L’Actu vue par Remaides : « Croi 2026 : après la sidération, la communauté scientifique relève la tête »
- Actualité
- 23.02.2026

L’œuvre, baptisée « I See What You Mean » par l’artiste Lawrence Argent, est devenue l’icône de la ville. Elle décore le Colorado Convention Center où se déroule cette 33ème édition de la CROI. Crédit : Fred Lebreton
Par Fred Lebreton et Bruno Spire
Croi 2026 : après la sidération, la communauté scientifique relève la tête
Un an après le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche et les coupes brutales dans les programmes de santé, la communauté scientifique américaine n’a plus le luxe de la stupeur. À Denver, pour l’ouverture de la Croi 2026, chercheurs-ses, cliniciens-nes et activistes ont affiché une détermination sans équivoque, face à ce qu’ils-elles décrivent comme une « guerre contre la science ». Il ne s’agit plus seulement d’innover contre le VIH, mais de défendre la recherche elle-même et d’organiser la résistance. Retour sur la plénière d’ouverture de cette 33ème édition de la Croi qui a eu lieu dimanche 22 février.
Arrivée à Denver : l’Amérique sous tension
Samedi 21 février 2026, 17h, heure locale (une heure du matin le dimanche en France). Mon collègue Bruno Spire (directeur de recherche à l’Inserm, président d’honneur et administrateur de AIDES) et moi-même (Fred Lebreton, journaliste à Remaides) touchons enfin le sol de Denver après plus de vingt heures de voyage : un vol Marseille-Paris pour Bruno, puis Paris-Minneapolis ensemble puis Minneapolis-Denver qui a laissé nos esprits tout autant fatigués que nos bagages. L’aéroport coloré respire l’Amérique, mais il y a une ambiance particulière dans l’air. Un an après le retour au pouvoir de Donald Trump, comment ne pas penser à la controverse nationale autour des violences policières et des meurtres de sang-froid des agents d’Immigration and Customs Enforcement (ICE) à Minneapolis ? Pendant des semaines, cette police d’État en charge de l’immigration a fait l’objet d’une vague de protestations qui a dépassé les frontières de l’État du Minnesota. La mort de Renée Good, puis de celle d’Alex Pretti ont secoué le pays et relancé un débat déjà virulent sur les pratiques de ces forces fédérales. Des manifestations de protestation ont éclaté dans plusieurs grandes villes.

Bruno Spire (directeur de recherche à l’Inserm, président d’honneur et administrateur de AIDES) et Fred Lebreton (journaliste à Remaides) assurent depuis Denver la couverture de cette 33ème édition de la CROI pour AIDES.ORG et Remaides. Photo : Fred Lebreton
On ne va pas se mentir, notre angoisse n’est pas uniquement liée à ce contexte de tensions internes. Il y a quelques semaines, la presse française s’est fait écho d’une réforme majeure de l’entrée aux États-Unis des ressortissants-es étrangers-ères avec une vérification hyper intrusive des réseaux sociaux et adresses mails de chaque demandeur-se du formulaire ESTA, ce fameux laisser-passer ESTA pour les séjours courts aux États-Unis. Finalement, nous apprenons quelques jours avant notre départ que cette réforme n’est pas encore validée et qu’elle rentrera en vigueur dans plusieurs mois. Lors de notre arrivée à l’aéroport de Minneapolis, nos cœurs battent quand même un peu plus vite à l’idée du contrôle des douanes. On a tous les deux cette petite angoisse de se sentir « fliqués » et interrogés. J’ai préparé ma carte de presse, mon formulaire ESTA, mon accréditation presse pour la Croi, un numéro de Remaides… Finalement, la seule question de l’agent de la douane concerne mes compétences pour couvrir cette conférence :
- « Vous avez de bonnes connaissances sur le VIH ? »
- « Oui, Monsieur l’agent, c’est mon métier. »
- « OK. Bonne conférence et bon voyage »
Il ne me demande même pas de présenter mon formulaire ESTA. Lunaire… De son côté, Bruno a droit à quelques questions sur ses travaux de recherche, mais rien de bien méchant. Ouf !
