L’Actu vue par Remaides : « Congrès de la Fédération Addiction : Dépasser les bornes ! Partie 2 »
- Actualité
- 18.06.2026

La présentation de l'action des SPOT de AIDES sur le chemsex en région PACA.
Atelier lors du dernier congrès de la Fédération Addictions en juin dans les Alpes-Maritimes.
Photo : AIDES.DR.
Par Maëlle Liut, Marie Fischmeister, Raphaël Abitbol et Stéphanie Baux
Congrès 2026 de la Fédération Addiction :
dépasser les bornes ; Seconde partie.
Le 15e congrès de la fédération Addiction s’est déroulé les 4 et 5 juin 2026 à Mandelieu-la-Napoule (Alpes-Maritimes). Il avait pour thème : « (Dé) passer les frontières. Drogues, pratiques et sociétés en mouvement. » Des militants-es de AIDES ont participé à ce grand rendez-vous national sur les drogues et les addictions. Quatre d’entre eux-elles reviennent sur quelques temps forts de cette édition et proposent des synthèses des ateliers et plénières auxquels ils-elles ont assisté. Seconde partie avec notamment avec un programme de AIDES concernant le chemsex en région Paca.
Signes d’ouverture
À chaque congrès, son ouverture. Celle de l’édition 2026 a bien évidemment mis en lumière la thématique des frontières, retenue pour cette édition (voir article sur AIDES.ORG. Mettre lien sur le premier article). Trois personnalités sont intervenues : Laurence Émin, directrice d'Addiction Méditerranée (Marseille) et déléguée régionale de la Fédération Addiction en Provence-Alpes-Côte d'Azur et Corse ; Nicolas Prisse (intervention en vidéo), président de la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca, voir glossaire/lexique) et Romain Alexandre, directeur départemental Alpes-Maritimes de l'agence régionale de santé Provence-Alpes-Côte d'Azur. Laurence Emin a rappelé quelques données. En région Paca, les jeunes de 17 ans ont un usage plus fréquent de l’alcool, du tabac, du cannabis, du protoxyde d’azote, cocaïne et LSD que la moyenne nationale. Du côté des adultes, l’usage est plus fréquent de poppers, de MDMA, cocaïne, de LSD, de kétamine que la moyenne nationale. On note aussi, pour les personnes consommatrices, des problèmes d’hébergement, de nombreux troubles psy affectant surtout les femmes. La région Paca possède une offre de RDR et de suivi en addictologie avec 31 Csapa et 13 Caarud. Il existe un projet de HSA (Haltes Soins Addictions, voir glossaire/lexique), de longue date, à Marseille, mais plusieurs métropoles régionales françaises sont sur la ligne de départ pour mettre en place la leur : Montpellier, Lyon, Bordeaux, Metz ou encore Lille. Évoquant les « frontières », Laurence Emin a soutenu que cette notion dépendait de nos représentations ; de ce fait, on pouvait « toujours interroger ces frontières. »
Dans son intervention, le patron de la Mildeca, le Dr Nicolas Prisse est revenu, lui aussi, sur la notion de frontières. Celles qui sont dépassées à l’instar de la consommation de produits en milieu rural et celle de la consommation urbaine ; celles qui sont « passées et dépassées au regard du trafic mondial » de produits ; celles qui sont à lever « pour les stratégies d’accompagnement (social, médical, logement, psy) », celles qui disparaissent pour les publics usagers ; par exemple, la consommation chez les CSP+. Il a aussi évoqué les frontières individuelles à dépasser pour sortir de l’addiction, recommandant de « faire dialoguer les disciplines pour dépasser les frontières inter secteurs.
« Du dépassement des frontières de l’usage (problématique ou non) »
Dans son intervention, Catherine Delorme, la présidente de la Fédération Addiction a notamment développé son propos autour du « dépassement des frontières de l’usage (problématique ou non). « Les frontières s’imposent, se passent, se dépassent », a-t-elle expliqué, mentionnant les « frontières ambivalentes ». Une piste largement évoquée par Régis Debré dans un essai (Éloge des frontières, éditions Gallimard, 2010) qui faisait l’éloge de la frontière : en quoi elle est essentielle pour permettre de se situer, pour reconnaitre soi et l’autre dans son identité. La frontière invite au partage ou à l’exclusion ; elle limite comme carapace ou filtre. La frontière a aussi une fonction de protection, pour permettre l’accueil. « Accueillir est un terme important pour nos services. L’acte de rencontre est une mission en soi, ce qui précède l’acte de soin par consentement éclairé », indique-t-elle parlant de « démocratie psychique ». « L’accueil, c’est recevoir et rencontrer avec une posture experte et empathique, a-t-elle souligné, pointant que « l’accueil [doit être] le plus inconditionnel possible, ne conditionnant pas le besoin de soin en lien avec les produits. » L’addiction ne se traite pas par l’abstinence ― qui serait une forme d’injonction politique. Elle nécessite une approche inter-secteurs. De fait, tous les « savoirs sont déterminants pour dépasser les dogmes. » « Nos institutions font aussi frontière car elles ont une unité de lieu et de temps. L’institution a d’abord pour objectif d’accueillir, en proposant un lieu bienveillant pour donner un cocon, un espace de repos (…) Travailler l’addiction, c’est faire bouger les frontières de la consommation, pour travailler le pouvoir d’agir de la personne, pour changer sa vie ― via un processus de transformation par subjectivation en cohérence avec soi-même.
