Pourquoi nous voulons la PrEP sans délais, par Catherine Aumond

PrEP

28 Octobre 2015

A l'heure où nous écrivons ces lignes, nous avons le plaisir d'apprendre que l'Agence Nationale de Sécurité du Médicament et des produits de santé (ANSM) rend un avis favorable à la Recommandation Temporaire d'Utilisation (RTU) du Truvada en préventif.

A l’occasion de la Journée d’échanges des acteurs de la lutte contre le sida (JEALS) 2015 qui s’est tenue à Nantes en amont du congrès de la SFLS, Catherine Aumond, vice-présidente de AIDES, a fait une intervention sur la PrEP (prophylaxie pré-exposition), un sujet sur lequel l’association s’est engagée et travaille depuis plusieurs années. La mise en place de la PrEP n’est toujours pas effective en France alors que tout appel à un accès immédiat à ce nouvel outil de prévention. Voici cette intervention.

"Merci au comité d’organisation de la Journée des acteurs de la lutte contre le sida de m’avoir invitée. Je vais essayer de vous expliquer pourquoi AIDES, depuis plusieurs années, s’est engagée sur la PrEP et surtout pourquoi, aujourd’hui, nous demandons un accès immédiat à la PrEP. 
Engagement d’abord avec les chercheurs et auprès des personnes concernées pour évaluer la PrEP intermittente avec l’essai ANRS-IPERGAY depuis 2011. Puis, très rapidement, engagement, avant même la fin de l’essai IPERGAY, pour la mise à disposition de la PrEP.

 

Alors pourquoi la PrEP sans délais ?

Faut-il encore redire que la recherche a démontré l’efficacité de la PrEP ?  
Sans revenir en détails sur l’ensemble des résultats des essais, je veux rappeler ici quelques enseignements que nous en tirons :
● Plusieurs essais cliniques, menés dans différents pays, ont amené un fort niveau de preuves scientifiques de l’efficacité de la prise en prophylaxie d’un traitement antirétroviral en bithérapie pour réduire la transmission du VIH ;
● Non seulement les études ont montré que la PrEP était efficace en prise continue mais l’étude ANRS-IPERGAY, a montré qu’une prise "à la demande", avant et après des rapports sexuels à risques, avait un taux d’efficacité très élevé de 86 % de réduction de la transmission ;
● Ce que nous ont également montré ces études, c’est que la PrEP est efficace à condition non seulement de la prendre,  mais d’être surtout observant ;
● Ce que nous montrent des expériences dans la vraie vie, c’est que la PrEP protège dans la durée. A San Francisco, par exemple, un programme qui distribue depuis 2012 de la PrEP à 657 personnes vient d’être évalué. Depuis 2012, pas une seule infection par le VIH ! Et cela, malgré des niveaux élevés d'infections sexuellement transmissibles (IST) et des prises de risques multiples dans ce groupe ;
● IPERGAY a aussi montré l’importance qu’avait le cadre de la prise en charge pour l’efficacité de la stratégie PrEP. Mettre à disposition le traitement doit s’accompagner si l’on veut que les personnes le prennent et qu’elles prennent soin d’elles.
Je parle ici du rôle majeur de l’accompagnement. Cet accompagnement par des acteurs de santé non soignant, ni médecin, était proposé aux participants de l’essai ANRS-IPERGAY qui, au-delà de les aider à prendre la PrEP quand elles en avaient  besoin, favorisait la prise en compte de l’ensemble de leurs besoins en santé sexuelle. 

Avec de tels résultats, on pourrait s’attendre à ce que la PrEP soit disponible partout. Mais que constatons-nous ? Une litanie de recommandations en faveur de la mise à disposition de la PrEP, mais sans aucun effet en Europe.
Aux Etats-Unis, la FDA [Food and Drug Administration, l’agence du médicament, ndlr] a autorisé la PrEP en juillet 2012.
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommandait dès juillet 2014 la PrEP pour les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes. Le 30 septembre 2015, elle a élargi cette recommandation à toutes les personnes non infectées par le VIH et présentant un risque important de l’être.
En Europe, un Manifeste visant à demander l’accès à la PrEP a été soutenu par 81 organisations de la société civile VIH et LGBT.

