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    L’Actu vue par Remaides : « Croi 2026 : la lutte contre le VIH à l’épreuve des choix politiques »

    • Actualité
    • 25.02.2026

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    La salle des posters du centre de conférence qui accueille la 33ème édition de la Croi, à Denver. Photo : Fred Lebreton

    Par Fred Lebreton et Bruno Spire

    Croi 2026 : la lutte contre le VIH à l'épreuve des choix politiques

    Au troisième jour de la Croi à Denver, la science n’a jamais été aussi indissociable de la politique. Désaffection des médias généralistes, pressions budgétaires américaines, droits des personnes trans, financements internationaux menacés, etc. Derrière les données scientifiques, un même message : la lutte contre le VIH reste fragile et hautement politique. Retour sur la journée du mardi 24 février 2026.

    Croi : la presse généraliste déserte la conférence

    Mardi 24 février 2026. Troisième journée de la Croi. Réveil à 5 heures du matin pour moi, 3h30 pour Bruno. Les journées sont longues, les nuits courtes, mais l’adrénaline (et le café) nous maintiennent en forme. Dans les couloirs du centre de conférences, le ballet des chercheurs-ses a déjà commencé. Petit détour par la salle de presse pour saluer quelques confrères et consœurs. Le constat saute aux yeux : la pièce (quasi vide) rétrécit d’année en année. En 2026, nous sommes à peine cinq journalistes à l’occuper, tous-tes issus-es de la presse communautaire spécialisée VIH. Aucun journaliste des grands médias généralistes à l’horizon. Un symbole des temps qui changent… ou d’un désintérêt croissant pour une épidémie que certains-es considèrent, à tort, comme derrière nous. Autre évolution notable : l’organisation de la Croi a supprimé les conférences de presse. Désormais, les journalistes reçoivent une simple liste d’« abstracts » susceptibles de les intéresser. À chacun de faire son marché scientifique. Une rationalisation logistique, sans doute. Mais aussi le signe d’un recul de la médiation entre la recherche et le grand public. Petite recherche google ce matin et aucun média généraliste français (ni médical d'ailleurs) ne parle de la Croi. Il faut se tourner vers Remaides (sur AIDES.ORG), VIH.ORG et La lettre de l’infectiologue pour trouver des infos.

    Des Principes de Denver à la Croi : quand la politique s’invite au cœur des débats

    En effectuant des recherches sur la lutte contre le VIH à Denver, je suis bien sûr (re)tombé sur les Principes de Denver. Rappel : en juin 1983, à Denver, une douzaine d’hommes gays et séropositifs, venus de différents États américains, se réunissent en marge d’une conférence nationale sur le sida pour partager leurs expériences et organiser la riposte face à la stigmatisation. Jusque-là, le militantisme lié au VIH/sida restait essentiellement localisé dans quelques quartiers emblématiques comme le Castro à San Francisco ou le West Village à New York. Cette rencontre marque un tournant. Pour la première fois, des personnes concernées élaborent ensemble des stratégies nationales et rédigent un manifeste, les « Principes de Denver », affirmant leurs droits et leurs responsabilités, ainsi que ceux des soignants-es. Ce texte fondateur pose les bases d’une participation politique directe des personnes vivant avec le VIH aux décisions qui affectent leur vie… Une première dans l’histoire des mobilisations liées à une maladie. Plus de quarante ans plus tard, alors que la lutte contre le VIH traverse une nouvelle zone de turbulences — fragilisation des financements internationaux, offensives conservatrices contre les droits des personnes LGBT+ et remise en cause des politiques de santé publique —, l’esprit des Principes de Denver résonne avec une acuité particulière. La Croi n’a jamais été une conférence politique (c’est davantage le rôle de la conférence IAS), mais cette année, la politique est au cœur de toutes les discussions, et le choix des intervenants-es en plénière est, lui aussi, éminemment politique.