L’intervenant-e est un-e passeur-se de frontières cliniques et institutionnelles, pour créer des passages adaptés à la diversité des besoins (prévention, RDR, soin). L’offre de prise en soins a besoin d’hôpitaux, mais aussi du soin ambulatoire. Elle doit surtout construire des ponts plutôt que des murs. Dans son intervention, Catherine Delorme a évoqué la nation de « lisière », qui n’est pas proprement dit une « frontière » car elle n’est pas formée. La lisière est le lieu de l’ambivalence, un espace de changement.
S’appuyant sur un des concepts de la démarche communautaire en santé, elle a expliqué que le-la professionnel-le n’agit pas sur la personne accueillie ou concernée, mais avec cette personne en tant que sujet pensant détenant un savoir expérientiel propre. On doit donc faire l’éloge de l’alliance et de l’accompagnement avec une approche non pas objectivée mais usant d’objectivité (avec, entre autres, le recul thérapeutique, le non-jugement, l’approche formalisée) et de subjectivité (l’empathie, la bienveillance, etc.).
Catherine Delorme note aussi que l’on « passe autant de temps à justifier notre présence plutôt qu’à l’impacter. » Elle soulève aussi un paradoxe. L’État a intégré les acteurs-rices de la prise en soins des personnes consommatrices dans le code de la santé publique. La légalité d’une mission se trouvant ainsi garantie par le caractère licite des actions des professionnels-les du secteur. Mais il faut bien distinguer trois notions : légal est un terme juridique, conforme à la loi ; licite indique ce qui est permis, autorisé ; légitime s’impose par les usages, les coutumes, les dogmes. Or, aujourd’hui, les acteurs-rices de la prise en soins des personnes consommatrices se voient trop souvent dénié toute légitimité, remettant, de fait, en question la légalité à agir et cela au nom du respect d’un dogme et non pas d’une analyse pratique. L’arsenal répressif juridique, toujours en hausse, se confronte au réel. Ce que la loi édicte ne fait pas règle commune quand elle s’avère en opposition frontale aux usages et aux pratiques.
« S’inscrire pour et non contre, c’est aussi cela passer et dépasser les frontières, explique Catherine Delorme. Au-delà de la diversité, il s’agit de faire humanité ensemble. Il n’existe pas de racines uniques et l’identité se construit entre soi et l’autre d’où l’importance des frontières (…) Les drogues au sens large, au-delà de ce qui est licite ou non, sont au cœur de notre société. Les usages concernent tout le monde (les personnes marginalisées comme les personnes dites « normales » dans une approche d’être humain augmenté ou dans une approche de mal-être global avec utilisation, par exemple, de traitements anxiolytiques). »
Il convient donc aujourd’hui de « dépasser les frontières entre usage récréatif et usage de confort » ; de « dépasser les frontières des psychotropes comme spirituels/rituels, récréatifs ou intégrés dans la pharmacopée » ; de « dépasser les frontières des drogues détournées ». Il convient encore de : « Dépasser les limites de la clinique de l’addictologie entre usages, troubles de l’usage et dépassement de l’usage ; de dépasser les limites de la clinique pour favoriser l’innovation. »
Au cours de cette intervention au propos puissant, Catherine Delorme a aussi abordé la situation actuelle des associations. Elle a rappelé que les « associations sont constitutives de la démocratie. Elles ne sont pas seulement un moyen. Les associations sont un chien de garde de la démocratie, tout comme la presse. Ce sont des contre-pouvoirs (comme initiative alternative et pas seulement en opposition) qui forment la société civile et qui viennent se positionner contre une société uniquement répressive au nom de la sécurité de tous et toutes. »
Quelles frontières entre normal et pathologique ?
