L’Actu vue par Remaides : « Christophe Paco : "Nous souhaitons que la sérophobie soit reconnue juridiquement, car ce n’est pas vraiment le cas aujourd’hui" »
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- 04.09.2026

Christophe Paco (deuxième en partant de la gauche, rang du haut) et Nicolas Aragona alias Superséro (rang du haut, un ourson dans les mains) avec une partie de leurs soutiens sur le Parvis de l’Hôtel de Ville, mairie de Paris. Photo : DR
Par Fred Lebreton et Jean-François Laforgerie
Christophe Paco : "Nous souhaitons que la sérophobie soit reconnue juridiquement, car ce n'est pas vraiment le cas aujourd'hui"
Mercredi 2 septembre, à l’issue d’un rendez-vous de deux heures et demie avec la ministre Aurore Bergé, Christophe Paco a répondu aux questions de Remaides. Après dix jours de mobilisation et de grève de la faim (voir ci-dessous), le militant revient sur les engagements obtenus et raconte sa volonté de poursuivre le combat pour faire reconnaître juridiquement la sérophobie.
- « Christophe, comment vas-tu ? »
- « Globalement, ça va », explique Christophe Paco au téléphone, la voix un peu fatiguée, mais la volonté intacte, installé devant le tribunal de Reims ; ville où il vit.
Il a entamé le 24 août une grève de la faim, soutenu par Nicolas Aragona, alias Superséro, qui a rejoint cette action emblématique de dénonciation de la sérophobie. Tous deux sont installés depuis plusieurs jours sous une tonnelle qui les abrite du mauvais temps devant le tribunal de la ville. Cette protestation se fait dans l’espace public, devant la juridiction qui a classé sans suite sa plainte pour le harcèlement sérophobe dont il a été victime. Il vient de là le déclic de s’engager dans ce combat pour une loi qui sanctionne efficacement la sérophobie.
Christophe explique que leur action, une première, a suscité beaucoup de réactions sur les réseaux sociaux ; certaines de soutien, d’autres négatives. Il évoque une forme d’incompréhension de la part de personnes qui ne vivent pas de discriminations, mais constate aussi que leur action incite des personnes vivant avec le VIH à parler de la sérophobie dont elles ont été victimes ; comme un geste libérateur suscité par l’action coup de poing des militants.
Au téléphone, ce vendredi 28 aout, Christophe explique qu’il compte « descendre » avec Nicolas Aragona à Paris, quelques jours avant la rencontre avec la ministre de l’Égalité entre les femmes et les hommes et la Lutte contre les discriminations, Aurore Bergé. Il envisage alors de s’installer place de l’Hôtel de ville à Paris, en amont du rendez-vous ministériel du 2 septembre et après. Au téléphone, le militant rémois explique que la loi, qu’il demande, doit protéger. Elle doit permettre qu’on soit « libre » affirme-t-il. « Ils [les pouvoirs publics, ndlr] nous le doivent. Ils le doivent à toutes les personnes qui sont décédées du sida. Je ne lâcherai pas l’affaire. » Dans son esprit, il faut aller d’autant plus vite dans ce combat que des sondages entretiennent l’idée d’une arrivée éventuelle de l’extrême droite au pouvoir.
Nous avons convenu de nous appeler à l’issue du rendez-vous au ministère pour savoir comment cela s’était passé et quelles seraient les suites.
- « Christophe, comment vas-tu ? » Le militant n’est pas sous la tonnelle (il fait beau). Il est bien sur la place de l’Hôtel de ville à Paris, entouré de Nicolas Aragona et de proches. Au sol, une bâche reprend les insultes et propos homophobes que Superséro a reçu sur ses réseaux sociaux. La police municipale est venue voir le groupe. Christophe attend la visite de Lamia El Aaraje, première adjointe au maire, Emmanuel Grégoire. En attendant, il a accepté de répondre aux questions de Remaides.
Remaides : Quel ressenti gardez-vous à l’issue du rendez-vous de ce matin au ministère ?
