Aller au contenu principal
Skip to main content Je fais un don

    L’Actu vue par Remaides : « Afravih 2026 : la lutte contre le VIH vacille sous le choc des coupes budgétaires »

    • Actualité
    • 11.05.2026


    La plénière d'ouverture de la conférence AFRAVIH à Lausanne, en mai 2026. Crédit image : Fred Lebreton

    Par Adriana Arciniegas, Lucas Vallet, Thierry Tran et Fred Lebreton

    AFRAVIH 2026 : la lutte contre le VIH vacille sous le choc des coupes budgétaires

    À Lausanne, la conférence Afravih 2026 s’est ouverte dans un climat d’inquiétude rarement aussi palpable. Face à l’effondrement des financements internationaux, notamment américains et européens, associations communautaires, médecins et activistes alertent sur des conséquences déjà visibles dans plusieurs pays du Sud : licenciements de pairs-es éducateurs-rices, arrêt de programmes de Prep et fragilisation des droits humains. Derrière les discours diplomatiques, un constat domine : la promesse de mettre fin au sida d’ici 2030 semble de plus en plus utopique.

    À Lausanne, l’Afravih 2026 s’ouvre sous la pluie… et les retards !

    Lundi 4 mai 2026, 12h30 : « En raison d’un retard de nonante (90) minutes, votre train doit s’arrêter à Vallorbe. Merci de prendre une correspondance jusqu’à Lausanne » nous annonce de façon laconique l’employé de la compagnie ferroviaire. Et c’est ainsi que plus d’une centaine de participants-es de la conférence Afravih 2026 se retrouvent sur le quai d’une gare suisse au milieu de nulle part. Médecins, soignants-es, chercheurs-ses, députés-es, activistes, journalistes, un joyeux mélange de personnes un peu perdues. Tout à coup, un mouvement de foule… Un TER régional arrive ! Et nous voilà agglutinés-es les uns-es sur les autres comme sur la ligne 13 du métro parisien aux heures de pointe. Situation cocasse alors que certains-es d’entre nous sont attendus-es à des symposiums prévus à… 12h30 ! C’est finalement vers 14h30 que notre train arrive enfin à Lausanne, non sans une interruption de quelques (longues) minutes en pleine voie, Histoire d’ajouter un peu de piment (et de stress !) à ce périple. Dans notre rame, Florence Thune, directrice générale de Sidaction, prend ce contretemps avec philosophie et humour ; elle qui est connue pour partager ses galères (quasi quotidiennes) de RER sur ses réseaux sociaux.

    Nous arrivons à la gare de Lausanne sous une pluie légère de printemps. Rien de spectaculaire, mais juste ce qu’il faut pour poser une ambiance un peu grise, à l’ouverture de cette conférence francophone consacrée à la lutte contre le VIH. À la sortie, la ville se découvre vite verticale : ici, tout monte ou descend. Entre la gare et les quais du lac Léman, il faut composer avec les pentes, les escaliers, les métros. Lausanne, environ 140 000 habitants-es, est à la fois une ville universitaire dynamique, siège du Comité international olympique, et un carrefour international à taille humaine, où se croisent institutions, chercheurs-ses et organisations engagées. Nous sommes ici pour la 13e Conférence de l’Afravih, qui se tient du 4 au 7 mai 2026. Dans un contexte mondial où la réponse au VIH est fragilisée par des crises multiples, le mot d’ordre est à la remobilisation. 

    VIH : financements en berne, ambitions en sursis

    À peine le temps de récupérer nos badges qu’il faut courir à la session des Amis du Fonds Mondial qui ouvre le bal. En ouverture, l’Onusida alerte. Plus de 60 programmes ont été affectés ou arrêtés, tandis que l’accès à la Prep a reculé dans plusieurs pays. « La crise n’a pas seulement concerné les financements, mais aussi les droits humains », résume Anne-Claire Guichard (Onusida), évoquant une hausse des lois répressives. Résultat : une qualité des soins en baisse et des coûts en hausse pour les patients-es, loin de l’objectif de réduire de 90 % les nouvelles infections d’ici 2030.

