L’Actu vue par Remaides : « Afravih 2026 : les inégalités de genre au cœur des vulnérabilités face au VIH »
- Actualité
- 09.06.2026
A droite, Adriana Arciniegas (chargée de mission Projets internationaux Caraïbes, AIDES)
présente un des posters retenus lors de l'édition 2026 de l'Afravih.
Crédit image : Fred Lebreton
Par Adriana Arciniegas
Afravih 2026 : les inégalités de genre
au coeur des vulnérabilités face au VIH
Les sessions de la 13e édition de la conférence Afravih 2026 ont mis en évidence la persistance d’importantes inégalités de genre face au VIH, en dépit des progrès scientifiques et médicaux. Les intervenantes ont rappelé que ces inégalités touchent particulièrement les femmes trans, les travailleuses du sexe, les femmes migrantes ainsi que les femmes usagères de drogues. Au-delà des constats, les interventions ont mis en avant des approches communautaires et multidisciplinaires centrées sur l’autonomie, le pouvoir d’agir et la co-construction des réponses de santé.
Le genre comme déterminant majeur de l’accès à la prévention
Dans son intervention « biais de genre en pratique clinique », Chloé Pasin (Share Collaborative Research, Royaume-Uni) souligne que les femmes et les filles restent fortement touchées par l’épidémie mondiale de VIH. En Afrique subsaharienne, elles représentent près de 63 % des nouvelles infections chez les 15–24 ans, mais demeurent largement sous-représentées dans l’accès à la Prep. En Europe, notamment en Angleterre, elles comptent environ 30 % des nouveaux diagnostics, mais seulement 1 à 3 % des usagers-ères de Prep.
Ces écarts concernent particulièrement les adolescentes, les jeunes femmes africaines, les femmes noires, ainsi que les personnes transgenres et non binaires, encore éloignées des dispositifs de prévention. Selon l’intervenante, ces inégalités ne relèvent pas de comportements individuels, mais de déterminants structurels : précarité économique, instabilité du logement, violences de genre, criminalisation du travail du sexe et des identités trans, ainsi que sous-financement des programmes de santé.
Elle souligne également la persistance de biais à tous les niveaux du système : recherche, politiques publiques et pratiques cliniques. Historiquement, les femmes ont été très peu incluses dans les essais cliniques sur le VIH, représentant parfois seulement 10 à 20 % des participants-es, tandis que les personnes enceintes, transmasculines ou non binaires restent encore marginalement étudiées.
Face à ces constats, Chloé Pasin plaide pour une transformation des approches : une recherche plus inclusive, des services de santé adaptés aux réalités des femmes et des personnes trans, l’intégration des soins d’affirmation de genre, et une approche centrée sur l’autonomie et la participation des communautés concernées.
Des avancées existent néanmoins. Les essais Purpose, consacrés à la Prep injectable à longue durée d’action à base de lénacapavir, ont recruté plus de 5 000 adolescentes et femmes cisgenres en Afrique subsaharienne, tout en intégrant des personnes trans et non binaires dans certains protocoles. Ces initiatives montrent qu’une recherche plus inclusive est possible. Les biais des professionnels-les de santé jouent un rôle majeur : certaines femmes sont perçues comme « moins observantes », tandis que la sexualité des jeunes femmes reste souvent jugée à travers des normes morales. Pour y répondre, plusieurs pistes sont avancées : développer des recherches inclusives, intégrer les personnes concernées dans les essais cliniques, renforcer l’accessibilité de la Prep dans des structures de proximité, intégrer les soins d’affirmation de genre, et déplacer le regard du « risque » vers une approche centrée sur l’autonomie et la santé globale.
L’autonomie/pouvoir d’agir des travailleuses du sexe : enjeu clé au Cameroun
À partir d’une évaluation menée à Yaoundé et Douala (l’autonomisation et la prévention du VIH chez les travailleuses du sexe), Jeanne Christelle Ngo Sohe-Mvomo met en évidence une tension majeure entre les progrès des programmes de prévention du VIH chez les travailleuses du sexe et leur forte dépendance aux financements internationaux et aux dispositifs communautaires. Au Cameroun, cette population particulièrement exposée présente une prévalence estimée à 15 %, soit quatre fois supérieure à celle de la population générale. Si les financements du Fonds mondial et d’autres partenaires ont permis d’améliorer l’accès au dépistage, à la sensibilisation et aux outils de prévention, ce modèle reste fragile, car toute réduction des ressources entraîne une vulnérabilité immédiate et une rupture potentielle de l’accès aux services essentiels.