Denver, cette ville qui respire l’Ouest
En route pour notre hôtel. Denver nous accueille avec un coucher de soleil et sa lumière claire, presque cinématographique, et cette aura typiquement américaine où le western rencontre la métropole contemporaine. Entre les gratte-ciel modernes et les façades historiques, on se surprend à imaginer des scènes sorties tout-droit d’un épisode de Dynasty, le soap opéra culte des années 80 dans lequel Krystle Carrington et Alexis Colby (jouées respectivement par Linda Evans et Joan Collins) se crêpaient le chignon en escarpins Louboutin ! La ville vibre aussi au rythme de ses micro-brasseries, de ses cafés branchés et de la passion pour le sport.
Denver nous apparaît comme une ville à la fois sage et spectaculaire. Sage dans ses avenues larges et bien ordonnées, spectaculaire dès qu’on lève les yeux vers la ligne dentelée des Rocheuses qui barre l’horizon. Ici, on est à 1 609 mètres d’altitude. La fameuse Mile High City et l’air sec nous rappellent vite que nos poumons européens ne sont pas tout à fait acclimatés. Pour une première visite, les guides conseillent immanquablement Union Station, gare historique devenue temple du café artisanal et du brunch sophistiqué ; le Red Rocks Amphitheatre, salle de concert à ciel ouvert sculptée dans la roche, où la nature sert de décor grandiose ; ou encore le Denver Art Museum, dont l’architecture acérée rivalise avec les sommets environnants. Mais derrière les cartes postales, Denver affiche aussi une identité politique claire : la ville vote majoritairement démocrate, dans un Colorado devenu l’un des États charnières les plus observés du pays. Cela n’efface pas les tensions nationales, mais cela donne à la ville un ton particulier : plus progressiste, plus urbain, presque en décalage avec l’image d’un Ouest américain conservateur. Nous posons nos valises dans cette Amérique-là, perchée en altitude, lucide et un peu nerveuse… à l’image du pays tout entier.
La Croi 2026 sous l’œil de l’ours bleu
Le Colorado Convention Center s’étire au cœur de downtown Denver comme un paquebot de verre et d’acier échoué au pied des Rocheuses. C’est ici que la Croi 2026 pose ses valises : des milliers de chercheurs-ses, cliniciens-nes, activistes et (quelques) journalistes convergent vers ce bâtiment immense, badges au cou et cafés brûlants à la main. À l’entrée, impossible de manquer la mascotte officieuse des lieux : un ours bleu géant, museau collé aux vitres, qui semble espionner les congressistes. L’œuvre, baptisée « I See What You Mean » par l’artiste Lawrence Argent, est devenue l’icône de la ville.
Il est 17h tapantes ce dimanche 22 février lorsque la plénière d’ouverture commence.
Guérison du VIH : réveiller le virus pour mieux l’éliminer
La première intervenante est Sharon R. Lewin, professeure et clinicienne en maladies infectieuses à The University of Melbourne (Australie). Elle dirige le Peter Doherty Institute for Infection and Immunity. Elle est reconnue internationalement pour ses travaux sur la persistance du VIH et les stratégies de guérison de l’infection. La chercheuse a ouvert son intervention par un hommage appuyé à Françoise Barré-Sinoussi, qu’elle présente comme une mentor, déterminante dans son parcours. Elle a également souligné le faible nombre de femmes intervenantes dans cette session scientifique. Son message central : la guérison du VIH viendra probablement du croisement avec d’autres disciplines, notamment la recherche contre le cancer. Toute sa carrière, explique-t-elle, a été consacrée à comprendre le « réservoir » du VIH. Même sous traitement antirétroviral efficace, le virus ne disparaît pas totalement : il se cache dans certaines cellules immunitaires, dites latentes. Elles ne produisent pas activement de virus, mais celui-ci reste tapi, prêt à repartir. On peut d’ailleurs détecter une activité virale résiduelle à très bas bruit dans le sang. Or ce faible niveau est loin d’être anodin : il est associé à une moins bonne remontée des défenses immunitaires (les CD4) et à un risque plus élevé de rebond viral en cas d’arrêt du traitement.