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    Le Pr Todd T. Brown, de la Johns Hopkins University, spécialiste des maladies associées au VIH, notamment des troubles métaboliques et cardiovasculaires, est intervenu en plénière sur l’intérêt des médicaments dits « agonistes du GLP-1 » chez les personnes vivant avec le VIH. Photo : Fred Lebreton

    Médicaments amaigrissants : révolution thérapeutique ou emballement prématuré ?

    La plénière de ce mardi matin s’est ouverte avec l’intervention du Pr Todd T. Brown, de la Johns Hopkins University, spécialiste des maladies associées au VIH, notamment des troubles métaboliques et cardiovasculaires. Son propos : décrypter le succès fulgurant des médicaments dits « agonistes du GLP-1 » et interroger la solidité scientifique de l’enthousiasme qu’ils suscitent. Ces traitements, connus du grand public à travers des noms comme Ozempic, Wegovy ou Mounjaro, imitent l’action d’une hormone naturelle produite par l’intestin après les repas. Cette hormone aide à réguler le taux de sucre dans le sang et à signaler au cerveau que l’on a suffisamment mangé. Les médicaments reproduisent cet effet : ils stimulent l’insuline (qui fait baisser la glycémie), freinent une hormone qui la fait monter, ralentissent la digestion et augmentent la sensation de satiété. Résultat : on mange moins, on perd du poids et le diabète de type 2 est mieux contrôlé.

    Initialement développés pour le traitement du diabète, ces traitements sont désormais prescrits contre l’obésité, notamment lorsque celle-ci s’accompagne de complications graves, comme des maladies cardiovasculaires. Aux États-Unis, certaines indications ont été validées par la Food and Drug Administration (FDA, l’agence américaine du médicament). Mais plusieurs questions demeurent. Les bénéfices sur le cœur sont-ils uniquement liés à la perte de poids ou existent-ils d’autres mécanismes ? Peut-on envisager ces médicaments chez des personnes non obèses ?

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    Une diapositive de la présentation du Pr Todd T. Brown, de la Johns Hopkins University, spécialiste des maladies associées au VIH, qui montre les sites d’action des médicaments dits « agonistes du GLP-1 ». Photo : Fred Lebreton

    L’enthousiasme est réel, mais les limites aussi. Les effets indésirables sont principalement digestifs (nausées, vomissements, diarrhées), le plus souvent transitoires. Un risque de dépression est évoqué (voir brève plus bas sur le lien entre analogue GLP1 et risque de dépression). À l’arrêt du traitement, le poids reprend fréquemment. Environ 65 % des personnes qui prennent ce traitement l’interrompent au bout d’un an, pour des raisons d’effets indésirables, de coût voire d’accès. Se pose alors la question d’un traitement au long cours. D’autres pistes intriguent les chercheurs-ses : un possible effet sur certaines consommations (tabac, alcool), une amélioration de la fertilité, voire un impact sur certains mécanismes biologiques liés au vieillissement. En revanche, aucun effet probant n’a été démontré dans la prévention de la maladie d’Alzheimer. Chez les personnes vivant avec le VIH, des données suggèrent une diminution de l’inflammation et une amélioration de certaines complications comme l’accumulation anormale de graisses. Un essai clinique s’est révélé concluant sur ce point. Une légère baisse de la masse musculaire est observée, sans altération des capacités physiques, mais une augmentation des fractures chez les plus de 75 ans appelle à la prudence.

    Enfin, l’enjeu est mondial. Près de 27 % de la population serait théoriquement éligible à ces traitements, alors que la production actuelle ne couvrirait qu’environ 10 % des besoins. Le véritable défi reste donc le coût et l’accès, même si l’arrivée future de génériques et de formes orales pourrait changer la donne. Conclusion prudente du Pr Brown : ces médicaments ouvrent des perspectives majeures, y compris dans le champ du VIH, mais l’enthousiasme doit encore s’appuyer sur des données solides… et sur un accès équitable.

