L'Actu vue par Remaides : Afravih 2026 : contre le VIH, l’innovation ne suffira pas sans accès équitable
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- 15.06.2026

La professeure Alexandra Calmy lors de sa présentation à la conférence Afravih 2026 à Lausanne. Crédit image : Thierry Tran
Par Thierry Tran et Fred Lebreton
Afravih 2026 : contre le VIH, l'innovation ne suffira pas sans accès équitable
Lors de la plénière du 6 mai dernier à l’Afravih 2026 à Lausanne, la professeure Alexandra Calmy a dressé un panorama des innovations qui pourraient transformer la prise en charge du VIH dans les prochaines années. Traitements à longue durée d’action, anticorps neutralisants, médecine personnalisée et accès aux génériques : la spécialiste suisse des maladies infectieuses a rappelé que les avancées scientifiques ne suffiront pas sans une volonté politique forte pour garantir un accès équitable aux nouvelles thérapies.
Du dolutégravir à la médecine personnalisée
Médecin infectiologue aux Hôpitaux universitaires de Genève et professeure à l’Université de Genève, Alexandra Calmy est l’une des spécialistes du VIH les plus reconnues dans le monde. Ses travaux portent notamment sur l’accès aux traitements, les innovations thérapeutiques et les enjeux de santé publique dans les pays à ressources limitées. Invitée en plénière à l’Afravih 2026, elle a consacré son intervention à l’évolution des stratégies thérapeutiques contre le VIH.
Avant d’aborder les innovations à venir, la professeure a rappelé le chemin parcouru avec le dolutégravir, aujourd’hui considéré comme la pierre angulaire du traitement du VIH. Grâce aux licences volontaires accordées aux fabricants de génériques, 129 pays ont pu accéder à cette molécule. En cinq ans seulement, le dolutégravir a été largement déployé dans les traitements de première, deuxième et troisième lignes.
Pour la spécialiste, ce modèle centré sur des « lignes de traitement » appartient toutefois au passé. L’enjeu est désormais de proposer à chaque personne le traitement le plus adapté à sa situation. Cette approche individualisée est d’autant plus importante que certaines personnes peuvent présenter des effets indésirables, comme une prise de poids sous dolutégravir.
Que signifie encore innover en 2026 ?
Selon Alexandra Calmy, les nouveaux traitements doivent répondre à plusieurs défis biologiques. Ils doivent notamment être efficaces contre le VIH-2 (souche plus rare du VIH principalement présent en Afrique de l'Ouest) ; ils doivent permettre de limiter l’apparition de résistances lorsque la prise du traitement n’est pas optimale, être compatibles avec certaines co-infections comme l’hépatite B ou la tuberculose, et pouvoir être utilisés pendant la grossesse ou l’allaitement sans risque pour l’enfant. L’innovation doit également répondre à des enjeux d’implémentation : maintenir des prix accessibles ou encore espacer autant que possible les prises ou les injections comme avec le long acting.
Aujourd’hui, près des trois quarts des traitements en développement appartiennent à trois grandes familles :
-les anti-intégrases (comme le dolutégravir, bloquant l’étape d’intégration du génome du VIH dans le génome de cellules humaines) ;
-les anti-capsides (comme le lénacapavir, qui bloque le désassemblage et l’assemblage de la capside contenant notamment le génome du virus) ;
-les anticorps neutralisants à large spectre d’action (qui ont la capacité de se lier à de nombreux variants du VIH et de faciliter et renforcer la réponse immunitaire).
Les autres classes sont néanmoins également concernées comme les inhibiteurs nucléosidiques de la translocation de la transcriptase inverse (comme l’islatravir, la doravirine ou le très attendu alimatravir, qui bloque la conversion du génome viralde sa forme originale ARN vers sa forme ADN).
Ces nouvelles approches présentent plusieurs caractéristiques remarquables. D’abord, certaines molécules peuvent être utilisées à la fois pour le traitement du VIH et pour la prévention (Prep). Ensuite, elles permettent des durées d’action beaucoup plus longues. Alors que la bithérapie injectable cabotégravir/rilpivirine nécessite aujourd’hui une injection tous les deux mois, certaines stratégies en développement pourraient permettre de n’administrer qu’une injection tous les six mois.
