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    L'Actu vue par Remaides : Armée américaine : le Pentagone relance l’incertitude pour les recrues vivant avec le VIH

    • Actualité
    • 06.02.2026

    SEROPHOBIE

    Image : Anthony Leprince pour Studio Capuche

    Par Fred Lebreton

    Armée américaine : le Pentagone relance l'incertitude pour les recrues vivant avec le VIH

     

    En suspendant la formation des nouvelles recrues vivant avec le VIH, le Pentagone ouvre la voie à un possible retour en arrière. Alors que la justice américaine n’a pas encore tranché définitivement, l’administration Trump et le ministère de la Défense semblent prêts à rétablir une politique d’exclusion pourtant contredite par les données scientifiques et des années de contentieux. Explications.

    Une suspension provisoire aux allures de signal politique
    Chaque jour qui passe, l’administration Trump plonge les États-Unis davantage dans l’obscurantisme. Le ministère américain de la Défense a ordonné la suspension immédiate de la formation initiale des recrues vivant avec le VIH récemment engagées dans l’armée. Cette décision, révélée par CNN, le 17 janvier dernier, concerne les candidats-es déjà admis-es, mais pas encore envoyés-es en formation, sans que leur nombre exact ne soit connu à ce stade. Dans un mail interne émanant du commandement américain du traitement des enrôlements militaires (US Military Entrance Processing Command), le Pentagone précise que cette suspension est temporaire, dans l’attente d’une décision politique attendue « dans les prochaines semaines ». En filigrane, se profile la possibilité d’un rétablissement pur et simple de l’interdiction de l’enrôlement des personnes vivant avec le VIH au sein des forces armées, une politique en vigueur pendant des décennies au sein du ministère de la Défense.

    Retour en arrière. En 2024, un juge fédéral avait estimé que l’armée ne pouvait pas refuser l’enrôlement de personnes vivant avec le VIH asymptomatique, soulignant que les progrès médicaux avaient profondément transformé la prise en charge de l’infection. Le tribunal avait alors reconnu que des militaires sous traitement, avec une charge virale indétectable, étaient pleinement aptes à exercer leurs fonctions, y compris lors de déploiements à l’étranger. Mais en appel, une cour fédérale a suspendu cette décision le mois dernier, autorisant le Pentagone à appliquer ses propres règles tant que l’affaire n’est pas définitivement juridiquement tranchée. Une marge de manœuvre dont le ministère semble, aujourd’hui, se saisir sans tarder.

    Dans l’attente d’une décision définitive, le bureau des politiques d’accession du Pentagone planche sur la suite à donner. Les questions adressées par CNN ont été renvoyées vers le ministère de la Justice, signe d’un dossier politiquement et juridiquement sensible. Cette suspension, présentée comme administrative et transitoire, est perçue par de nombreuses associations de lutte contre le VIH comme un gel stratégique, prélude à un retour assumé à une politique d’exclusion fondée sur le statut sérologique, malgré l’évolution des connaissances scientifiques et des pratiques médicales.

    Science, justice et idéologie : le retour d’une discrimination assumée ?
    La décision judiciaire de 2024 faisait suite à plusieurs années de bataille procédurale, engagée par trois personnes vivant avec le VIH auxquelles l’armée avait refusé l’accès ou la réintégration. Parmi elles, Isaiah Wilkins, membre de la garde nationale de Géorgie, s’était vu interdire de rejoindre la réserve de l’armée de terre après la découverte de sa séropositivité. « C’est une victoire non seulement pour moi, mais aussi pour d’autres personnes vivant avec le VIH qui souhaitent servir », déclarait-il après la décision du tribunal, affirmant n’avoir « jamais envisagé de renoncer » à son engagement militaire. Cette victoire judiciaire avait alors été saluée comme une reconnaissance tardive, mais essentielle de la réalité scientifique du VIH aujourd’hui. Une victoire de plus pour I = I (charge virale indétectable = VIH intransmissible). Un argument scientifique que le juge fédéral avait explicitement repris, estimant que l’exclusion des recrues séropositives au VIH ne reposait plus sur aucune justification rationnelle liée à l’état de préparation militaire.