    Sur le terrain, les témoignages confirment cette dégradation. Au Mali, Bintou Dembélé Keita (ARCAD Santé, membre de Coalition PLUS) décrit une réponse « très fragile », marquée par une perte d’environ 20 % des ressources et l’arrêt de nombreux programmes. « Sans financement public réel, tout repose sur des acteurs déjà fragilisés », insiste la militante et médecin, pointant une hausse inquiétante des infections chez les jeunes. Même constat au Cameroun, où les associations parlent d’un « véritable choc » : fermetures d’organisations, arrêt de services essentiels, notamment en santé mentale. « Sans les communautés, la réponse ne fonctionne pas », rappelle une activiste dénonçant aussi la criminalisation et la stigmatisation qui éloignent les populations des soins.

    Face à cette crise, le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme reconnait devoir « prioriser pour sauver des vies », selon sa directrice de la communication, Françoise Vanni, en misant sur les financements locaux dans chaque pays et l’innovation. Certains pays, comme la Côte d’Ivoire, ont déjà réagi en augmentant fortement leur budget VIH, mais ces efforts restent inégaux. Côté européen, Anne-Claire Amprou, ambassadrice française pour la santé mondiale, admet une baisse de l’aide publique, tout en appelant à « repenser l’architecture de la santé mondiale ». 

    Dans ce contexte, le député PS Arthur Delaporte (par ailleurs, co-président du groupe d’étude sur le VIH-sida à l’Assemblée nationale) apporte une lecture politique plus large, en lien avec les débats à l’Assemblée. Il a d’ailleurs porté une résolution adoptée en mars 2025 sur la lutte contre le VIH, qui vise à réaffirmer l’engagement de la France et à alerter sur les conséquences des baisses de financements. Il souligne que les finances publiques sont sous tension partout dans le monde, mais que la santé reste une variable d’ajustement, souvent considérée, à tort, comme secondaire, en particulier pour les populations les plus vulnérables. Le député insiste sur le fait que la santé mondiale est un enjeu stratégique et politique : un affaiblissement de la réponse au VIH aura des répercussions globales. Dans un contexte international marqué par le retrait ou le désengagement de certains acteurs, notamment les États-Unis, il appelle l’Europe à prendre le relais et à assumer un rôle plus fort. Il alerte aussi sur les reculs observés en Europe même, avec des baisses importantes de financements (jusqu’à 60 % dans certains cas), et sur la nécessité d’une position politique claire à l’échelle européenne.

    Finalement, la session a mis en lumière un décalage saisissant entre les ambitions affichées, mettre fin au sida d’ici 2030, et la réalité actuelle : recul des financements, fragilisation des systèmes de santé, et atteintes aux droits humains. 

    « Les lois de nos pays se tendent, les visages se font plus rares »

    Au Théâtre de Beaulieu, la plénière d’ouverture de cette 13e conférence de l’Afravih commence avec les traditionnels discours de bienvenue. Un passage obligé toujours un peu convenu : « Merci d’avoir répondu à l’appel de Lausanne », lance le Pr Matthias Cavassini (chef du Centre hospitalier universitaire vaudois) en accueillant 817 participants-es venus de 40 pays. Très vite, le ton est donné : au-delà des avancées scientifiques, c’est bien le contexte politique mondial qui pèse sur la lutte contre le VIH. La présidente de l’Afravih, la Pre Christine Katlama, alerte sur un durcissement global. « Les lois de nos pays se tendent, les visages se font plus rares », observe-t-elle, pointant la criminalisation persistante des relations entre personnes de même sexe dans plusieurs États. « Nos activités dérangent alors il nous faut collectivement résister. » Elle insiste aussi sur la chute des financements internationaux et appelle à « refonder les solidarités » face aux replis identitaires.