Une table ronde a abordé cette question. Doctorant en philosophie à l’université Toulouse 2 Jean-Jaurès, Alhy Leleu a tenté de répondre à la question centrale : « Qu’est-ce que la santé ? ». Il a évoqué la définition de l’Organisation mondiale de la santé : « La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d'infirmité », interrogeant sa pertinence. Il a rappelé les travaux de Georges Canguilhem (médecin et philosophe de la science) sur le normal et le pathologique. De fait, il existe une « frontière » entre le normal et le pathologique. Une maladie est ce que la profession médicale détermine et délimite.
Sommes-nous tous addicts aujourd’hui ? À quoi servent les catégories ? Est-ce qu’elles nous limitent ou nous permettent de penser ? Ces questions ont été abordées par Emmanuel Langlois dans son intervention. Professeur de sociologie à l’université de Bordeaux et directeur du département Sciences sociales des changements contemporains, il a expliqué que « dans le champ des addictions et des drogues, les frontières permettent de voir comment les sociétés classent, inventent, imposent des comportements », ouvrant un questionnement « sur les classifications et la révision du contenu des catégories pour penser les phénomènes d’usage de drogues. » Il a d’ailleurs ironisé sur « l’amour immodéré » des sciences sociales pour les classifications (espèces, plantes, maladies, rapport aux substances, etc.), les chercheurs-ses passent donc leur temps à tracer des frontières comme processus de rationalisation. Cette représentation du monde rationaliste fait la langue scientifique universelle en reflétant un ordre réel du monde, comme le concept a pu être défini par Leibniz, philosophe du 17ème siècle.
« Le travail scientifique vise à retrouver l’ordre du monde, donc on passe son temps à faire des frontières », note Emmanuel Langlois. Certes, la classification a porté des éléments positifs : la démocratie, la perception, etc. Les classifications décrivent le réel. On a besoin de cases pour comprendre et agir. En médecine, la catégorisation des problèmes permet d’évaluer les symptômes, leur intensité et d’apporter des solutions. Reste que la « modernité est la manifestation de l’épuisement de cette démarche. Ainsi, plus on classe, plus on crée des catégories étanches et des frontières trop strictes, on crée de la pureté irréelle, avec une illusion de neutralité. Il existe un contre-exemple édifiant : le racisme est une maladie de la classification (classement des races).
La drogue, c’est la manière de consommer un produit d’une façon contre les prescriptions catégorisées. Cette réflexion s’appuie notamment sur les travaux du sociologue américain Howard S. Becker, un des grands spécialistes de la sociologie de la déviance (voir son livre Outsiders publié en France en 2020, éditions Métailié). Emmanuel Langlois a rappelé que le champ des drogues et des substances a beaucoup souffert de la classification (toxicomanes, drogues licites et illicites, usage normal et pathologique, médicaments et stupéfiants, etc.). Ces notions sont très largement abordées dans l’ouvrage collectif Drogues et médicaments psychotropes. Le Trouble des frontières, dirigé par Alain Ehrenberg (éditions Esprit, 1998).
Aujourd’hui, les frontières tombent (insiders et outsiders, le cadrage générationnel et de genre a sauté, produits licites et illicites, les pays producteurs et consommateurs, le normal et le pathologique, etc.), la presque totalité des classifications semblent quasi inopérantes. Même la question d’usages de substances saute aussi des étapes (sucre, médicaments, stupéfiants). Tout est plus élastique et fluide et on parait en finir de la binarité d’avant.
Pour Emmanuel Langlois, les frontières se brouillent pour trois raisons :
- Une évolution du champ normatif : il est facile de montrer l’aspect variable des normes qui ne sont pas universelles (normes molles), redéfinies dans chaque situation (à partir de quand un verre d’alcool devient problématique ? Dans le travail, à la maison, en fonction du produit, dans les fêtes ? Quand commence la souffrance ?
- Une évolution du champ addictologique : l’addictologie a bouleversé beaucoup de choses car elle fait entrer la drogue dans le cerveau. Un expert comme Patrick Garrot montre bien l’élargissement de la problématique : le cerveau permet d’envisager des pratiques (jeux, sport) au-delà des produits/substances dans la recherche du plaisir.
- Une évolution du champ des usagers-ères : prise de pouvoir des usagers-ères sur leur usage ce qui oblige à repenser les catégories à partir de l’intentionnalité (pas une seule raison impérieuse, pas un seul ordre des choses, pas une catégorie fermée).