    Pourtant, le gouvernement américain a immédiatement fait appel. Dans cet appel, le ministère de la Justice affirme que l’armée subirait un « préjudice » en étant contrainte d’accepter des personnes ne remplissant pas ses « critères internes ». Un raisonnement que conteste vivement Greg Nevins, conseiller juridique principal de Lambda Legal, l’une des organisations non gouvernementales impliquées dans l’affaire. « Ils admettent des personnes vivant avec le VIH dans l’armée depuis août 2024, et nous n’avons entendu parler d’aucun problème », souligne-t-il, voyant dans l’argument gouvernemental « l’aveu tacite ultime qu’il n’y a eu aucun véritable impact négatif sur l’état de préparation militaire ».
    Cette inflexion s’inscrit dans une dynamique plus large de durcissement idéologique au sein du Pentagone sous l’autorité du secrétaire à la Défense Pete Hegseth. Après l’interdiction faite aux militaires transgenres de servir, puis la publication d’une liste de conditions médicales nécessitant des dérogations exceptionnelles, le VIH pourrait redevenir un critère d’inaptitude, en contradiction frontale avec les politiques plus inclusives mises en place en 2022 sous Lloyd Austin, ancien vice-chef d'état-major de l'armée américaine. Une étude récente du Military Health System rappelle pourtant qu’entre 1990 et 2024, plus de 11 000 militaires ont été diagnostiqués-es séropositifs-ves au VIH, majoritairement des hommes, sans que cela empêche le fonctionnement des forces armées. La suspension actuelle, loin d’être anecdotique, ravive ainsi le spectre d’une discrimination institutionnalisée, au moment même où la science n’a jamais autant plaidé pour son abandon.

     

    Armées : un tournant majeur acté en 2023 pour les personnes vivant avec le VIH en France

    Quid des militaires vivant avec le VIH en France ? Le 27 avril 2023, les associations de lutte contre les discriminations et le VIH saluaient une avancée longtemps attendue : la décision du ministère des Armées de mettre fin à l’exclusion systématique des personnes vivant avec le VIH, jusque-là fondée sur le référentiel médical « SIGYCOP », largement dénoncé comme obsolète et discriminatoire. Ce système de cotation, utilisé pour évaluer l’aptitude médicale à de nombreux métiers d’agents-es de l’État (notamment au sein des armées, de la gendarmerie ou des unités de sécurité civile et de sxapeurs-pompiers), écartait, de fait, la majorité des personnes séropositives au VIH, sans prise en compte de leur état de santé réel. Cette situation avait conduit les associations MOUSSE, ADHEOS, Stop Homophobie, Elus locaux contre le sida, Familles LGBT et FLAG ! à déposer un recours devant le Conseil d’État en décembre 2020, rejoint par AIDES en 2021. Quelques mois après que le ministère de l’Intérieur a mis fin à cette exclusion dans la police nationale, en décembre 2022, le ministre des Armées de l’époque, Sébastien Lecornu, annonçait, à son tour, la fin prochaine de cette discrimination au sein des forces armées. Les associations se félicitaient alors de cette « avancée majeure », rappelant que, dans la quasi-totalité des cas, les personnes vivant avec le VIH sous traitement avaient une charge virale indétectable et ne transmettaient pas le virus, et que les traitements avaient profondément évolué, passant de protocoles lourds à des prises simplifiées, voire à des injections espacées sur plusieurs mois. Tout en soulignant le caractère symbolique et concret de cette décision, elles appelaient déjà à une révision des textes concernant d’autres corps, notamment les pompiers professionnels et volontaires, afin que l’ensemble des agents-es concernés-es bénéficient des mêmes droits. Ce rappel intervenait dans un contexte juridique renforcé par la loi du 6 décembre 2021, qui interdisait toute restriction d’accès à l’emploi fondée sur l’état de santé sans évaluation individualisée et instaurait un comité chargé d’actualiser régulièrement les normes au regard des données scientifiques.