    La Pre Christine Katlama, présidente de l'AFRAVIH, lors de l'ouverture de l'événement à Lausanne. Crédit image : Fred Lebreton

    Même inquiétude du côté de l’Onusida. Sa directrice exécutive, Winnie Byanyima, rappelle que « mettre fin au sida n’a jamais seulement été un défi médical ». En 2025, 1,3 million de nouvelles infections sont encore recensées. Si les traitements ont transformé la maladie depuis 1996, leur accès reste profondément inégal. Elle cite l’exemple du lénacapavir, une innovation révolutionnaire, mais dont l’accès reste compromis par un prix jugé inaccessible pour de nombreux pays. Winnie Byanyima insiste aussi sur le besoin massif de prévention, avec « 20 millions de personnes » qui devraient bénéficier de la Prep. Le constat est sans appel : les financements mondiaux chutent de plus de 23 % en 2025, alors que l’Afrique subsaharienne dépend encore largement de l’aide internationale. « Sans changement structurel, les inégalités persisteront », prévient la directrice de l’Onusida, appelant à revoir les règles de propriété intellectuelle et à maintenir la pression politique. « Il est encore possible de mettre fin au sida d’ici 2030, mais seulement si nous luttons contre les inégalités. ». 


    La directrice exécutive de l'Onusida, Winnie Byanyima, a rappelé que : "Mettre fin au sida n'a jamais seulement été un défi médical", lors de la plénière d'ouverture. Crédit image : Fred Lebreton

    La directrice de la communication du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, Françoise Vanni, se veut plus mesurée. « L’objectif de la fin du sida est atteignable et nous oblige », affirme-t-elle, sans évoquer la baisse récente des contributions, dont celle de la France. Une intervention consensuelle, aux éléments de langage soigneusement neutres, presque déconnectée de la gravité des alertes entendues plus tôt comme si le sens du consensus, très helvétique, s’était discrètement invité au pupitre…

    « Nous ne reviendrons pas en arrière »

    Ancien directeur exécutif du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme de 2007 à 2012, le Pr Michel Kazatchkine est une figure majeure de la réponse internationale au VIH et des politiques de santé globale. Dernier intervenant de cette plénière un peu (trop) sage, Michel Kazatchkine remet les pendules à l’heure et dresse un constat sans détour : la crise actuelle est autant politique que financière. « Les financements de la santé et l’attention politique à la santé s’effondrent au moment même où les vulnérabilités s’accroissent » dans un monde marqué par les guerres, l’érosion du droit international et une confiance fragilisée entre États, lance-t-il. Cinq ans après la crise Covid-19, « le monde n’est en fait pas vraiment plus sûr sur le plan sanitaire qu’il ne l’était avant la pandémie ». Le choc le plus brutal vient des États-Unis : dès le retour au pouvoir de Donald Trump avec le retrait de l’OMS, le démantèlement de l’USAID et l’arrêt de programmes qui provoquent « des vies humaines perdues, l’interruption de programmes vitaux de prévention et de traitement, l’arrêt d’essais cliniques ». Si une partie des financements est rétablie, Washington impose désormais une logique bilatérale : « Gérer l’ensemble de l’aide en santé de façon strictement bilatérale », avec des contreparties jugées lourdes, allant « d’un cofinancement national » à « un accès privilégié […] à des données sanitaires sensibles ». Certains pays refusent : « la Zambie, le Zimbabwe ont rejeté les termes […] en dénonçant des accords inéquitables », rappelle-t-il, tandis que le Ghana a décliné un projet à 100 millions de dollars. Pour Michel Kazatchkine, la rupture est nette : « Nous ne reviendrons pas en arrière », prévient-il, évoquant un basculement durable de l’ordre sanitaire mondial. »


    Le Pr Michel Kazatchkine a déploré "une erreur stratégique, morale et politique" à propos du désengagement de la France dans ses financements au Fonds mondial. Crédit image : Fred Lebreton

    Les coupes françaises : « une erreur stratégique, morale et politique »