    IST : alerte sur la syphilis et la gonorrhée à l’ère du contrôle du VIH

    Inviter Jeanne M. Marrazzo à s’exprimer en plénière à la Croi n’avait rien d’anodin. L’infectiologue américaine, figure reconnue de la lutte contre le VIH et les infections sexuellement transmissibles (IST), a récemment attaqué en justice l’administration Trump, dénonçant un licenciement (de son poste d’ancienne directrice du NIAID, Institut national des allergies et des maladies infectieuses) qu’elle estime lié à ses prises de position scientifiques. Sa présence donnait d’emblée une tonalité engagée à sa présentation : « Syphilis et superbactéries : les IST à l’ère du contrôle du VIH ».

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    Jeanne M. Marrazzo, infectiologue américaine, figure reconnue de la lutte contre le VIH et les infections sexuellement transmissibles et ancienne directrice du NIAID (Institut national des allergies et des maladies infectieuses) est intervenue « Syphilis et superbactéries : les IST à l’ère du contrôle du VIH ». Photo : Fred Lebreton

    Le constat est préoccupant. Aux États-Unis, 2,2 millions d’IST ont été recensées en 2024. Les tendances restent difficiles à interpréter, en raison d’un affaiblissement des systèmes de surveillance. En Europe, la gonorrhée a progressé d’environ 30 % en dix ans, la syphilis de 13 % et les infections à chlamydiae de 3 %. Aux États-Unis, la syphilis touche d’abord les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes, mais aussi de plus en plus les femmes, avec un risque de transmission au bébé pendant la grossesse.

    Problème : le diagnostic de la syphilis n’a guère évolué depuis des décennies. Des cas passent encore inaperçus, et il n’existe toujours pas de vaccin. Le traitement repose sur une injection de pénicilline, efficace y compris chez les personnes vivant avec le VIH, mais des ruptures de stock compliquent l’accès. Certaines lésions peuvent par ailleurs être confondues avec d’autres infections, ce qui retarde la prise en charge. La situation est encore plus tendue pour la gonorrhée. La bactérie responsable développe des résistances à de nombreux antibiotiques, notamment en Europe. De nouvelles molécules montrent des résultats encourageants contre ces formes résistantes, mais la question d’un usage large se pose : ne risque-t-on pas d’accélérer les résistances ?

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    Une diapositive de Jeanne M. Marrazzo, infectiologue américaine, sur la prophylaxie par doxycycline après un rapport sexuel à risque (DoxyPEP). Photo : Fred Lebreton

    La prophylaxie par doxycycline après un rapport sexuel à risque (DoxyPEP) change toutefois la donne. Recommandée par l’Organisation mondiale de la santé, elle a permis de réduire de moitié les cas de syphilis et de chlamydiae à San Francisco chez les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes et les femmes transgenres. Peu d’effet, en revanche, sur la gonorrhée. À Seattle, une baisse a aussi été observée chez les femmes cisgenres. Au Kenya, les résultats ont été décevants, en partie faute d’une prise régulière. Lorsque le traitement est supervisé, il fonctionne.
    Chez les femmes, les besoins restent immenses : beaucoup d’infections sont sans symptômes et passent inaperçues. Les infections vaginales déséquilibrant la flore peuvent, par ailleurs, augmenter le risque d’acquisition du VIH. Pour Jeanne Marrazzo, l’avenir passe par des tests rapides et fiables, disponibles immédiatement en consultation, permettant aussi de détecter les résistances, par le développement de nouveaux antibiotiques et, surtout, par des vaccins contre la gonorrhée. Sans oublier un dépistage systématique pendant la grossesse pour éviter les risques de la syphilis congénitale.