Christophe Paco : Malheureusement, je suis arrivé en retard, car je suis allé chez Basiliade [association qui accompagne les personnes vivant avec le VIH, ndlr] car je n’en pouvais plus de ne pas me laver. Deux jours sans me laver, pour moi, c’est trop dur. On peut me mettre à la rue, mais je crois que le pire, pour moi, c’est le manque d’hygiène. Cela atteint sérieusement mon moral. Avec les bouchons, je suis arrivé avec une demi-heure de retard. Mais le rendez-vous s’est plutôt bien passé. Les personnes présentes étaient très renseignées sur qui j’étais et mon combat. La ministre Aurore Bergé a lu un commentaire que j’avais reçu sur les réseaux sociaux. La personne écrivait : « Ma sœur, âgée de 14 ans, s’est fait virer d’une voiture, la nuit, en pleine forêt, lorsque le père de son amie, qui conduisait, a appris qu’elle était séropositive (notre mère est séropositive). » Les personnes autour de la table sont restées sans voix à la lecture de ce message. Je pense que ce genre de témoignage marque humainement. Quand Aurore Bergé a lu ce message, les personnes présentes se sont un peu refermées comme des huîtres. Elles ont clairement halluciné.
Remaides : Quelles demandes avez-vous portées lors de ce rendez-vous ministériel ?
Nous souhaitons que la sérophobie soit reconnue juridiquement, car ce n’est pas vraiment le cas aujourd’hui. La ministre a annoncé la mise en place d’un groupe de travail. Elle s’est engagée à ce que ces travaux soient conduits avec les personnes présentes lors de cette réunion : personnes vivant avec le VIH, associations, Dilcrah, Défenseur des droits, cabinet de la ministre et ministère de la Santé. Elle s’est également engagée à fixer une première réunion avant la fin du mois de septembre. Concernant ma proposition d’élaborer un texte de loi spécifique à la sérophobie, la ministre a expliqué qu’il fallait d’abord examiner l’utilité d’un tel texte au regard de la législation existante. J’ai eu le sentiment qu’ils prenaient conscience des lacunes de la législation actuelle et que, par conséquent, ils se mettaient en action. Beaucoup de personnes victimes de sérophobie ne portent pas plainte ou voient leur plainte refusée, comme cela a été mon cas. C’est un peu comme pour l’homosexualité il y a trente ans : lorsque tu allais au commissariat parce que tu avais été victime d’homophobie, on t’en remettait parfois une couche. Il faut donc former les fonctionnaires de police à la question de la sérophobie. Pour moi, ce rendez-vous était avant tout une prise de contact. Il s’agissait de voir qui nous étions et de vérifier si nous étions sur la même longueur d’onde.

Après une pétition contre la sérophobie et pour dénoncer l'inaction de la justice dans une affaire de harcèlement sérophobe dont il a été victime, Christophe Paco a décidé d'entamer une grève de la faim, lundi 24 août, devant le tribunal de Reims. Cette action lui a permis de décrocher un rendez-vous auprès de la ministre pour l’Égalité entre les femmes et les hommes et de Lutte contre les discriminations, Aurore Bergé, le 2 septembre 2026. Photo : Studio Le Kube. Hylich photographie
Remaides : Quel rôle souhaitez-vous désormais jouer dans la poursuite de ce travail ?