    Au-delà des États-Unis, c’est toute l’architecture du financement mondial de la santé qui vacille. « La baisse de la contribution américaine n'est pas un accident isolé. La France, l'Allemagne, la Commission européenne, le Royaume-Uni, les Pays-Bas, la Suisse ont tous considérablement diminué leur aide publique en santé. Ainsi la France, cofondatrice et deuxième contributrice du Fonds mondial jusque l'an dernier, ne s’est engagée que pour 660 millions d’euros pour la période 2026-2028 ce qui représente une baisse de 60 % par rapport aux montants alloués pour le cycle 2023-2025. Une décision que je dois avouer être pour moi incompréhensible et être une erreur stratégique, morale et politique », déplore Michel Kazatchkine, sous les applaudissements de la salle. « Dans le monde interdépendant dans lequel nous vivons, l'aide au développement n'est pas un geste altruiste. C'est un investissement dans notre propre stabilité. Et chacun sait dans cette salle combien cette aide a permis de progrès. Des gains qui ont transformé des centaines de millions de vies, des gains qui ne sont ni abstraits ni anecdotiques. Et ceci veut dire que réduire l'aide, c'est en fait amplifier le risque », pointe l’ancien directeur du Fonds mondial.

    Pour expliquer ce désengagement, il évoque « la priorité donnée […] à la défense, au réarmement », mais aussi « une forme de fatigue » et surtout une relégation de la santé hors du débat public : « la pandémie de Covid-19 a déjà été totalement oubliée ». Face à ce tournant, Michel Kazatchkine appelle à reconstruire un modèle plus durable : « un leadership national », une aide « plus stratégique, plus respectueuse des dynamiques locales », et de nouveaux leviers financiers. Mais la transition sera rude, notamment pour les pays les plus pauvres confrontés à « un choc brutal ». Dans ce contexte, il en appelle à la mobilisation collective : « il n’y a qu’un seul choix, c’est aller de l’avant », tout en rappelant que « la santé ne sera pas un choix budgétaire, mais avant tout un choix politique ».

    C’est ainsi que s’achève cette plénière d’ouverture marquée par l’absence d’un-e activiste vivant avec le VIH, ce que Florence Thune, directrice générale de Sidaction, n’a pas manqué de pointer dans un post publié le jour même sur sa page Linkedin : « Des intervenants et intervenantes de grande qualité, riches en expériences de haut niveau comme il est coutume de dire. Des personnes engagées à tous les niveaux au sein de leur institution respective. Ne manque plus, malheureusement, qu’un représentant ou représentante des communautés concernées, vivant avec le VIH ou non… Il ou elle n’a pas dû avoir son visa. »

    « Des collègues sont emprisonnés, des organisations interdites d’exister »

    Mardi 05 mai 2026, session « Financement en berne : rebondir ». Devant une salle attentive, Vincent Leclercq, directeur général de Coalition PLUS, dresse un tableau sombre, mais réaliste de la riposte communautaire mondiale face aux crises géopolitiques et financières. Dès les premières secondes de son intervention, le militant reconnaît sa difficulté à parler de « riposte communautaire » dans un contexte où « des collègues sont incarcérés, poursuivis, arrêtés » et où certaines organisations sont désormais « interdites d’exister ». Il décrit un mouvement associatif fragilisé de toutes parts : guerres, restrictions des libertés associatives, crise climatique, recul du multilatéralisme et effondrement des financements internationaux. « La guerre et les conflits, c’est vraiment le pire scénario pour le VIH », insiste-t-il, rappelant que les infrastructures de santé sont détruites pendant que les droits des populations clés reculent brutalement. À cela s’ajoute une défiance croissante envers l’aide publique au développement. « On voit une fatigue des financements internationaux », dénonce Vincent Leclercq, évoquant aussi bien les pays donateurs qui coupent leurs budgets que certains États bénéficiaires qui remettent désormais en cause cette aide. Le directeur général de Coalition PLUS détaille également les nouvelles entraves visant directement les ONG : obligation de placer leurs comptes sous contrôle du Trésor public, menaces judiciaires, arrestations, contrats imposant de ne « pas porter atteinte à l’ordre public ». « Si vous participez à une manifestation, cela peut se retourner contre vous », prévient-il. 