Les promesses et les limites des anticorps
Alexandra Calmy a également évoqué les anticorps neutralisants à large spectre, qui suscitent un intérêt croissant, notamment dans les recherches visant une rémission durable du VIH. Ces anticorps présentent toutefois une limite importante : leur efficacité dépend des souches du VIH présentes chez chaque personne. Même lorsqu’ils sont utilisés en combinaison, ils ne conviennent pas à tous les profils, ce qui renforce encore l’idée d’une médecine plus personnalisée. Autre angle mort : la prise en charge de l’hépatite B. Les nouvelles stratégies thérapeutiques n’intègrent généralement pas le ténofovir, molécule essentielle pour contrôler cette infection. Dans ce contexte, Alexandra Calmy estime qu’il est indispensable de renforcer la vaccination contre l’hépatite B, qui est très efficace.
Une convergence des recommandations internationales
La spécialiste a souligné le rapprochement progressif entre les recommandations de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) et celles de l’European AIDS Clinical Society (EACS). Pour les personnes débutant un traitement, la stratégie privilégiée reste une trithérapie associant le dolutégravir à deux autres antirétroviraux, dont le ténofovir. Pour les personnes dont la charge virale est durablement contrôlée (indétectable) et qui ne sont pas porteuses du virus de l’hépatite B, une simplification du traitement est désormais possible grâce à une bithérapie associant dolutégravir et lamivudine. Une autre option consiste à recourir au traitement injectable à longue durée d’action associant cabotégravir et rilpivirine.
L’accès aux innovations, un enjeu politique majeur
Au-delà des avancées scientifiques, Alexandra Calmy a insisté sur les enjeux économiques. La bithérapie orale est aujourd’hui disponible à un coût relativement bas, tandis que les nouvelles innovations restent concentrées entre les mains de trois grands laboratoires : ViiV Healthcare, Gilead Sciences et Merck & Co, qui privilégient des prix élevés, voire très élevés. Cette concentration limite la concurrence et pèse sur les négociations de prix. Pour favoriser l’accès aux traitements, la chercheuse défend le recours aux licences volontaires permettant la fabrication de génériques, comme cela a été le cas pour le dolutégravir. Elle estime également que les recommandations de l’OMS jouent un rôle décisif en créant les conditions d’un marché suffisamment important pour encourager ces accords. Des versions génériques du traitement injectable cabotégravir/rilpivirine sont d’ailleurs attendues pour la fin 2027.
Penser l’accès dès la recherche clinique
Pour Alexandra Calmy, la question de l’accès aux traitements doit être intégrée dès les premières étapes de la recherche clinique. Cela implique notamment de mieux représenter les femmes et les populations issues de différentes origines dans les essais cliniques. Cela suppose aussi de déplacer davantage la recherche vers les régions les plus touchées par l’épidémie, notamment en Afrique. Elle a cité plusieurs études menées en Afrique du Sud, au Kenya, en Ouganda et au Zimbabwe, illustrant cette volonté de rapprocher la recherche des populations concernées. La chercheuse défend une vision de la recherche comme outil d’équité autant que d’innovation. Selon elle, les personnes concernées doivent être associées à toutes les étapes du processus afin de garantir que les futurs traitements répondent réellement à leurs besoins Et leur seront accessibles.
Une année charnière pour la lutte contre le VIH
En conclusion, la professeure Alexandra Calmy a décrit 2026 comme une année charnière pour la lutte contre le VIH, sur les plans scientifique, financier, social et politique. Si les innovations thérapeutiques n’ont jamais été aussi nombreuses et prometteuses, leur déploiement reste menacé par des financements incertains. Pour relever ces défis, elle estime indispensable de concilier trois objectifs : poursuivre la lutte contre l’épidémie ; répondre à la diversité des besoins de toutes les personnes vivant avec le VIH et simplifier l’accès aux soins. Selon elle, les traitements à longue durée d’action et les anticorps neutralisants à large spectre participent d’une véritable révolution scientifique. Mais sans stratégie de santé publique et sans volonté politique forte, ces avancées risquent de ne pas bénéficier à celles et ceux qui en ont le plus besoin. « L’accès à un nouveau médicament doit être anticipé le plus tôt possible », a-t-elle rappelé, soulignant que la mise à disposition de versions génériques à grande échelle reste un processus long et complexe.
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Thierry Tran, administrateur de AIDES, lors de la conférence Afravih 2026 à Lausanne en mai 2026. Crédit images : Fred Lebreton