Sharon R. Lewin, professeure et clinicienne en maladies infectieuses à The University of Melbourne (Australie). La directrice du Peter Doherty Institute for Infection and Immunity était la première intervenante de la plénière d’ouverture de cette édition 2026 de la Croi. Photo : Fred Lebreton
Ces constats ont conduit à développer différentes stratégies dites de « guérison ». La première génération de molécules visait à « réveiller » le virus caché pour exposer les cellules infectées et permettre leur élimination. Mais ces approches se sont révélées trop toxiques et peu efficaces. Une nouvelle génération d’outils, plus ciblés, est en cours de développement. Certains utilisent des fragments du virus lui-même pour réactiver spécifiquement les cellules infectées ; d’autres s’appuient sur des technologies d’édition génétique comme CRISPR pour relancer la production virale uniquement dans les cellules porteuses du VIH. Le défi reste de taille : comment atteindre précisément ces cellules dormantes ? Les chercheurs-ses testent des nanoparticules d’ARN messager capables de transporter ces agents directement au cœur du réservoir. En laboratoire, certaines formulations semblent cent fois plus efficaces que les anciennes molécules pour réveiller les cellules infectées, sans provoquer de toxicité majeure. Mais réveiller ne suffit pas : encore faut-il éliminer ensuite. Des médicaments déjà utilisés en cancérologie, comme le vénétoclax, montrent en phase préclinique une capacité à déclencher l’autodestruction des cellules réservoirs. Pour contrôler les dernières traces du virus, l’immunothérapie pourrait prendre le relais : vaccins thérapeutiques, anticorps neutralisants ou molécules stimulant l’immunité. Là encore, la recherche s’inspire du cancer. Les anticorps anti-PD1, qui « lèvent le frein » du système immunitaire contre les tumeurs, pourraient aider l’organisme à éliminer les cellules infectées restantes. Testés jusqu’ici chez des personnes vivant avec le VIH et atteintes d’un cancer, ils devraient désormais être évalués à faible dose chez des personnes vivant avec le VIH sans cancer, avec un profil de tolérance jugé rassurant. En conclusion, Sharon Lewin a insisté sur l’importance des collaborations internationales, notamment via l’initiative « cure » de l’International AIDS Society, et sur la nécessité d’associer pleinement les pays à ressources limitées et les communautés concernées. La guérison du VIH, martèle-t-elle, ne sera ni solitaire ni purement technologique : elle sera collective.
Résister à la guerre contre la science : l’alerte de Peter Staley
Militant historique de la lutte contre le VIH et ancien membre d’Act Up New York, Peter Staley est le cofondateur de PrEP4All, organisation basée à New York qui milite pour un accès universel et abordable à la Prep. Intitulée « Annus horribilis and the war on science : thoughts on resisting and rebuilding » (« Année horrible et guerre contre la science : réflexions sur la résistance et la reconstruction ») l’intervention de Peter Staley frôle le discours politique, ce qui est rare à la Croi. Diagnostiqué séropositif en novembre 1985, à une époque où les traitements contre le VIH étaient quasi inexistants, l’activiste américain a rappelé ses souvenirs des premières années de l’épidémie et de ses échanges musclés avec Anthony Fauci (qui fut longtemps le directeur de l’Institut national des allergies et des maladies infectieuses, NIAID).
Il s’est remémoré notamment la conférence internationale sur le sida de 1990 à San Francisco, marquée par de fortes tensions entre militants-es et scientifiques.

« Année horrible et guerre contre la science : réflexions sur la résistance et la reconstruction » ; tel était le thème du discours, très politique, de Peter Staley, militant historique de la lutte contre le VIH, ancien membre d’Act Up New York et cofondateur de PrEP4All, organisation basée à New York qui milite pour un accès universel et abordable à la Prep. Photo : Fred Lebreton
« Aujourd’hui, nous sommes unis », a-t-il souligné, avant de dresser un parallèle inquiétant avec la situation actuelle sous Trump. Pour l’activiste, l’année 2025 restera comme une « année horrible » : coupes budgétaires, licenciements massifs au sein des Instituts nationaux de la santé (NIH), attaques répétées contre les personnes trans et contre les programmes internationaux de lutte contre le VIH. Il a évoqué les coupes de financements du Pepfar (le grand programme présidentiel américain de financement mondial contre le sida) et le démantèlement de l’USaid, dont les conséquences se traduisent déjà par des décès sur le terrain. Il a également cité la démission de Demetre Daskalakis du CDC (Centre pour le contrôle et la prévention des maladies) et la plainte déposée en décembre 2025 par la Dre Jeanne Marrazzo, ancienne directrice du NIAID, après son licenciement. Selon lui, ces décisions ne sont pas motivées par des impératifs économiques, mais par une idéologie politique assumée. Peter Staley a aussi rappelé son engagement aux côtés de Martin Delaney dans les années 1980. À l’époque, les activistes faisaient pression pour que les nouvelles molécules contre le VIH soient accessibles plus rapidement, y compris en dehors des essais cliniques. Une stratégie qui a contribué à accélérer l’arrivée des traitements et leur délivrance aux personnes dont l’état de santé ne leur permettait plus d’attendre. « En 1993, il y avait peu d’espoir, mais nous avons continué à nous battre », a-t-il insisté, établissant un parallèle avec aujourd’hui. Malgré le contexte actuel, le militant voit des signes de résistance : des employés-es du Pepfar et du CDC qui refusent le démantèlement, une opinion publique majoritairement confiante dans la science (plus de huit Américains-es sur dix, selon lui). Il appelle à soutenir les initiatives citoyennes de défense de la science comme Stand Up for Science et à pousser les responsables politiques à relancer dès maintenant les grands programmes de santé mondiale en attendant le possible retour des Démocrates au pouvoir au Congrès lors des élections américaines de mi-mandat prévues en novembre 2028. Son discours s’est conclu sous une standing ovation.