    "On voit une fatigue des financements internationaux", a dénoncé Vincent Leclercq, directeur général de Coalition PLUS. Crédit image : Fred Lebreton

    Dans ce contexte, les coupes budgétaires ont des effets immédiats sur les programmes VIH. Il rappelle que le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme espérait lever 18 milliards de dollars, mais n’en a obtenu que 12,6. « On n’avait déjà pas assez pour mettre les dix millions de personnes vivant avec le VIH sous traitement. Alors avec encore moins, comment cela va-t-il être possible ? », lance-t-il. Il critique aussi la baisse de contribution française au Fonds mondial, qu’il qualifie « d’erreur stratégique ». Les États-Unis restent quant à eux « dans le jeu de la santé mondiale mais à la sauce MAGA [« Make America Great Again », le mouvement politique nationaliste de Donald Trump., ndlr] », avec une logique centrée sur « la sécurité, la souveraineté et la prospérité des États-Unis ». Derrière ces choix politiques, les conséquences sont déjà visibles : fermetures de programmes Prep, ruptures d’intrants, licenciements massifs de pairs-es éducateurs-rices et disparition de petites associations communautaires incapables de survivre financièrement.

    « Si vous n’êtes pas à la table, c’est que vous êtes au menu »

    Face à cette situation, Vincent Leclercq décrit une riposte communautaire contrainte de se réinventer, parfois dans la discrétion, voire la clandestinité. « Nos organisations font face à un dilemme : préserver l’existant à tout prix ou construire un nouveau modèle », explique-t-il. Selon lui, les associations n’ont souvent « pas le choix que de négocier » avec des gouvernements pourtant opposés à leurs valeurs et à la défense des droits humains. Cela passe par des compromis douloureux : adaptation du vocabulaire, invisibilisation de certains termes liés à la diversité ou à l’inclusion (notamment des communautés LGBT+), réduction de la visibilité des actions. « On est parfois obligé d’aller vers une action plus discrète, plus clandestine ou plus informelle », reconnaît le directeur de Coalition PLUS. Malgré ces contraintes, il insiste sur la nécessité de maintenir le dialogue politique. « Si vous n’êtes pas à la table, c’est que vous êtes au menu », glisse-t-il avant quelques sourires dans la salle. En parallèle, les organisations multiplient les recours en justice, les interpellations publiques et les stratégies de protection des activistes. « Ces derniers mois, nous avons été particulièrement impliqués dans des stratégies de sécurisation des activistes qui sont parfois pourchassés et vraiment en danger », raconte-t-il. Le militant appelle aussi à repenser profondément le modèle de la lutte contre le VIH. Pour lui, l’avenir passe par une intégration durable des organisations communautaires dans les systèmes de santé nationaux : création de centres de santé communautaires, reconnaissance institutionnelle, financements domestiques plus pérennes. « Le VIH a toujours été une école de l’innovation », rappelle-t-il, citant les programmes d’échange de seringues ou les offres communautaires de santé sexuelle. Mais Vincent Leclercq met en garde contre un risque majeur : celui de transformer les associations en simples prestataires de service au détriment de leur rôle politique. « Nous avons aussi un rôle de watchdog, un rôle de plaidoyer, et c’est cette fonction-là qui est aujourd’hui en danger », alerte-t-il. 

    En conclusion, le directeur général de Coalition PLUS invite la société civile internationale à une forme d’introspection sur le modèle de solidarité construit depuis 1945. « Le multilatéralisme était avant tout un monopole politique des États-Unis », affirme-t-il, appelant les ONG du Nord à « prioriser les budgets qui restent dans les pays de mise en œuvre » plutôt que ceux conservés dans les pays riches. Quant à la philanthropie privée, il se montre sceptique : « Elle n’a pas la volonté de prendre le relais des financements publics et ce n’est peut-être pas souhaitable quand on connaît les intérêts des industriels. »

    « Les sites communautaires vont là où personne ne veut aller »