    VIH : mieux comprendre le déclin cognitif et la dépression pour agir plus tôt

    Lors d’une session consacrée aux troubles cognitifs et à la dépression, plusieurs équipes de recherche ont insisté sur un point clé : derrière les « trous de mémoire » ou la baisse de concentration chez les personnes vivant avec le VIH, les causes sont multiples. Elles peuvent être liées au métabolisme (à cause du diabète ou du cholestérol), à des problèmes de vaisseaux sanguins, au foie, au cerveau lui-même ou encore à des facteurs comportementaux. D’où la nécessité de mieux identifier l’origine des symptômes pour proposer un traitement adapté. Une étude s’est penchée sur la MASH (

    Metabolic dysfunction associated steatohepatitis

     ou stéatose), une maladie du foie liée à un dérèglement métabolique (accumulation de graisse et inflammation du foie). Fréquente chez les personnes vivant avec le VIH, elle pourrait aussi être associée à un risque accru de déclin cognitif. En suivant des personnes vivant avec le VIH dans le temps, les chercheurs-ses ont observé que celles atteintes de MASH présentaient davantage de troubles, notamment pour s’orienter ou se repérer dans l’espace, même en tenant compte de l’âge. Autre résultat : le syndrome métabolique (association d’hypertension, surpoids, troubles du sucre et des lipides) ne semble pas lié au déclin cognitif chez les hommes de moins de 65 ans, qu’ils vivent ou non avec le VIH. En revanche, après 65 ans, le risque augmente nettement, en particulier chez les hommes vivant avec le VIH et présentant un syndrome métabolique.

    Les chercheurs-ses ont également exploré les effets de petites lésions des vaisseaux sanguins du cerveau, fréquentes avec l’âge. Chez les femmes vivant avec le VIH, certains facteurs aggravent leurs conséquences : usage de drogues injectables, consommation de cannabis et absence d’activité physique. Chez les hommes, le tabac apparaît comme un facteur plus déterminant. Enfin, une étude s’est intéressée au sémaglutide (molécule analogue au GLP-1), un médicament utilisé contre le diabète et l’obésité, et à son impact sur les symptômes dépressifs, fréquents chez les personnes vivant avec le VIH. Dans une cohorte de 354 personnes vivant avec le VIH, les symptômes dépressifs ont été évalués avant et après initiation de cette molécule. Aucune aggravation de symptômes dépressifs n’a été observée chez les personnes qui présentaient peu ou pas de symptômes au départ. En revanche, une dégradation significative a été constatée chez les personnes souffrant d’une dépression modérée à sévère. De quoi rappeler que la prise en charge du VIH ne se limite pas au contrôle du virus : elle passe aussi par une attention fine à la santé mentale, au vieillissement et aux maladies associées.

    VIH : une santé publique de précision pour mieux cibler les risques

    La « médecine de précision » est désormais bien installée dans le soin. L’idée fait aujourd’hui son chemin en santé publique : utiliser les données pour identifier plus finement les populations les plus exposées et adapter les interventions. Concrètement, il s’agit de croiser des informations comportementales, sociales et géographiques avec des données épidémiologiques. Par exemple, superposer des cartes de territoires où beaucoup de personnes vivent avec le VIH sans le savoir avec le niveau d’information des habitants-es permet de repérer les zones où intensifier le dépistage. Les nouvelles technologies et l’analyse des données offrent ainsi des outils pour intervenir plus vite et plus justement. Les chercheurs-ses misent aussi sur l’analyse génétique du virus pour repérer les « points chauds » de transmission. En Caroline du Nord, l’étude des liens entre différents groupes de personnes infectées a permis d’identifier des « ponts » entre réseaux, associés à des transmissions plus élevées. La virologie devient ainsi un outil d’aide à la décision pour accélérer le dépistage et la prévention. Même logique en Thaïlande, où la cartographie des infections récentes chez les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes montre une concentration chez les moins de 25 ans et dans certaines zones précises. En Inde, le suivi sur douze ans de plusieurs sites révèle une incidence toujours élevée chez les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes et les usagers de drogues injectables, avec une prévalence en hausse, jusqu’à 20 % chez les premiers. Point positif : la proportion de personnes avec une charge virale indétectable augmente aussi. Un progrès réel, mais qui ne dispense pas de renforcer la prévention ciblée auprès des populations clés.