Les principaux outils de prévention : préservatif, autotest VIH et Prep montrent des niveaux d’acceptation élevés, avec environ 83 % d’adhésion pour le préservatif et 73 % pour la Prep lorsqu’ils sont accompagnés par des pairs-es éducateurs-rices. Cependant, ces résultats masquent des limites importantes : l’autotest n’est pas toujours utilisé de manière autonome, environ une travailleuse du sexe sur dix n’utilise pas systématiquement le préservatif avec de nouveaux clients, et la Prep souffre d’un faible maintien dans le temps en raison des rendez-vous médicaux, des contraintes logistiques et du manque de suivi.
Ces difficultés s’expliquent par des facteurs structurels persistants : stigmatisation dans les structures de santé, criminalisation du travail du sexe, coût des soins, et éloignement des services formels. Les programmes actuels, souvent évalués sur des indicateurs quantitatifs comme le nombre de personnes sensibilisées, peuvent ainsi renforcer une logique de dépendance plutôt que favoriser une réelle autonomie.
Face à ce constat, l’enjeu majeur est de renforcer l’autonomie des travailleuses du sexe en dépassant une logique de couverture pour développer des stratégies de self-care [prendre soin de soi-même], leur permettant de gérer elles-mêmes leur prévention. Cela suppose d’intégrer davantage les services dans le système de santé classique, de réduire la stigmatisation et de garantir la continuité des pratiques de prévention indépendamment des financements internationaux. L’objectif est ainsi de transformer une prévention encore largement dépendante des programmes en une approche durable, fondée sur l’autonomie, la décision informée et le pouvoir d’agir des femmes concernées
Partenariats communautaires multidisciplinaires : une voie pour la santé des femmes trans face au VIH
Cette idée d’une prévention pensée « par et pour » les personnes concernées a également traversé l’intervention de Valentina Isernia de l’association Acceptess-T. Intitulée « Clés de la persistance sous Prep chez les femmes trans migrantes : enseignements préliminaires de l’étude Prep à porter », cette présentation illustre l’impact déterminant des approches communautaires dans la prévention du VIH chez les femmes trans, en particulier migrantes et travailleuses du sexe. Depuis 2016, un partenariat avec l’hôpital Bichat (AP-HP, Paris) a permis de mettre en place un dispositif global et intégré associant accès à la Prep, soutien psychologique, aide administrative, accompagnement juridique et médiation en santé, adapté aux parcours de vie des personnes concernées.
Entre 2016 et 2023, 209 femmes trans ont été prises en charge, puis 229 en 2023, principalement des femmes migrantes d’Amérique latine, notamment du Pérou, avec une faible couverture sociale. La file active a fortement augmenté, mais les taux de rétention [le fait de rester dans le soin] restent faibles, révélant des obstacles persistants liés à la précarité, à la mobilité et à la vulnérabilité sociale. Une étude descriptive a été menée pour identifier ces barrières et a conduit, dès 2025, à de nouvelles stratégies centrées sur les besoins exprimés par les participantes.
L’étude « Prep à porter » (2022–2025), menée auprès de plus de 100 femmes trans, dont près de 90 % migrantes majoritairement originaires d’Amérique latine, confirme cette réalité : forte précarité, faible couverture sociale (une femme sur deux), plus de 70 % présentant des antécédents psychiatriques et une forte exposition aux violences. Malgré ces vulnérabilités, l’approche communautaire et multidisciplinaire améliore significativement l’adhésion aux soins. Surtout, les participantes ne sont pas seulement bénéficiaires, mais co-constructrices des solutions. Elles ont exprimé différents besoins clés : accès simultané à la Prep et à l’hormonothérapie, développement de téléconsultations pour les personnes mobiles ou précaires, et création d’espaces collectifs de santé mentale. Ces propositions ouvrent des pistes de transformation concrètes : renforcer les parcours de soins intégrés, développer des services flexibles et accessibles, structurer des espaces communautaires sécurisés favorisant le soutien entre pairs-es, et intégrer des approches innovantes comme la danse-thérapie. Enfin, cette expérience souligne l’importance de la co-construction des politiques de santé et d’une meilleure articulation entre associations communautaires et structures de santé, afin de replacer les femmes trans au cœur des dispositifs de prévention et de soins.
Capacité d’agir des femmes usagères de drogues au Sénégal et violences en contexte migratoire à Cayenne : du pouvoir d’agir aux déterminants structurels du VIH
Les interventions de Rose André Faye (« L’émergence du genre dans les associations d’usagers de drogues au Sénégal : empowerment des femmes et articulation avec le dispositif de réduction des risques ») et de Leslie Alcouffe (« Violences sexuelles vécues par les femmes haïtiennes en Guyane française : un enjeu central dans la lutte contre l’infection par le VIH ») mettent en évidence deux dynamiques complémentaires : l’émergence de l’empowerment (pouvoir d’agir) communautaire d’un côté, et le poids structurant des violences et de la précarité sur l’exposition au VIH de l’autre.
