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    L'Actu vue par Remaides : Applis gays : la sérophobie à visage découvert

    • Actualité
    • 02.02.2026

     

    Sérophobie

    Crédit image : Anthony Leprince Studio Capuche

     

    Par Fred Lebreton

    Applis gays : la sérophobie à visage découvert 

     

    Quarante-cinq ans après le début de l’épidémie de VIH/sida et alors que le consensus scientifique sur I = I est largement établi, la sérophobie demeure une réalité brutale. Sur les applications de rencontre gays comme Grindr, elle s’exprime sans détour, laissant des traces durables sur les trajectoires intimes. Des États-Unis à la France, les témoignages convergent et révèlent une sérophobie persistante, nourrie par un traumatisme collectif que les avancées scientifiques peinent encore à faire reculer.

     

    Cody, 19 ans, face à la sérophobie ordinaire

    Dans la chambre qu’il occupe à Hollywood, en Floride, Cody Nester, 19 ans, fait défiler les profils sur Grindr comme des milliers d’autres jeunes gays de sa génération. À première vue, rien d’exceptionnel : une discussion démarre, une alchimie semble naître, l’idée d’une rencontre se dessine. Puis vient le moment qu’il redoute. Celui où il faut dire. « As-tu vu sur mon profil que je suis séropositif ? », écrit-il, presque mécaniquement. La réponse est immédiate et violente : « Tu es dégoûtant. Je ne sais pas pourquoi tu es ici. » Quelques secondes plus tard, le profil disparaît. Blocage et rideau. Une scène banale, presque routinière, dans la vie affective de ce jeune homme diagnostiqué séropositif l’année précédente.

    Cody vit avec le VIH, il est sous traitement et en charge virale indétectable, donc intransmissible. La science est claire, documentée, martelée depuis des années : une personne vivant avec le VIH avec une charge virale indétectable ne transmet pas le virus lors de rapports sexuels. Pourtant, cette réalité se heurte à une autre, tout aussi tangible : celle du rejet. « Je dirais que 95 % des mecs répondent de cette façon, explique-t-il au média Gay Times. La conversation se passe bien, ils sont partants pour qu’on se rencontre puis quand je mentionne le VIH, c’est toujours : "Oh non, ça va pas être possible". » Parfois, les messages sont encore plus crus : « Tu n’obtiendras jamais rien dans ta vie », « Pourquoi tu ne meurs pas ? », « Pourquoi es-tu ici ? ». Le plus souvent, c’est le silence, un "non" sec ou un blocage brutal.

    Ces violences sérophobes s’inscrivent dans un contexte plus large. Selon un rapport de GLAAD (Gay & Lesbian Alliance Against Defamation – une association américaine de veille médiatique œuvrant à dénoncer les discriminations et les attaques à l’encontre des personnes LGBT dans les médias) publié en 2022, près de 90 % des Américains-es reconnaissent que la stigmatisation liée au VIH existe encore. Une enquête menée en 2019 révélait, par ailleurs, que 64 % des répondants-es se déclaraient mal à l’aise à l’idée d’avoir des relations sexuelles avec une personne vivant avec le VIH, même lorsque celle-ci suivait un traitement efficace. Pour Cody, ces chiffres sont une réalité et prennent la forme d’une répétition incessante de micro-agressions, qui finissent par peser lourd. « Ça te fait te sentir moins que rien. Comme si tu étais sale. Comme si tu n’étais pas digne d’être aimé », explique-t-il.

    Le poids du rejet et de l’auto-stigmatisation

    L’expérience de Cody est loin d’être isolée. Pour de nombreuses personnes vivant avec le VIH, les applications de rencontre sont devenues des espaces où la sérophobie s’exprime de manière décomplexée, souvent sans contradiction ni sanction. Sur les profils, certaines mentions indiquent sans détour des formules sérophobes comme « clean only », (« propres seulement ») ou « no poz » (« pas de séropos »). Derrière une façade de modernité et de discours informés, la peur demeure. « Il y a cette illusion de progrès, analyse Kim Koester, professeure associée au département de médecine de l’Université de Californie à San Francisco. Les personnes qui utilisent ces applis connaissent les mots "Prep" ou "I = I", mais ils ne les ont pas intégrés émotionnellement. La peur est toujours là. »

    Cette peur se transforme, au fil des expériences, en une charge mentale intérieure pour les personnes vivant avec le VIH. La stigmatisation ne se contente pas d’être externe : elle s’infiltre, s’installe, devient intime. « La stigmatisation ne se limite pas à ce que les autres vous disent, explique Laramie Smith, professeure de santé publique à l’Université de Californie. Elle devient quelque chose que vous vous dites à vous-même. » Cette auto-stigmatisation est l’un des effets les plus délétères du rejet répété. Elle affecte l’estime de soi, fragilise la santé mentale, favorise l’isolement social et peut même entraîner des conséquences sur l’observance des traitements. Plusieurs études montrent que les personnes vivant avec le VIH exposées à une forte stigmatisation sont plus susceptibles de souffrir de dépression et d’anxiété. Face à ces mécanismes, certaines personnes choisissent de ne plus mentionner leur statut sérologique, d’autres se retirent complètement des espaces de rencontre. D’autres encore tentent de « tout faire bien », comme Cody, en affichant clairement leur statut sur leur profil, espérant désamorcer la violence par la transparence. En vain, le plus souvent. « Dès que je le dis, c’est "Non". C’est toujours le même schéma. Les gens ne savent pas, et ils ne veulent pas savoir. » Rationnellement, Cody sait qu’il ne représente aucun danger pour ses partenaires. Émotionnellement, le message répété est tout autre : il devient indésirable, à part, suspect. Une dissonance qui laisse des traces durables.

