. Lors de l'audience de la Cour d’appel, Jean-Marc Priez avait été soutenu par le président de la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (MILDT), Didier Jayle, qui avait témoigné en sa faveur, rappelant que son action au sein de Techno Plus avait « permis de sauver des centaines de vies ». L'arrêt de la cour d'appel mit un terme à un feuilleton judiciaire qui aura duré plus de deux ans. Jean-Marc Priez s'était dit très satisfait de cette décision « à un moment où la politique de réduction des risques est mise à mal ». « C'est la justification de notre démarche », avait-t-il ajouté, cité par Le Nouvel Obs, critiquant les partisans du tout répressif. « On nous dit que la politique de réduction des risques est un échec, alors qu'elle a abouti à diviser par cinq le nombre de décès liés à l'usage de drogues et qu'il y a moins de cas de sida », avait d’ailleurs martelé Jean-Marc Priez.
« Il nous reste la mémoire »
« Une bien triste nouvelle ― encore un bout de notre histoire commune qui s'en va avec lui, ce que nous avons partagé, à l'AFR [Association française pour la réduction des risques, ndlr], avec Asud ― je me souviens de lui, le jour de son procès comme président de Techno Plus, une lutte que la RDR a gagnée, un tournant majeur dans la reconnaissance de la RDR en milieu festif ! Il nous reste la mémoire », a réagi Anne Coppel, dans un post sur Facebook. « Jean-Marc Priez est décédé le mercredi 1er juillet. Militant historique de la réduction des risques en France. Il fut salarié de AIDES de 1991 à 1997. Parallèlement, il rejoint Techno Plus en tant que volontaire en 1995 et en devient le Président de 1998 à 2003 », a rappelé AIDES Paris Île-de-France sur Facebook.
Libre dans le ton, avec le sens de la formule, créatif dans les idées, excellent connaisseur de la RDR, dont il fut, en France, un des piliers, formateur engagé dont les connaissances et l’expérience du terrain ont marqué des générations de militants-es (notamment à AIDES), Jean-Marc Priez était une figure pour beaucoup.
Les militants-es de AIDES présentent leurs condoléances à sa famille, ses proches, aux militants-es qui l’ont connu et qui ont contribué, à ses côtés, au développement de la RDR en France.
« Milieu festif et opiacés : retour vers le futur ? »
Parmi ses nombreuses activités militantes, Jean-Marc Priez a aussi été l’auteur d’articles consacrés à la RDR. Dans un de ses textes publié dans le Flyer N° 20 (mai 2005), il revient sur « la question du retour de la consommation des opiacés dans le milieu festif. » Il y montre sa connaissance du terrain, son esprit d’analyse et sa conception d’une RDR devant s’adapter à l’évolution des pratiques et des enjeux. Extraits.
« Depuis quelques années, la question du retour de la consommation des opiacés dans le milieu festif agite régulièrement le secteur professionnel et/ou spécialisé. Un colloque organisé mi-novembre, à Paris, se proposait même de faire le point sur la pratique du shoot en milieu festif. Pour qui connaît les scènes festives et leurs rituels de consommation de produits psychoactifs, si la consommation d’opiacés fait partie d’une réalité sur laquelle les acteurs de terrain interviennent, cette question ne recouvre pas aujourd’hui une des préoccupations majeures de ceux-ci. Depuis dix ans maintenant, Techno Plus intervient sur la scène Techno et observe les pratiques de consommation.