Et Emmanuel Langlois de conclure que l’observation doit permettre de comprendre comment fonctionnent les réseaux, les infrastructures frontières. Cela invite donc à repenser les frontières et donc de repenser la classification en lien avec les usages.
Dans son intervention, Benjamin Rolland, professeur de psychiatrie et addictologue, responsable du service universitaire d’addictologie aux hospices civils de Lyon et au centre hospitalier Le Vinatier, a bien expliqué qu’il avait conscience d’incarner l’ordre médical, psychiatrique et donc le mal face au philosophe et au sociologue, intervenus avant lui. Il a donc opté pour l’autocritique, en regardant l’aspect artificiel des critères DSM (manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, voir glossaire/lexique), dont les médecins et experts-es doivent avoir bien conscience. Les scientifiques savent que ce sont des « construits » et en permanence débattus. La notion de norme (qui vient de norma = règle, instrument de mesure) est donc un instrument qui permet de mesurer. La norme est donc une construction humaine et donc d’une valeur relative.
Le DSM a été créé pour de la recherche et non pas pour structurer la pratique clinique. De son point de vue, il est quand même important d’avoir des critères pour définir, pour avoir un minimum commun pour se mettre d’accord même si les interprétations des critères peuvent diverger. Cela permet, entre autres, à la Sécurité sociale de déterminer les médicaments remboursés. Cela évite aussi de surmédicaliser à outrance des pathologies quand c’est utilisé intelligemment (ex : anti-dépresseurs pour des syndromes dépressifs sévères, et pas pour une détresse passagère)
Dans une posture médicale, ces cadres nosographiques (voir glossaire/lexique) doivent être appris pour être dépassés, vus comme une façon de comprendre la réalité mais qui doivent être « sublimés » ou « interprétés ». De fait, explique le médecin, la réalité dépasse toujours les cadres que nous nous construisons pour la comprendre. La réalité est toujours plus complexe, que les outils que nous utilisons pour penser, commentait d’ailleurs le sociologue Edgar Morin, disparu récemment. Et le professeur Benjamin Rolland d’expliquer « qu’apprendre le cadre, ce n’est pas l’appliquer de manière bête et méchante. C’est pouvoir aussi le dépasser au besoin. La réalité peut ne pas se conformer aux cadres théoriques et il est important d’avoir de la souplesse, du pragmatisme », qu’il faut « apprendre des limites, de celles passées et des siennes propres, c’est important pour être un-e bon-ne médecin ou un-e bon-ne professionnel-le de santé. » Enfin, il est important « d’avoir une approche plus centrée sur la description des symptômes que sur la recherche de diagnostic. C’est important aussi de se fonder sur l’individu en lui-même, de ce qu’il/elle exprime, de ces souffrances. »
C’est un parcours puissant qu’a présenté Mélissa Carole Eugénie, pair-aidante au centre médical Marmottan (Paris), membre du collectif Or’Pair et co-fondatrice du collectif Mycelium.
« Entrée dans la vie avec la vision de son père essayant de tuer sa mère alors qu’elle avait été mise au lit, elle a développé une terreur nocturne qui l’a affectée durant trois ans. Elle est placée à de multiples reprises, tantôt en famille d’accueil, tantôt chez ses parents où elle rencontre l’héroïne et l’usage de benzodiazépines (Lexomil). Cette rencontre est magique à 16 ans car elle lui permet de vivre malgré sa souffrance. Elle va être adoptée ensuite par la famille des TUS (troubles de l’usage de substance). Elle va y rencontrer des gens qui ont un imaginaire débordant, des gens à la marge car le bonheur est ailleurs. L’usage devient problématique du fait de problèmes de santé qui s’y greffe. Cela met aussi un couvercle sur des problèmes un peu plus profonds. Du temps passe.
Elle est suivie en Csapa à 49 ans. Orientation vers une clinique pour un sevrage, puis post cure, deux ans d’hôpital de jour, puis diagnostic de TDAH (Trouble déficit de l'attention avec ou sans hyperactivité, voir glossaire/lexique), qu’elle impute à un trop long usage de l’automédication. Une hypothèse remise en question par une spécialiste des TDAH qui lui dit qu’elle a des traces de « borderline » et qu’elle a frôlé le HPI [Haut potentiel intellectuel, ndlr] ! Elle a retenu les termes « traces » et « frôler » !). On ne rentre jamais dans une case, on peut la frôler par exemple.
Les addicts dessinent en creux les maux de notre société. L’addiction se comprend comme un médicament. Les usages sont une automédication.