    Bintou Dembélé Keita est une médecin et figure historique de la lutte contre le VIH au Mali. Basée à Bamako, elle dirige aujourd’hui ARCAD Santé PLUS (membre et cofondatrice de Coalition PLUS), une organisation communautaire malienne engagée dans la prévention, le dépistage et l’accès aux soins VIH, notamment auprès des populations clés. Dans sa présentation, la militante défend le modèle des centres communautaires de prise en charge du VIH au Mali. Elle décrit des structures « résolument communautaires », pensées « pour et par les communautés », qui interviennent depuis des années auprès des populations les plus exposées au VIH. « C’est courant de travailler la nuit, dans les lieux de consommation de drogues, dans les maisons closes », explique-t-elle. Pour la directrice d’ARCAD Santé PLUS, la force de ces centres réside précisément dans cette capacité à aller vers des publics souvent exclus des systèmes de santé classiques. Les services sont proposés dans des horaires flexibles, adaptés aux réalités des personnes concernées, avec une approche démédicalisée et différenciée. « Les personnes les plus vulnérables peuvent venir dans des espaces ouverts et sécurisés », insiste-t-elle. Ces sites assurent la prévention, la distribution de préservatifs, l’accès à la Prep, les séances d’information et d’accompagnement psychosocial, mais aussi le suivi des traitements antirétroviraux. Au Mali, ARCAD Santé PLUS et ses partenaires ont développé neuf centres communautaires répartis entre Bamako, Ségou, Sikasso, Kayes ou Koulikoro. Parmi eux, figure le CESAC de Bamako, « le premier site communautaire de prise en charge du Mali », créé en 1996 et qui suit aujourd’hui « près de 8 500 patients ». « Avec une qualité de service presque irréprochable », souligne Bintou Dembélé Keita. À Bamako, l’organisation gère aussi un centre de santé sexuelle et un centre de réduction des risques pour les usagers-ères de drogues. L’ensemble du dispositif repose sur environ 55 salariés-es permanents : infirmiers-ères, pharmaciens-nes, assistants-es sociaux-les, mais surtout pairs-es éducateurs-rices et conseillers-ères psychosociaux-les issus-es des communautés concernées. « Ce sont eux qui font le premier contact », rappelle-t-elle. Ces intervenants-es assurent également la distribution communautaire des traitements pour les patients-es stables et maintiennent le lien entre les structures de santé et les populations marginalisées. Chaque année, environ 120 000 personnes vulnérables bénéficient des actions de prévention menées dans le pays. « L’objectif, c’est de les empêcher de s’infecter », résume la militante. Mais derrière cette réussite, les inquiétudes financières grandissent : le coût annuel des ressources humaines atteint environ 180 000 euros, dans un contexte international marqué par les coupes budgétaires.


    "Si nous n'avons plus de financements, comment allons-nous payer les ressources humaines ?" a interrogé Bintou Dembélé Keita, directrice d'ARCAD Santé PLUS (Mali), membre cofondateur de Coalition PLUS. Crédit image : Fred Lebreton

    « Nous n’avons pas encore de réponse pour l’avenir »

    Face aux incertitudes financières, Bintou Dembélé Keita tente néanmoins de dessiner des pistes pour préserver les centres communautaires maliens. Elle explique que ces structures ont déjà engagé une profonde intégration de leurs services dans le système de santé. « Nous sommes résolument engagés dans une démarche d’intégration », affirme-t-elle. Le CESAC de Bamako ne prend plus seulement en charge le VIH : il assure désormais le suivi de la tuberculose, dispose de radios mobiles et intervient jusque dans les prisons pour dépister les personnes les plus exposées. Les conseillers-ères psychosociaux-les communautaires participent désormais au dépistage du paludisme et au suivi des femmes enceintes. « Une même femme peut recevoir à la fois ses traitements VIH et la prévention du paludisme », explique la directrice d’ARCAD Santé PLUS, illustrant cette logique de santé intégrée. Pour autant, la question centrale demeure celle de la survie économique des structures communautaires. « Si nous n’avons plus de financements, comment allons-nous payer les ressources humaines ? », interroge-t-elle devant l’assistance. Elle envisage plusieurs scénarios : demander à l’État malien de mettre à disposition des médecins dans les centres communautaires ; obtenir des financements publics ou intégrer davantage les structures dans les dispositifs nationaux. Mais la militante reconnait que rien n’est encore stabilisé. « Nous avons des pistes de réflexion, mais nous n’avons pas de réponse », admet-elle. Derrière cette inquiétude, c’est toute la place des acteurs-rices communautaires dans la riposte au VIH qui se joue. Depuis près de trente ans, ces centres ont construit une relation de confiance avec des populations souvent stigmatisées et éloignées des structures classiques. Ils ont développé des approches de proximité impossibles à reproduire dans les modèles hospitaliers traditionnels. Mais aujourd’hui, la raréfaction des financements internationaux menace directement leur existence. À la fin de son intervention, la médecin malienne lance presque un appel collectif à l’auditoire : « Si vous avez des idées, je vous remercie. » 