Avec un collectif de personnes concernées et Nicolas [Aragona plus connu sous le nom de Superséro sur les réseaux sociaux, ndlr], nous avons ouvert une porte. Mais maintenant, ce n’est plus vraiment à nous de mener ce travail. Il faut l’expertise de grandes associations comme AIDES ou Sidaction. Moi, je suis arrivé comme un cheveu sur la soupe. Désormais, il faut la soupe autour pour pouvoir avancer avec ce cheveu ! Ce sont les associations, ainsi que des personnes comme Florence Thune ou Marc Dixneuf [respectivement DG de Sidaction et de AIDES, ndlr], qui possèdent l’expertise nécessaire. De mon côté, j’aimerais beaucoup poursuivre ce mouvement en sillonnant les grandes villes de France avec une caravane contre la sérophobie, afin de mieux faire connaître cette discrimination et de lutter contre elle. L’idée serait d’organiser un tour de France avec l’aide de grandes associations comme AIDES ou Sidaction. Il faudrait créer des visuels marquants et profiter de cette caravane pour parler également de la Prep, du dépistage, des traitements contre le VIH, etc. Pour lutter efficacement contre la sérophobie, il faut marquer les esprits. Je sais déjà que je veux un enterrement politique. Je l’ai dit à Act Up-Paris. Je ne sais pas où nous en serons dans la lutte contre le VIH lorsque je casserai ma pipe, mais je veux quelque chose de politique.
Remaides : Comment vous sentez-vous après dix jours de mobilisation et de grève de la faim ?
J’ai recommencé à manger, donc la grève de la faim est terminée. D’ailleurs, Aurore Bergé a beaucoup insisté à ce sujet, en fin de réunion, en me demandant : « Mais vous allez remanger ? » Elle avait vraiment besoin de l’entendre de ma part. J’ai de la tension surement due la grève de la faim et je ressens beaucoup de fatigue. Je veux être partout parce que j’éprouve cette obligation morale de veiller à ce qu’il n’arrive rien à personne. Cela génère forcément du stress et de la fatigue. Le mouvement va se poursuivre, car les associations resteront vigilantes. Et moi aussi. Si, à un moment donné, je constate que nous sommes en train de nous faire avoir, bien sûr que je recommencerai. Maintenant, j’ai envie d’organiser un pique-nique de remerciement samedi [5 septembre, ndlr], pour toutes les personnes qui sont venues nous soutenir, notamment tous ces jeunes bénévoles que j’admire beaucoup, mais aussi tous les nouveaux amis que j’ai découverts. Des gens que je ne connaissais pas ont fait preuve d’une grande bienveillance et de solidarité. J’ai envie de partager un moment avec eux. Une histoire est en train de s’écrire et j’ai besoin de ce moment-là. Je veux également remercier AIDES, Basiliade et Sidaction pour leur soutien.
Pour maintenir la pression sur le gouvernement, AIDES et d’autres associations et mouvements appellent à rejoindre le rassemblement en soutien au combat de ces deux militants organisé samedi 5 septembre à 18 heures, sur le parvis de l’Hôtel de Ville de Paris.
Pas de « loi d’urgence » pour le moment
Cette revendication a été mise en avant par Christophe Paco, soutenu par Nicolas Aragona, dès le lancement de la grève de la faim le 24 août dernier à Reims. Elle est d’ailleurs au cœur de la pétition lancée par les deux militants, qui peut encore être signée. Elle est complémentaire d’une demande de « grande campagne nationale d'information sur la séropositivité ».
Deux principales difficultés empêchent l’adoption d’une loi d’urgence visant à sanctionner pénalement la sérophobie. La principale porte sur des aspects techniques. En effet, les discriminations liées à l’état de santé et à la situation de handicap sont déjà prises en compte et sanctionnables dans la loi et les discriminations sérophobes sont censées en faire partie. Par ailleurs, du côté de la ministre, on considère que la sérophobie est d’ores et déjà reconnue officiellement car elle est explicitement mentionnée dans le Plan national pour l’égalité, contre la haine et les discriminations LGBTI+ (voir encart ci-dessous). Ce plan couvre la période 2026-2029 (il est accessible sur cette page du site de la Dilcrah).
Pour la ministre Bergé, une étude juridique est nécessaire pour savoir si une loi spécifique à la sérophobie (ce qui est demandé par les deux militants) est la réponse la plus efficace pour endiguer le phénomène. Ce sont le Défenseur des droits (DDD) et la Dilcrah (Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT) qui vont y travailler. De son côté, le Conseil national du sida et des hépatites virales devrait se saisir de la question.