    VIH : quand les coupes américaines menacent vingt ans de progrès

    Lors d’un symposium consacré aux conséquences des restrictions budgétaires américaines, plusieurs experts-es ont dressé un constat alarmant. Ces vingt dernières années, les financements internationaux, notamment ceux du programme américain Pepfar, ont permis de réduire de 57 % les nouvelles infections et de 59 % les décès liés au VIH. Mais aujourd’hui, Washington cherche à diminuer la voilure.

    Plusieurs scénarios ont été modélisés, avec des baisses de budgets allant de 20 % à 80 %. Avec des coupes limitées (20 % ou 40 %), les traitements pourraient globalement être maintenus, sauf dans certains pays comme l’Afrique du Sud. En revanche, avec une réduction de 80 %, cela deviendrait impossible. Dans tous les cas, les programmes de prévention (dépistage, distribution de préservatifs, Prep) seraient les premiers sacrifiés. Or, si maintenir les traitements permet de limiter les nouvelles infections (une personne sous traitement efficace ne transmet pas le virus), l’abandon de la prévention primaire risque d’entraîner une hausse des infections, notamment parmi les populations clés (travailleurs et travailleuses du sexe, hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes, personnes usagères de drogues, personnes en détention, etc.). Plusieurs projections évoquent jusqu’à un à deux millions d’infections supplémentaires d’ici 2044. Sur le terrain, les financements déjà signés sont revus à la baisse de 30 à 60 %. Les seuils de « rentabilité » des programmes deviennent plus stricts, avec l’idée que les pays devront compenser par des financements nationaux… alors même que beaucoup n’en ont pas les moyens.

    Pour les communautés, les effets sont déjà visibles. Dans la plupart des pays africains, la riposte dépend majoritairement de l’aide internationale, à l’exception notable de l’Afrique du Sud, qui finance environ 70 % de sa réponse à l’épidémie. Les annonces et contre-annonces américaines ont créé une grande confusion : personne ne sait précisément quels services restent éligibles aux financements. Résultat : fermeture de centres communautaires, arrêt de programmes de dépistage, de prévention et de suivi des autres maladies associées au VIH. En Sierra Leone, 74 % des personnes dépistées ne reçoivent plus leurs résultats et seulement 37 % des personnes vivant avec le VIH obtiennent leur mesure de charge virale en deux semaines. Les ruptures d’approvisionnement fragilisent la confiance envers les soignants-es.

    La recherche n’est pas épargnée. Les National Institutes of Health (NIH), principal financeur américain de la recherche biomédicale, ont cessé début 2025 de couvrir certains frais indispensables au fonctionnement des projets, provoquant une paralysie immédiate. Les renouvellements de financements ont pris du retard, entraînant arrêts de programmes, factures impayées et licenciements. Les projets concernant les populations clés ont été stoppés. En Afrique du Sud, de grands essais cliniques sur la tuberculose et d’autres infections ont été interrompus, avant un rétropédalage partiel en fin d’année. Des formations ont été annulées, et les participants-es aux essais cliniques ont perdu des aides essentielles, comme le transport gratuit. Face à l’urgence, les équipes ont priorisé la sécurité des volontaires, parfois au prix de baisses de salaires.