Aujourd’hui, la consommation est raisonnée car elle est heureuse. Elle prend de la ritaline microdosée (voir glossaire/lexique) au lieu du crack, mais la ritaline ne lui convient pas car cela crée de gros problèmes de gestion des émotions. Le soin n’est pas forcément là où on l’on croit. Il est très difficile de trouver la bonne molécule. Elle est conditionnée à l’immédiateté de l’effet attendu et s’accommode parfois mal du temps du médicament (pour la ritaline, amphétamine médicale, il faut attendre quinze jours pour voir les effets escomptés).
Le meilleur thérapeute, c’est son chien. Depuis quinze ans, elle consulte un psy toutes les semaines : c’est un soin sans médicament.
Le soin, c’est piocher des petits bouts dans différentes pratiques, il y a une diversité de propositions qui est magnifique. Il y a tout un champ de soins possibles, de nouvelles pratiques, de nouvelles disciplines. Ce qui est normal dans un monde ne l’ait plus dans l’autre. Elle a une hyperadaptation [capacité d’adaptation poussée à l’extrême, ndlr] de naissance. Elle peut donc s’adapter à la normalité des différents mondes qu’elle a fréquentés et traversés. Le soin l’a éveillé à la professionnalisation de la pair-aidance. Si elle est un maillon du soin, les professionnels-les de santé ne la considèrent pas comme un personnel soignant. Cela l’a heurté car elle est un maillon du soin qui crée l’étincelle et qui permet le diagnostic et la prise en soin. »

Raphaël Abitbol (SPOT Marshall, AIDES Nice) et Moussa Fofana (SPOT Longchamp, AIDES Marseille) lors de leur présentation des actions chemsex dans les SPOTS de AIDES en région Paca. Photo : AIDES.DR.
« Les nouvelles frontières des politiques publiques : l'État peut-il se passer des associations ? »
Cette question était au cœur de la troisième plénière de ce congrès. Elle a réuni Nathalie Latour, directrice générale de la Fédération des acteurs de la solidarité, Jean-Louis Laville, professeur émérite et directeur de la chaire partenariale ESS de la fondation du CNAM et Frédérique Pfrunder, consultante au sein du cabinet « La cause ». Dans son intervention, Jean Louis Laville a brossé le contexte d’un « système néolibéral » qui met en concurrence les associations et qui tend vers une « marchandisation dans un but d’uniformisation ». Il souligne aussi le fait qu’on renforce « l’injonction de participation des usagers-ères en sachant pertinemment qu’avec les moyens actuels, c’est impossible. » Bien sûr, il existe des ripostes qui s’appuient sur le principe du « Agir avec ». C’est, par exemple, agir avec les personnes accueillies : pas seulement avec leurs témoignages mais avec des apports de savoirs expérientiels, la création de collectifs professionnels-les/usagers-es avec frictions collectives et « productives ». C’est agir avec les acteurs-rices associatifs-ves, en développent des alliances, des coopérations horizontales. Un des enjeux n’est rien moins que d’« Éradiquer la pauvreté sans attendre la croissance économique ». C’est encore agir avec les pouvoirs publics avec un continuum des services démarchandisés. C’est aussi agir avec les chercheurs-ses pour une « nouvelle façon de faire de la science. » Bien d’autres pistes existent pour limiter la casse qui se traduit aujourd’hui par un « risque de fracturation du milieu associatif », le risque de ne pas permettre « l’inconditionnalité de l’accueil », alors que c’est la loi : le manque de ressources pousse à faire le tri des populations ; ce qui est illégal.
Une contribution de AIDES sur le chemsex
Comme les grandes conférences scientifiques, le congrès de la fédération Addiction propose dans les ateliers et en marge des ateliers, des communications (orales voire écrites). Dans ce cadre, AIDES avait proposé une communication qui n’a pas été sélectionnée. Elle portait sur un travail de capitalisation concernant un dispositif d’écoute et de soutien dans le cas du chemsex. Voici l’abstract qui la résume.
« Le chemsex, contraction de chemicals et de sex en anglais, désigne l'usage de produits psychoactifs illicites à des fins purement sexuelles ».
Le dispositif d’écoute et de soutien (DES) [proposé par AIDES, ndlr] numérique aux chemsexeurs aspire à permettre aux personnes pratiquant le chemsex et à leurs proches de rompre l’isolement, d’être écoutés, soutenus, orientés vers des lieux de AIDES mais aussi vers des partenaires externes. Il a pour objectif de répondre à leurs problématiques dans un contexte non-jugeant.