La seconde concerne le calendrier parlementaire. Le 2 septembre, le gouvernement a repoussé la rentrée parlementaire prévue en septembre du fait des élections sénatoriales du 27 septembre. Traditionnellement, le Parlement ne siège pas lors des périodes électorales. Cette décision est cependant critiquée par nombre de députés-es. Ils-elles devront finalement attendre début octobre pour reprendre leurs travaux en séance ; les commissions ont-elles repris leurs activités. Les discussions en séance en octobre porteront sur la priorité du moment : l’examen de la proposition de loi intégrale sur les violences sexistes et sexuelles ; un texte qui entend répondre au scandale de l’affaire Lyhanna. Suivront assez vite les débats sur les textes budgétaires : projet de loi de finances (PLF 2027) et projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS 2027) ; deux textes pour lesquels les arbitrages sont en cours. Enfin, du fait des élections présidentielles de l’année prochaine, le temps de travail de l’Assemblée et du Sénat sera réduit cette année (moins de cinq mois à partir d’octobre). Il prendra fin en février 2027, à moins de deux mois du premier tour de l’élection présidentielle. Comme on le voit tant sur le fonds qu’en termes de calendrier, l’adoption d’une loi d’urgence sur la sérophobie n’est pas envisageable, du moins pour le moment.

Au sol, sur le parvis de l'Hôtel de Ville de Paris, une bâche reprend les insultes et propos homophobes que Superséro a reçu sur ses réseaux sociaux. Photo : DR
Sérophobie : ce que dit le Plan national pour l’égalité, contre la haine et les discriminations LGBTI+ 2026-2029
Un des « objectifs stratégiques » du chapitre consacré à l’égalité des droits (page 29 du Plan) vise à « renforcer la prévention en santé sexuelle et la lutte contre le VIH. »
Une mesure explique ceci : « Lutter contre la sérophobie : intégrer la lutte contre les discriminations liées au statut sérologique (VIH) dans les actions de prévention, de sensibilisation, de formation et de communication en santé sexuelle, en lien avec les associations. » Le Plan (page 65) indique que c’est le ministère de la santé qui est pilote sur le sujet. D’ailleurs, des représentants-es du ministère de la Santé ont participé à la réunion ministérielle du 2 septembre.
« Lutte contre la sérophobie : une nouvelle étape de franchie »
Sidaction et AIDES ont participé, mercredi 2 septembre, aux côtés de Christophe Paco et de Nicolas Aragona, et des associations (Stop Homophobie, les Séropotes, la Fédération LGBT), à la réunion qui s’est tenue au ministère de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations, en présence de la ministre Aurore Bergé. À l’issue de cette réunion, les deux associations ont salué une « première avancée politique » dans la lutte contre la sérophobie. « Grâce à la mobilisation de Christophe Paco et Nicolas Aragona, alias Superséro sur les réseaux sociaux, la lutte contre les discriminations envers les personnes vivant avec le VIH progresse enfin au plus haut niveau de l'État. Lors de leur rencontre avec la ministre Aurore Bergé (…) une première avancée politique a été obtenue », expliquent-elles. Les deux organisations soulignent que la « ministre a reconnu l’usage du terme de "sérophobie" et annoncé plusieurs axes de travail : une analyse juridique pour mieux reconnaître la sérophobie dans le droit français ; le renforcement de la formation des professionnels de santé, de la justice et des forces de l’ordre ; une cartographie des territoires afin d’identifier les zones où les personnes vivant avec le VIH sont privées de soutien associatif. »
« Nous saluons ces engagements. Mais une reconnaissance ne vaut que si elle se traduit par des actes, pointent Sidaction et AIDES. La réunion de travail, annoncée avant la fin du mois de septembre, sera une première échéance. Nous resterons vigilants-es à ce que les engagements pris soient tenus afin que des avancées concrètes puissent voir le jour. Parce que lutter contre la sérophobie, c’est aussi lutter contre le VIH », concluent Sidaction et AIDES.