Un nouvel ordre mondial face au VIH : ne pas reculer, accélérer
Dernière intervenante de cette plénière d’ouverture, la professeure Linda-Gail Bekker (dite LGB) ne cultive ni la nostalgie ni la résignation. Médecin, professeure à l’Université du Cap (Afrique du Sud) et directrice de la Desmond Tutu HIV Foundation, elle évoque une « rupture mondiale » qui, depuis un an, fragilise la riposte au VIH. Son message est clair : « Now is the time to urgently stand up » (« C’est le moment de se lever de toute urgence »). Autrement dit, l’heure n’est pas au repli. Linda-Gail Bekker rappelle le chemin parcouru. Dès les années 1980, l’activisme s’organise. Les stratégies de prévention dites « ABC » (abstinence, fidélité, préservatif) montrent vite leurs limites : la réalité des vies est plus complexe que les slogans. Dans les années 1990, l’arrivée des trithérapies transforme le VIH, alors synonyme de mort, en maladie chronique. En Afrique du Sud, pays parmi les plus touchés, les batailles pour l’accès aux traitements antirétroviraux ont été féroces. L’alliance entre activisme et plaidoyer politique contribue à la création de grands mécanismes internationaux comme le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme et le Pepfar.

C’est une « rupture mondiale » dans la réponse au VIH qu’a dénoncée la professeure Linda-Gail Bekker, médecin, professeure à l’Université du Cap (Afrique du Sud) et directrice de la Desmond Tutu HIV Foundation ; dernière intervenante de la plénière d’ouverture de cette édition 2026 de la Croi. Photo : Fred Lebreton
Résultat : l’espérance de vie augmente et, en Afrique du Sud, 93 % des personnes vivant avec le VIH connaissent leur statut sérologique, 96 % sont sous traitement et 93 % ont une charge virale indétectable. La prévention de la transmission de la mère à l’enfant fonctionne désormais largement. Mais la lutte est loin d’être gagnée : encore 3 500 nouvelles infections par jour dans le monde en 2024. Certes, la Prep a marqué une révolution : comprimé oral, anneau vaginal, injections de cabotégravir à longue durée d’action, et plus récemment lénacapavir à longue durée d’action également. Plus de 100 000 volontaires ont participé à des essais de prévention à travers le monde, grâce à une coopération internationale sans précédent. Pourtant, depuis 2025, de nombreux programmes de Prep connaissent des coupes massives. Pour Linda-Gail Bekker, mettre fin à l’épidémie exigera encore mieux : un vaccin, des stratégies de guérison, mais aussi, et surtout, des services centrés sur les personnes, laissant à chacun-e le choix de sa prévention. Créer la demande, faciliter l’accès, maintenir les financements : dans ce « nouvel ordre mondial », la riposte au VIH devra une nouvelle fois prouver qu’elle sait avancer, même quand le vent tourne.
La Croi 2026 en six chiffres
- 3153 participants-es sur place ;
- 422 participants-es en visio ;
- 65 pays représentés ;
- 1594 abstracts ont été soumis et 958 acceptés ;
- 930 posters ont été acceptés ;
- 98 présentations orales d’abstracts ont été acceptées.