Lors d’un atelier dédié [voir plus bas, ndlr], des militants-es de AIDES ont présenté la réponse collective et numérique apportée aux besoins des chemsexeurs dans le cadre du DES. L’équipe du DES a créé un mode d’organisation favorisant le travail collectif à distance, en s’appuyant sur la mobilisation communautaire et la co-construction. Ces méthodes, au cœur de l'évolution continue de leurs pratiques, leur permettent de s'adapter aux besoins du public cible. »
Défis du chemsex : la réponse de AIDES en région Paca
Lors du congrès, des militants-es de AIDES dont Moussa Fofana (SPOT Longchamp de Marseille, AIDES) et Raphaël Abitbol (SPOT Marshall de Nice, AIDES) ont présenté les actions conduites sur le chemsex en région Paca. La présentation avait pour sous-titre : « Accompagner vers le soin sans jugement. Une offre globale en santé.
Mais d’abord des données macro. Quelle est la situation du chemsex en France ?
Quelques chiffres permettent de dresser le panorama : 13 à 14 % des HSH (hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes) déclarent une pratique de chemsex au cours de l’année 2024. En quinze ans, on note une augmentation des signalements : surdoses, troubles psychiques, dépendances, urgences hospitalières, etc. Les 25 - 45 ans constituent la tranche d’âge la plus représentée parmi les HSH déclarant pratiquer le chemsex (donnée de l’enquête nationale ERAS 2023).
Les SPOT de Marseille (SPOT Longchamp) et de Nice (SPOT Marshall) constituent des points d’observation importants. Ils ont leurs données propres. Celles du SPOT Marshall (Nice) indiquent que 24 % des HSH (128 personnes de la file active de la structure) déclarent une pratique de chemsex au cours de l’année 2025. Les produits utilisés sont des cathinones (85 %), de la cocaïne (54 %), du GBL/GHB (56 %) et la tina (5 %), en polyconsommation (parfois en interaction avec l’alcool). Concernant la vie avec le VIH ou le risque d’exposition : 108 personnes prennent la Prep (20 % de la file active) et 20 personnes vivent avec le VIH (3,7 % de la file active.). Le slam (injection) est pratiqué par 4 % des personnes (soit 22 personnes de la file active).
Au SPOT Longchamp (Marseille), les données sont les suivantes :
17 % des HSH (370 personnes de la file active) déclarent une pratique de chemsex au cours de l’année 2025. Les produits utilisés sont : les cathinones (53 %), la cocaïne (47 %), le GBL/GHB (41 %), la MDMA ou l’ecstasy (26 %), la kétamine (19 %) et la tina (6 %), en polyconsommation souvent, et régulièrement en interaction avec l’alcool. La file active (FA) compte 215 personnes sous Prep qui déclarent pratiquer le chemsex soit 10 % de la FA du SPOT Longchamp. Le slam, lui, concerne 2 % des personnes (soit 36 personnes de la file active).
Dans leur présentation, les militants-es de la région Paca sont revenus sur les freins. Le principal est que le chemsex reste aujourd’hui une pratique fortement marquée par le tabou et la stigmatisation. En France, les politiques répressives autour des usages de drogues compliquent l’existence d’espaces où les personnes peuvent parler librement de leurs consommations, analysent-ils-elles. À cela s’ajoute le poids des normes autour de la sexualité, en particulier lorsqu’il s’agit de sexualités HSH. Les personnes concernées cumulent ainsi plusieurs formes de vulnérabilités : discriminations liées à l’orientation sexuelle, peur du jugement médical, isolement, difficultés psychiques ou relationnelles, et parfois méconnaissance des ressources existantes. Dans ce contexte, il devient essentiel de proposer des espaces d’accueil sécurisants, non-jugeants et communautaires.
À ces freins, s’ajoute une question majeure et complexe, celle du consentement. Dans leur présentation, ils-elles font mention de différents paramètres pour cet enjeu :
- Le lien entre désinhibition et prise de risques ;
- Les variations de perception et de vigilance ;
- La fatigue physique et psychique ;
- Les difficultés à identifier ou exprimer ses limites ;
- Le Consentement pouvant évoluer ou changer selon l’état de la personne ;
- La mémoire parfois altérée après les consommations ;
- Les difficultés à interpréter les intentions ou limites des autres ;
- Les rapports de pouvoir et vulnérabilités accrues dans certains contextes collectifs ;
- Les questionnements juridiques autour de la capacité à consentir dans un état second.
Dans ce contexte que proposent les Spots de AIDES ?
L’approche communautaire a évidemment des atouts : un accueil sans jugement ; une parole libre sur les pratiques ; une meilleure adhésion au soin ; des orientations plus pertinentes ; une réduction des ruptures de parcours ; une reprise du lien social.
