L’Actu vue par Remaides : « "Les Audacieux.ses" : vieillir LGBT+ et refuser de retourner au placard »
- Actualité
- 12.06.2026

Michel Simon, le président de l'association Les Audacieuses et les Audacieux,
lors de l'avant-première parisienne du documentaire « Les Audacieux·ses », le 21 mai 2026. Crédit image : Fred Lebreton
Par Fred Lebreton
Les Audacieux.ses : vieillir LGBT+
et refuser de retourner au placard
Diffusé le 4 juin dernier sur France 3, le documentaire « Les Audacieux·ses », réalisé par Julia Mourri et Clément Boxebeld, raconte l’histoire de seniors-es LGBT+ qui refusent de finir leur vie dans l’isolement ou le retour au placard. Parmi eux-elles figurent aussi des personnes vivant avec le VIH confrontées aux défis du vieillissement. À travers la création de la Maison de la Diversité, premier habitat inclusif de ce type en France, le film donne à voir une génération qui transforme ses vulnérabilités en projet collectif.
« Nous avons accompagné nos parents, mais qui va nous accompagner ? »
« Cette génération, les boomers dont je suis, c'est la première génération des gays et des lesbiennes qui ont pu commencer à assumer leur orientation dans les années 70-80 », rappelle Michel Simon, président de l'association Les Audacieuses et les Audacieux et ancien vice-président de AIDES, lors de l'avant-première parisienne du documentaire le 21 mai dernier. Une génération pionnière, qui a dû conquérir le droit d'exister dans une société où l'homosexualité demeurait largement stigmatisée. Une génération qui arrive aujourd'hui à l'âge de la retraite avec une caractéristique commune : l'absence fréquente d'enfants et d'aidants naturels.
« Nous avons accompagné nos parents mais qui va nous accompagner ? », interroge le militant. Derrière cette question se cache une réalité sociale majeure. Selon les données présentées dans le dossier de presse, 65 % des seniors-es LGBT+ vivent seuls-es et près de 90 % n'ont pas d'enfant. Pour beaucoup, le vieillissement s'accompagne d'une angoisse particulière : celle de perdre son autonomie sans pouvoir compter sur un entourage familial traditionnel. Le documentaire suit plusieurs de ces parcours. Renée, Gisèle, Sylvain ou François ont en commun d'avoir traversé des décennies de discriminations, de silences et parfois de solitude. Certains-es continuent à vivre dans la discrétion, voire dans l'invisibilité. D'autres portent encore les blessures des rejets familiaux ou sociétaux. Tous-tes s'interrogent sur leur avenir.
Pour les personnes vivant avec le VIH, cette question prend une dimension supplémentaire. Michel Simon rappelle que sa génération est aussi « la génération qui a traversé l'épidémie de sida, qui a perdu des amis, des amants ». Beaucoup ont vu disparaître une partie de leur entourage au cours des années les plus meurtrières de l'épidémie. « Aujourd'hui, après des années de séropositivité, on meurt peu ici en Occident directement du virus. Mais avec l'âge, les conséquences sur l'organisme sont importantes », souligne-t-il. Michel Simon connait bien la lutte contre le VIH. Engagé dans l’association AIDES depuis 1993, il a été vice-président de l’association et il a aussi cofondé le Fonds de dotation Link. Lors de son discours, Michel Simon a d'ailleurs rendu hommage à Alain Bonnineau, militant vivant avec le VIH depuis quarante ans, décédé quelques jours avant la projection. Une évocation qui rappelle que le vieillissement avec le VIH reste une réalité encore insuffisamment visible dans le débat public. Le film met notamment en lumière le parcours de François, séropositif, qui explique rechercher « des personnes qui ont les mêmes problématiques que moi, en termes de genre ou de séropositivité ». Une phrase simple qui résume l'un des enjeux centraux du documentaire : le besoin de vivre entouré de personnes capables de comprendre des expériences de vie souvent singulières.
Une maison pour ne plus jamais retourner au placard
L'idée qui traverse tout le documentaire est née d'un constat effectué par Stéphane Sauvé, ancien directeur d'Ehpad. Confronté à la situation d'un résident qui avait retiré de sa table de chevet la photo de son compagnon par peur du regard des autres, il s'est demandé ce que deviendraient les personnes LGBT+ en vieillissant. De cette réflexion est née la Maison de la Diversité, ouverte à Lyon en octobre 2025. Quatorze personnes y vivent aujourd'hui. Son ambition est simple : permettre à des seniors-es LGBT+, à des personnes vivant avec le VIH et à leurs alliés-es de vieillir sans avoir à cacher une partie de leur identité.