Au Sénégal, depuis 2020, des associations féminines d’usagères de drogues se structurent dans un contexte marqué par la diversification des substances psychoactives et une forte stigmatisation. Ces collectifs permettent aux femmes de sortir de l’invisibilité dans un milieu historiquement masculin. Elles deviennent médiatrices en santé, actrices du dépistage, relais vers les soins et porteuses de plaidoyer, renforçant ainsi leur pouvoir d’agir et leur visibilité.
Cependant, cet empowerment reste fragile. Les organisations féminines font face à des financements précaires, une forte dépendance aux ONG internationales et une autonomie institutionnelle limitée. Elles peinent également à atteindre les jeunes femmes exposées aux nouvelles formes de consommation, notamment via les réseaux sociaux et les espaces festifs. Rose André Faye souligne ainsi la nécessité d’élargir la réduction des risques à l’ensemble de la société civile (familles, quartiers, écoles, structures de jeunesse) pour répondre aux nouvelles vulnérabilités.
En parallèle, l’intervention de Leslie Alcouffe en Guyane rappelle que l’exposition au VIH est profondément liée aux violences sexuelles et à la précarité migratoire. La Guyane, territoire d’environ 300 000 habitants-es dont un tiers est né à l’étranger, présente de fortes inégalités sociales et sanitaires, avec une prévalence du VIH particulièrement élevée. En 2023, les données montrent que près de 75 % des personnes vivant avec le VIH sont nées à l’étranger, principalement en Haïti, soulignant une forte surreprésentation des populations migrantes dans l’épidémie. Une analyse menée auprès de 1 388 femmes haïtiennes met en évidence une grande vulnérabilité aux violences sexuelles : 16 % déclarent avoir subi un viol au cours de leur vie, avec une augmentation après 2018 dans un contexte d’aggravation de l’insécurité en Haïti. Les femmes haïtiennes, bien que représentant environ 10 % de la population, constituent près de 70 % des personnes vivant avec le VIH suivies à Cayenne.
Les résultats montrent que les violences sont étroitement liées aux conditions de vie : précarité économique, insécurité alimentaire, arrivée récente sur le territoire et instabilité administrative, notamment les titres de séjour temporaires. Ces violences surviennent majoritairement en Haïti, mais aussi en Guyane, et sont souvent associées aux périodes estimées de transmission du VIH. Ces données soulignent ainsi que la forte prévalence du VIH dans la population migrante s’inscrit dans un continuum de violences et de vulnérabilités structurelles, rendant indispensable leur intégration dans les politiques de prévention et de prise en charge.
Ces deux interventions convergent vers une même idée centrale : le VIH ne peut être compris ni combattu uniquement par la santé, mais par les rapports sociaux de pouvoir.
Elles ouvrent plusieurs pistes de solutions communes :
- Renforcer les organisations communautaires féminines et leur autonomie financière ;
- Intégrer les femmes concernées dans la gouvernance des programmes de réduction des risques ;
- Élargir les stratégies au-delà du sanitaire vers les déterminants sociaux (logement, sécurité, alimentation, éducation) ;
- Développer des approches sensibles aux violences de genre et aux trajectoires migratoires ;
- Inclure les jeunes femmes via des stratégies adaptées aux nouveaux espaces de consommation et de sociabilité.
Ainsi, de Dakar à Cayenne, ces interventions montrent que l’empowerment ne peut être durable sans transformation des conditions sociales, et que la lutte contre le VIH repose autant sur la réduction des inégalités que sur l’accès aux soins.
L’ensemble de ces cinq interventions met en évidence une réalité commune : l’épidémie de VIH chez les femmes et les populations marginalisées est profondément ancrée dans des inégalités structurelles. Biais de genre dans la pratique clinique, sous-représentation dans la recherche, stigmatisation dans les services de santé, violences sexuelles, précarité économique, instabilité administrative et effets des politiques de criminalisation constituent autant de facteurs qui limitent l’accès effectif à la prévention et aux soins. Les expériences présentées en Europe, en Afrique et en Guyane montrent également que les dispositifs actuels restent encore trop dépendants de logiques de programmes et de financements externes, ce qui fragilise la continuité des actions et la capacité d’agir des personnes concernées.
Face à cela, plusieurs pistes de solution se dégagent clairement : renforcer des systèmes de santé inclusifs et non stigmatisants, intégrer pleinement les violences basées sur le genre dans les stratégies de lutte contre le VIH, et surtout soutenir des approches communautaires co-construites avec les personnes concernées. L’autonomisation réelle des femmes, des personnes trans, des travailleuses du sexe et des usagères de drogues apparaît comme un levier central, tout comme la nécessité de repenser les politiques de prévention à partir des réalités sociales vécues. Enfin, ces interventions rappellent qu’une réponse efficace au VIH ne peut exister sans une action globale sur les inégalités sociales, économiques et de genre qui en constituent le socle.