     

    tes clean

    Crédit image : Anthony Leprince Studio Capuche

     

    « Jamais de la vie, je te touche ; tu as le sida ! »

    La sérophobie observée sur les applications de rencontre gays aux États-Unis trouve en France le même écho. Dès 2019, face à la multiplication de récits similaires, Fred Lebreton [auteur de cet article, ndlr], et son ami Julien Ribeiro lancent sur Instagram le compte « Séropos vs Grindr », sur le modèle du compte « Personnes racisées vs Grindr ». L’objectif : rendre visible une violence ordinaire, trop souvent banalisée, en publiant des captures d’écran de messages reçus par des gays séropositifs sur les applis de drague comme Grindr. En quelques jours à peine, les témoignages affluent par dizaines. Le compte qui n’est plus alimenté aujourd’hui, reste actif pour garder une trace numérique de cette sérophobie.

    À la rédaction de Remaides, le constat est identique : numéro après numéro, les témoignages de sérophobie sur les applis gays s’accumulent, dessinant une réalité systémique plutôt qu’anecdotique. Dimitri (Remaides n°113 ; automne 2020), se souvient d’un message reçu sur Hornet après avoir mentionné sa séropositivité sur son profil. « La première chose qu’il m’a écrite, c’était : "T’as le sida ?" », raconte-t-il. Il tente d’abord de répondre calmement, d’expliquer « la différence entre VIH et sida », avant de comprendre que son interlocuteur n’est « pas dans la discussion, mais dans la provocation et l’agressivité ». « J’ai fini par le bloquer », conclut-il. Pour Léo (Remaides n°120 ; été 2022), la violence passe aussi par des mots en apparence anodins, mais chargés de violence. « Il y a encore beaucoup de sérophobie chez les gays, comme les mecs sur les applis qui te demandent si tu es "clean". Cette question est horrible et laisse entendre que les séropos seraient sales ! », dénonce-t-il. Les insultes, elles, sont parfois d’une violence inouïe : « Va crever, le sidaïque ! » reçoit-il un jour. Face à ces attaques, Léo oscille entre protection et pédagogie. « Parfois je bloque quand c’est trop violent, et parfois j’essaie d’expliquer "Indétectable = Intransmissible". »

    De son côté, Malik (Remaides n°126 ; hiver 2023), décrit une expérience des applis de drague mêlant sérophobie et grossophobie. « Je me suis retrouvé face à des mecs de la communauté gay qui me disaient : "Jamais de la vie, je te touche ; tu as le sida !" ou encore : "Déjà que t’es gros, en plus t’es séropo !" », raconte-t-il. Pour lui, ces paroles ont entraîné des conséquences concrètes et durables. « Le rejet de la communauté gay m’a tellement isolé que je suis tombé dans la drogue. » Ces témoignages, recueillis sur plusieurs années, disent tous la même chose : malgré les avancées thérapeutiques, malgré la diffusion du message I = I, la sérophobie continue de structurer les relations intimes et communautaires. Elle rappelle que, même au sein de groupes historiquement mobilisés contre le VIH, les représentations héritées du passé restent puissantes et profondément destructrices.

    Un traumatisme communautaire transmis de génération en génération

    Pour Laramie Smith, cette stigmatisation est totalement injustifiée. « Avec les traitements d’aujourd’hui, cela ne devrait pas être un changement de vie. Dire qu’on vit avec le VIH ne devrait pas être différent de dire qu’on vit avec le diabète. La science nous le montre. » Pourtant, la réalité sociale reste en décalage avec ces avancées. Même la Prep, pourtant largement promue dans la communauté gay, demeure entourée de jugements : en 2024, moins de 600 000 Américains-es y avaient recours, et les personnes qui la prennent font encore l’objet de jugements ou de stéréotypes.

    Pourquoi l’éducation ne suffit-elle pas ? Pour de nombreux-ses experts-es, la réponse se trouve dans l’héritage émotionnel des « années sida » (la période 1981-1996 avant l’arrivée des traitements efficaces). « Le VIH est encore associé à la mort, à la culpabilité, au sexe "irresponsable" », analyse Xavier A. Erguera, coordinateur de recherche clinique à l’Université de Californie à San Francisco (UCSF). Ces récits se sont forgés dans les années 1980 et 1990, au cœur d’un traumatisme collectif marqué par les pertes, l’abandon institutionnel et la peur. Ils se transmettent, parfois malgré eux, aux générations suivantes. « Les jeunes n’ont pas connu les ravages du sida, mais ils ont hérité de la peur, sans le contexte », poursuit-il. Même constat pour Tim Madesclaire, accompagnateur communautaire au SPOT Beaumarchais de AIDES à Paris et personne vivant avec le VIH depuis 1986. Dans un entretien accordé à Remaides en 2024, le militant parle lui d’une « transmission mélancolique » de ce traumatisme. « J’entends chez des garçons de 20 ou 30 ans des narratifs exactement similaires à ceux des années 90 : un sens du drame, une tension de vie démesurée par rapport à la situation qu’ils vivent. On a transmis un stress qui n’est plus l’actualité. » Pour Tim Madesclaire, l’enjeu est désormais de transmettre la mémoire des « années sida » sans en faire un fardeau. « Il faut transmettre l’histoire, mais sans en faire un poids trop lourd pour les nouvelles générations. »