    Au Sud, les associations VIH fragilisées par les coupes américaines

    Pour les acteurs-rices communautaires de la lutte contre le VIH dans les pays du Sud, les conséquences des coupes budgétaires américaines ne sont plus une menace abstraite : elles se traduisent déjà par des licenciements, des ruptures de services et des inquiétudes croissantes sur une possible reprise de l’épidémie. Boubacar Diouf, responsable du bureau de l’ONG Enda Santé à Ziguinchor (sud du Sénégal), décrit un arrêt brutal de plusieurs activités financées par le Pepfar. « Nous avions gagné un projet financé par l’USAID et le Pepfar sur la localisation dans plusieurs pays, mais avec l’arrêt des financements, on a été obligés d’arrêter les interventions », explique-t-il dans un entretien accordé à Remaides. Son organisation, implantée au Sénégal mais aussi active en Afrique de l’Ouest et centrale, avait pourtant commencé à « diversifier les interventions » pour anticiper d’éventuelles difficultés. Mais, selon lui, « ces coupes ont surtout des impacts sur les patients ». Il rappelle que « beaucoup de services étaient assurés par le financement des États-Unis en direction des populations clés », notamment des programmes d’accès à la Prep. Résultat : « ces coupes ont entraîné des ruptures dans l’offre de services à ces populations les plus affectées par le VIH ». Le militant sénégalais évoque aussi un climat devenu plus anxiogène pour les personnes vivant avec le VIH gays ou bisexuelles en raison des lois homophobes mises en place par les autorités sénégalaises : « Ce qui a été relayé dans la presse, c’est qu’il y a aussi des ruptures de confidentialité. Le statut sérologique de certaines personnes a été divulgué », explique-t-il, craignant que cela pousse désormais certains patients à « fuir les structures de santé » et à « éviter de se soigner ».

    « Dix pairs éducateurs ont été licenciés »

    En Haïti, Johnny Clergé, secrétaire général de l’Organisation Arc-en-ciel d’Haïti » (ORAH) et vice-président du Comité national de plaidoyer des populations clés, décrit lui aussi un effondrement progressif du travail communautaire. « Depuis les coupes budgétaires, c’est vraiment difficile », déplore le militant dans un entretien accordé à Remaides. « Il y a beaucoup d’activités, surtout avec approche communautaire, qui ont été arrêtées. Dix pairs éducateurs ont été licenciés. » Pour l’activiste, les coupures ont vraiment dégradé les activités liées à la communauté LGBT+. La distribution de préservatifs a été perturbée et les permanences de Prep organisées dans les locaux associatifs ont dû cesser. « Chaque premier samedi du mois, on donnait la Prep dans les locaux de l’association, mais maintenant on ne peut plus faire ça parce que c’est impossible », raconte-t-il. Pourtant, « il y a une forte demande » : « Des personnes nous demandent vraiment chaque jour, mais on ne peut pas dire quand on va recommencer. » Johnny Clergé observe déjà des conséquences sanitaires préoccupantes. « Il n’y a plus vraiment de distribution de préservatifs ce qui veut dire que beaucoup de rapports sexuels se font sans préservatif et sans Prep. », alerte-t-il. Autre sujet d’inquiétude : la disparition des approches adaptées aux populations clés. 
    « Avant, il y avait une approche communautaire, des services différenciés, des services plus “gay-friendly”. Désormais, explique-t-il, « tout le monde passe dans le lot », alors que « les populations clés ont des besoins spécifiques ». Et Johnny Clergé de prévenir : « Si on ne prend pas en compte ces besoins spécifiques, les effets négatifs vont commencer. » Pour le militant haïtien, le risque est clair : « Les acquis qu’on avait vont s’estomper. C’est sûr que l’épidémie de VIH va remonter ».