    Soins des personnes trans : « Rien pour nous sans nous »

    Les personnes trans restent parmi les plus exposées au VIH et aux infections sexuellement transmissibles (IST). Mais derrière ces chiffres élevés se cachent des réalités très différentes, largement influencées par des facteurs sociaux et politiques. Aux États-Unis, par exemple, la montée des lois et discours hostiles aux personnes trans pèse directement sur leur accès à la prévention et aux soins. La plateforme américaine TWIST, qui interroge régulièrement des femmes trans sur leur santé et leurs conditions de vie, met en lumière ces inégalités. Seules 33 % déclarent avoir réalisé un dépistage des IST. Les diagnostics positifs sont plus fréquents chez les femmes trans issues de minorités ethniques et chez celles ayant des rapports anaux non protégés par un préservatif. À l’inverse, celles qui ont accès à des soins d’affirmation de genre (notamment hormonaux) semblent moins exposées. La violence est omniprésente : 85 % des femmes trans interrogées disent avoir subi des violences au cours de leur vie, avec un risque accru pour les personnes noires ou hispaniques. L’exclusion sociale est également marquée : 11 % sont exclues des aides sociales. Un chiffre qui double chez les femmes vivant avec le VIH ou appartenant à une minorité ethnique. Plus un État adopte des politiques discriminatoires, moins les personnes trans ont accès à la Prep.

    Ces constats se retrouvent ailleurs. Au Liberia, une étude montre une prévalence du VIH de 23 % chez les personnes trans, et de 11 % pour les IST dans le même groupe. À peine 57 % ont déjà effectué un test VIH. Être séropositif-ve est associé à des arrestations, des refus de protection policière et des violences dans l’espace public. Autrement dit, ce sont bien les conditions de vie et non les seules pratiques individuelles qui entretiennent l’épidémie.

    Sur le plan médical, les besoins sont spécifiques. Les soins d’affirmation de genre commencent le plus souvent par un traitement hormonal, qui nécessite un suivi attentif : contrôle du cholestérol, du poids, de la santé cardiovasculaire et de la densité osseuse. Les femmes trans présentent plus souvent une fragilité osseuse, parfois avant même le début des hormones. Chez les personnes vivant avec le VIH, cette surveillance est encore plus importante. Le dépistage des cancers doit aussi être adapté à l’anatomie de chacun-e : sein, col de l’utérus pour les hommes trans, prostate pour les femmes trans, et cancer colorectal. Les femmes trans vivant avec le VIH ont parfois un contrôle moins optimal du virus. Les interactions entre traitements antirétroviraux et hormones sont évoquées, mais le principal enjeu semble être l’ajustement des doses et l’adhésion au traitement.

    L’exemple de la clinique communautaire Tangerine, en Thaïlande, montre pourtant qu’un modèle centré sur les besoins des personnes trans peut transformer la situation. Le fameux « Rien pour nous sans nous », hérité des Principes de Denver. Créée il y a dix ans, cette clinique propose une prise en charge globale : santé sexuelle (VIH, IST, Prep, HPV), soins hormonaux ou chirurgicaux, et soutien psychologique. Les soins d’affirmation de genre y constituent la porte d’entrée vers l’ensemble des services. Plus de 14 000 personnes trans y ont été suivies en dix ans. Parmi les personnes vivant avec le VIH, 95 % sont sous traitement et 96 % ont une charge virale indétectable. La proportion de nouveaux diagnostics VIH est passée de 14,6 % à 9 % en trois ans. La majorité des usagers-ères nécessitent d’ailleurs un ajustement de leurs doses hormonales, souvent sous-dosées. Mais les coupes budgétaires récentes ont fragilisé ce modèle : baisse des initiations de Prep, diminution des tests VIH et syphilis, recul du suivi hormonal. Un constat s’impose : sans accès garanti aux soins d’affirmation de genre, la prévention et le traitement du VIH s’essoufflent.

    Le compte rendu de la première journée de la CROI 2026 : « Après la sidération, la communauté scientifique relève la tête »

    Le compte rendu de la deuxième journée de la CROI 2026 : « La Prep à longue durée confirme ses promesses »

    Le compte rendu de la quatrième journée de la CROI 2026 : « Croi 2026 : quels seront les traitements VIH de demain ? »