Bien que les opiacés et l’héroïne en particulier ne fassent pas partie des drogues couramment utilisées dans l’espace festif, ceux-ci n’ont jamais été totalement absents (…) Pour répondre à des demandes spécifiques, les associations de réduction des risques présentes dans les fêtes, distribuent depuis toujours des seringues et sont souvent confrontées aux conditions d’utilisation de ces seringues quand le lieu de fête n’offre ni lieu isolé, ni lumière, ni eau. Aujourd’hui, sur certaines scènes, cette consommation est plus importante qu’il y a dix ans. Mais pour autant ce serait une erreur d’en déduire que l’usage des opiacés s’est inscrit dans l’espace festif au même titre que l’ecstasy, le speed ou le LSD (…) Le mouvement techno est un mouvement culturel qui fédère un public particulier qui se reconnaît dans les valeurs et codes liés à ce mouvement. Or, si l’usage des drogues de synthèse telles que l’ecstasy, le LSD, le speed voire la cocaïne font partie de ses pratiques, il n’en a jamais été de même avec les opiacés et, aujourd’hui encore, cet usage est très marginal (…) L’espace festif Techno s’est donc, au fil des ans, beaucoup plus ouvert aux consommateurs qu’aux consommations d’opiacés en général et d’héroïne en particulier. Pour les acteurs de réduction des risques présents sur les scènes festives, l’action a constitué et constitue toujours à offrir à ces consommateurs le matériel et les informations nécessaires à ces pratiques, plutôt qu’à accompagner des nouveaux usagers d’opiacés issus d’une évolution de la consommation des drogues en milieu festif.
Bien sûr, cette réalité d’aujourd’hui ne préjuge en aucune manière de l’avenir. Si, comme pour la cocaïne il y quelques années, se confirme la mise sur le marché d’une héroïne de bonne qualité à des prix abordables, si celle-ci retrouve un pouvoir de "séduction" dans nos sociétés, il est possible que nous assistions à une augmentation du nombre de consommateurs d’opiacés, dans et surtout hors cadre festif. Pour peu que la politique de réduction des risques soit soutenue, renforcée et non fragilisée, le dispositif actuel, des structures de première ligne aux centres de soins, sera à même de répondre aux problèmes liés à certaines de ces consommations (…) Mais il est à craindre, et la façon dont cette question est parfois actuellement posée ne le laisse présager, que cet éventuel retour des consommations d’opiacés s’accompagne aussi du retour à un débat idéologique sur les drogues. Si tel devait être le cas, les mêmes erreurs reproduiraient les mêmes effets meurtriers que nous avons connu dans les années 70-80.
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Réduction des risques et santé publique, une question de contexte
« Changer la politique des drogues en distribuant des seringues ? Voilà une ambition qui peut sembler hors de propos. Il aura fallu la menace du sida et la situation catastrophique des usagers d’héroïne, des années 1980 au milieu des années 1990, pour que la France accepte d’expérimenter un dispositif de réduction des risques, limité officiellement aux risques infectieux », rappelle la sociologue Anne Coppel dans un de ses textes intitulé : « La réduction des risques liés à l’usage, un retour aux sources des politiques de santé publique ». Et Anne Coppel d’expliquer : « En 1994, Simone Veil, alors ministre de la Santé, obtient du gouvernement français l’autorisation de développer ce dispositif à la condition sine qua non de ne rien changer à la politique des drogues. C’est que distribuer des seringues implique de s’en servir. Il y a bien une contradiction entre la pénalisation et la reconnaissance de l’usage comme un fait. »
Reste que malgré ce paradoxe, figé par la loi de 1970, la réduction des risques obtient de très bons résultats ; à tel point qu’elle est « officialisée puis inscrite dans la loi de santé publique de 2004, mais le dispositif institutionnel a été étroitement marginalisé. »
« Et pourtant, il a suffi d’ajouter cette pièce supplémentaire pour modifier profondément les pratiques de soins comme les pratiques de prévention. Pour les acteurs de la santé, il est aujourd’hui évident que la lutte contre les toxicomanies ne doit pas faire exception : elle doit relever de la santé publique, que les psychotropes soient licites ou illicites (…) C’est une première étape du changement de la politique des drogues, car à terme, il faudra bien reconnaître que l’usager doit relever de la santé et non de la justice. A minima, c’est un changement dans le rapport de force entre santé et justice. » Cette réflexion sur la RDR fait évidemment écho. »
Source : Histoire et principes de la réduction des risques, ouvrage collectif édité par Médecins du Monde. Les citations proviennent du chapitre rédigé par Anne Coppel.