L’entrée dans le parcours ne se fait pas toujours par une demande liée aux consommations ou à la pratique du chemsex. Dans les SPOTs, l’accompagnement passe souvent d’abord par la santé sexuelle : dépistage, Prep, suivi VIH ou échanges autour des pratiques sexuelles. Afin de toucher des publics parfois éloignés des structures de soins classiques, AIDES développe également des actions « d’aller-vers », notamment via une présence sur les applications et sites de rencontres. Ces permanences permettent de faire de la prévention, d’informer sur la réduction des risques et de proposer une première entrée dans le soin.
Chaque SPOT propose son propre programme d’offre de santé : consultations (infirmier, addictologue, sexologue, proctologue, infectiologue, psycho-addictologue, psychiatre, etc.), permanences, analyse de produits, etc. À cela s’ajoutent des groupes de parole réguliers avec ou sans intervenants-es extérieurs-es. Les thématiques abordées sont larges. Elles comprennent la consommation et réduction des risques (matériel, dosages, analyse de produits), le consentement, la sexualité, la vie au travail et l’environnement familial, la solitude, la gestion du craving (voir glossaire/lexique) lors de la réduction ou de l’arrêt des consommations, le couple, la difficulté à retrouver une sexualité sans produits.
Offre de santé Chemsex en région Paca, qu’est-ce qui fonctionne ?
Dans la conclusion de leur présentation, Moussa Fofana et Raphaël Abitbol ont rappelé ce qui fonctionne :
- une approche pluridisciplinaire (addictologie · santé sexuelle · sexologie · santé mentale · RDR) ;
- Une approche communautaire (accueil sans jugement · pair-aidance · confiance · parole libre) ;
- Un parcours coordonné (travail en réseau entre associations, Caarud, Csapa, hôpitaux et médecins de ville) ;
- Un maillage partenarial fort (être identifié comme lieu ressource par les professionnels-les et structures de soin) ;
- L’aller-vers (présence sur les applications et espaces fréquentés par les publics concernés) ;
- La réduction des risques (informer · sécuriser · accompagner les pratiques réelles) ;
- Accompagner plutôt que punir (toujours en partant des demandes, des besoins et objectifs de la personne, sans injonction).
Comme on le voit, cette nouvelle édition du congrès de la Fédération Addiction a été particulièrement riche. Les deux articles proposés ne permettent évidemment pas de découvrir l’ensemble des thèmes (très nombreux) abordés ni les experts-es qui sont intervenus-es. On vous recommande donc d’aller piocher dans le programme et de voir les captations au fur et à mesure de leur mise en ligne.
Plus d’infos ici.
Maëlle Liut est chargée de mission évaluation, capitalisation et qualité - Direction Démarche Qualité au siège de AIDES.
Marie Fischmeister est coordinatrice du Lieu de Mobilisation de AIDES Nancy (Territoire Lorraine, caarud Vallée de la Fensch et Nancy).
Raphaël Abitbol est chargé de projet du Spot Marshall ; AIDES Nice.
Stéphanie Baux, responsable de région AIDES Provence Alpes Côte d’Azur.
Remerciements à Sébastien Chailleux, chargé de mission à Direction innovations & programmes, en charge de la RDR consommation de produits psychoactifs au siège de AIDES.
Glossaire et lexique
Caarud (Centre d'accueil et d'accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogues)
Les centres d'accueil et d'accompagnement à la réduction des risques pour usagers-ères de drogues ont été mis en place en 2006. Ce sont les établissements médico-sociaux de première ligne en matière de réduction des risques. Les missions des Caarud sont importantes. Elles comprennent : l’accueil collectif et individuel, l’information et le conseil personnalisé pour les personnes usagères de drogues ; Le soutien aux usagers-ères dans l’accès aux soins qui comprend : l’aide à l’hygiène et l’accès aux soins de première nécessité, proposés de préférence sur place ; L’orientation vers le système de soins spécialisés ou de droit commun ; L’incitation au dépistage des infections transmissibles.