Pour les réalisateurs Julia Mourri et Clément Boxebeld, le projet dépasse largement la seule question du logement. « L'idée de retourner au placard, après avoir réussi à en sortir, les effraie plus que tout ». Beaucoup des habitants-es ont vécu une grande partie de leur existence dans une société où il fallait être discret, parfois invisible. Vieillir dans un environnement où il faudrait à nouveau cacher ses amours ou son histoire personnelle apparaît comme une perspective insupportable.
Michel Simon insiste lui aussi sur cette dimension de dignité. « La dignité, c'est ce qui permet à un senior gay de poser la photo de son ex-conjoint sur sa table de nuit, sans sentiment de honte devant le regard interrogatif d'un personnel soignant », explique-t-il. Une image forte qui résume l'objectif du projet : créer un espace où chacun-e peut être pleinement lui-même.
Le documentaire montre également combien cette démarche reste un acte de courage. Renée confie ainsi : « L'homophobie, je la sens présente aujourd'hui, et j'en ai très peur. » Sylvain, rejeté par sa famille et victime de sa première agression homophobe à 65 ans, espère quant à lui trouver dans la maison « l'amour d'une fraternité » qu'il n'a jamais connue. Gisèle, après une vie marquée par la solitude, dit simplement chercher « un lieu où je pourrais être moi-même ». Ces témoignages rappellent que le vieillissement LGBT+ ne se résume pas à des problématiques médicales ou sociales. Il touche aussi à la reconnaissance, à l'appartenance et au besoin fondamental de vivre sans avoir à se justifier. À travers ces témoignages, « Les Audacieux·ses » déconstruit aussi les représentations habituelles de la vieillesse. Ici, il n'est pas question de résignation. Les protagonistes imaginent de nouvelles solidarités, construisent un projet collectif et s'autorisent parfois des premières fois à plus de 70 ans. Comme le soulignent les réalisateurs, ils démontrent que vieillir peut encore être une aventure.
« La diversité n'est pas une tolérance mais une force »
Au-delà de l'histoire d'un habitat partagé, le documentaire porte un message politique : « Aujourd'hui, nous ne sommes pas simplement réunis pour regarder un film, nous sommes réunis pour témoigner », affirme Michel Simon. Témoigner de ce que signifie : « Oser être soi-même » ; « Oser accueillir l'autre » et construire une société où chacun trouve sa place. Tout au long de son discours, le militant défend une vision inclusive du vieillissement. « La diversité, ce n'est pas une charge, c'est une richesse », insiste le militant. « La différence, ce n'est pas une ligne de fracture, c'est un pont. » Pour lui, la Maison de la Diversité n'est pas seulement un refuge destiné à quelques personnes isolées ; elle constitue un modèle de société fondé sur l'entraide, la reconnaissance mutuelle et la lutte contre toutes les formes de discrimination. Cette philosophie s'incarne également dans une conception globale de la santé. « Il ne s'agit pas uniquement de la santé physique », explique Michel Simon. Il évoque aussi la santé mentale, lorsque l'on cesse d'être stigmatisé pour ce que l'on est, et la santé sociale, lorsqu'une communauté « vous tend la main au lieu de vous repousser ».
Dans cette perspective, l'habitat inclusif devient un véritable outil de prévention. Il permet de lutter contre l'isolement, facteur reconnu de dégradation de la santé mentale et de perte d'autonomie. Il offre aussi un cadre sécurisant pour des personnes qui ont parfois passé leur vie à se protéger du regard des autres. Le documentaire montre ainsi comment des personnes longtemps considérées comme des victimes deviennent les actrices de leur propre destin. « Ce film, c'est l'histoire de victimes devenues actrices de leur vie », souligne Michel Simon. Une formule qui capture parfaitement l'esprit du projet.
La Maison de la Diversité de Lyon n'est d'ailleurs qu'un début. D'autres projets sont déjà envisagés à Strasbourg, Nancy, Bayonne, Toulouse ou encore Paris. Pour les membres de l'association, l'objectif est désormais de démontrer qu'un autre modèle de vieillissement est possible. À la fin de son discours, Michel Simon lance un appel qui résonne comme la conclusion du film lui-même : « Ce film, ce n'est pas un récit, c'est un appel. » Un appel à défendre la diversité, à protéger la dignité des plus vulnérables et à construire des solidarités nouvelles. À l'heure où le vieillissement de la population devient un enjeu majeur de santé publique, le président de l'association Les Audacieuses et les Audacieux rappelle qu'il ne suffit pas d'ajouter des années à la vie. Encore faut-il permettre à chacun-e de les vivre pleinement, librement et solidairement entouré-e.
Pour voir le documentaire « Les Audacieux·ses » en replay.
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