Les Caarud font du soutien aux usagers-ères dans l’accès aux droits, l’accès au logement et à l’insertion ou la réinsertion professionnelle ; ils mettent à disposition du matériel de prévention des infections. Par ailleurs, l’intervention de proximité à l’extérieur du centre est préconisée, en vue d’établir un contact avec les usagers-ères. Enfin, les Caarud doivent « développer des actions de médiation sociale en vue de s’assurer une bonne intégration dans le quartier et de prévenir les nuisances liées à l’usage de drogues. »
Craving
Le craving est décrit comme une pulsion, une envie impérieuse et irrépressible de reproduire, contre sa volonté, l'expérience à la base de la conduite addictive (consommer une substance ou exécuter un comportement/une activité gratifiante). Il est soulagé par la prise du produit ou la reprise de l'activité concernée. Autrement dit, c’est le manque. « Le craving est le symptôme majeur qui caractérise l’addiction (avec ou sans substance). Il joue un rôle central dans la perte du contrôle d’une pratique et dans les rechutes après le sevrage », explique le site de l’OFDT.
Csapa (Centres de soin, d'accompagnement et de prévention en addictologie et en microstructures médicales)
Le Csapa est une structure d'accueil assurant des activités de diagnostic, d'orientation, de prévention et de prise en charge thérapeutique pour toute personne présentant une consommation à risque ou excessive d'alcool, de tabac ou autres substances psychoactives. Les Csapa ont été créés en janvier 2002. Ils ont pour mission « d'assurer les actions de prévention, de réduction des risques, d'accompagnement et de soins aux personnes ayant des problèmes de consommation de substance psycho actives. » Ce sont des établissements médico-sociaux. Depuis 2007, ils viennent en remplacement des centres de cure ambulatoire en alcoologie (CCAA) et des centres de soins spécialisés pour toxicomanes (CSST). L’objectif poursuivi étant d’améliorer le service rendu aux usagers avec une meilleure adéquation entre les moyens et les besoins du territoire. Les équipes sont nécessairement pluriprofessionnelles : elles associent des médecins, des infirmiers-ères, des psychologues et de travailleurs-ses sociaux-les.
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DSM
Le manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM, pour Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders) est une classification des troubles psychiatriques et psychiques, élaborée et publiée par l'Association américaine de psychiatrie (American Psychiatric Association). Cette classification est mondialement utilisée dans le champ de la santé mentale. La version en cours depuis 2013 est la cinquième (DSM-5), révisée en 2022 (pas de modification dans le champ des troubles addictifs). Le DSM est à la base d’une grande part d’outils de mesure utilisés dans les études épidémiologiques. Cette classification porte également d’autres enjeux (économiques, de recherche, de prise en charge…), l’individualisation ou l’intégration d’un trouble dans la classification, par exemple, conduisant, dans les faits à la reconnaissance de son existence (source).
Mildeca :
Créée en 1982 et placée sous l’autorité du Premier ministre depuis 2008, la Mildeca (Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives) anime et coordonne l’action du Gouvernement en matière de lutte contre les drogues et les conduites addictives. Elle conduit l’élaboration de la SIMCA (Stratégie interministérielle de mobilisation contre les conduites addictives) pour 2023-2027 et veille à sa mise en œuvre. Son président actuel est le DR Nicolas Prisse.
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Nosographie
La nosographie est la description et la classification méthodique des maladies.
Protoxyde d’azote
Le protoxyde d’azote, aussi connu sous le nom de gaz hilarant, est un gaz d’usage courant stocké dans des cartouches pour siphon à crème chantilly, des aérosols d’air sec ou des bonbonnes utilisées en médecine et dans l’industrie. Détourné de son usage initial pour ses propriétés euphorisantes, il est transféré dans des ballons de baudruche afin d’être inhalé. Lorsqu’il est expulsé de son conteneur, le protoxyde d’azote devient un gaz très froid, incolore à l’odeur douceâtre (source).
Ritaline
Ce médicament est un psychostimulant puissant. Paradoxalement et sans que le mécanisme de son mode d'action soit connu, il permet de réguler l'hyperactivité pathologique (enfants ou adultes). Il est utilisé pour traiter les déficits de l'attention avec hyperactivité. Cette affection particulière, qui ne doit pas être confondue avec une personnalité un peu trop « tonique », associe en général un manque d'attention, une incapacité à se concentrer, une instabilité émotionnelle, une impulsivité, une hyperactivité. Le diagnostic doit être établi par un-e neurologue, un-e psychiatre ou un pédiatre (dans le cas d’un-e enfant) qui s'appuie sur des critères médicaux et psychologiques et qui évalue le retentissement scolaire et familial de l'affection. Source.
TDAH
Trouble déficit de l'attention avec ou sans hyperactivité de l'enfant ou de l’adulte (TDAH) Le TDAH est défini par des symptômes d'inattention associés ou non à des symptômes d'hyperactivité motrice et d'impulsivité. Il peut apparaître pendant l'enfance, voire plus tardivement. Ses causes restent, à ce jour, inconnues, explique le site de la Sécurité sociale.
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