Et en France ?
En 2012 déjà, Le Conseil national du sida et des hépatites virales et le groupe d’experts chargé d’émettre des recommandations sur la prise en charge de l’infection VIH [coordonné par le professeur Morlat, ndlr] ont, chacun, donné un avis sur l’intérêt potentiel du concept de PrEP.
Début 2015, le comité associatif de l’essai ANRS-IPERGAY se félicite des résultats de l’essai qui démontre sans ambiguïté l’efficacité de la PrEP et déclare travailler à "accélérer la structuration d’une offre de PrEP qui réponde aux attentes et aux besoins des personnes particulièrement exposées au VIH par voie sexuelle".

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les données scientifiques poussent en faveur de l’accès à la PrEP, les recommandations des experts, des agences sanitaires et de la société civile vont dans le même sens. Mais les personnes potentiellement  concernées, qu’en disent-elles ?
Devant l’inexistence de données, nous avons lancé en 2014 une enquête intitulée Flash PrEP, auprès de 3 024 personnes fréquentant des sites LGBT ou venues à AIDES pour se faire dépister. Ce sont des personnes qui appartiennent pour la grande majorité d’entre elles à ce que l’on appelle les "publics cibles".
Que nous apprend l’enquête Flash PrEP ?
● que la moitié (49 %) des personnes déclarent être très ou assez intéressée pour utiliser la PrEP comme moyen de prévention contre le VIH ;
● que 11 % des personnes déclarent avoir l’intention de prendre la PrEP dès qu’elle sera disponible ;
Cette enquête nous montre aussi que la PrEP est peu connue. Peu connue, mais plébiscitée dès lors que les personnes apprennent son existence comme outil de prévention.
L’enquête Flash PrEP montre aussi que 4,5 % (N=136) de personnes ayant rempli le questionnaire utilisait déjà la PrEP hors cadre. Ce que l’on appelle aussi la "PrEP sauvage".

Alors où en est-on en France aujourd’hui ?
Eh bien, en France, la PrEP n’est toujours pas accessible, hors du cadre d’essais, six mois après la présentation des résultats de l’essai ANRS-IPERGAY pourtant jugés exceptionnels.
La mise en place d’une recommandation temporaire d’utilisation [RTU, ndlr] hors autorisation de mise sur le marché [AMM] de Truvada que nous avons demandée depuis 2013 prend beaucoup de retard.
La situation actuelle n’est pas tenable. Pas tenable au regard des besoins de prévention, pas tenable au regard de l’efficacité de l’outil PrEP : 
● Chaque jour des personnes se contaminent alors que l’on sait pourtant comment l’éviter ;
● Chaque jour des personnes qui utilisent la PrEP hors cadre se mettent en danger par manque d’accès à un suivi médical approprié.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Alors maintenant que voulons-nous à AIDES ?
● Nous voulons d’abord sans délai obtenir une RTU du Truvada en usage préventif. Il y a maintenant deux ans, que AIDES a demandé à l’Agence de sécurité du médicament (ANSM) d’y travailler ;
● Nous voulons que Gilead [le laboratoire qui fabrique le Truvada, ndlr] dépose sans délai une demande d’extension d’autorisation de mise sur le marché (AMM) pour le Truvada en PrEP auprès de l’Agence européenne du médicament (EMA) ;
● Nous souhaitons que la Société française de lutte contre le sida (SFLS), société savante dans le domaine du VIH/sida, produise des recommandations de bonnes pratiques pour aider les médecins qui suivent des personnes utilisant aujourd’hui la PrEP de façon "sauvage" à les accompagner au mieux et à réduire les risques liés à cet usage non encadré ;
● Nous souhaitons que la PrEP puisse être accessible au plus près des lieux de vie des personnes concernées. Cela répond à une demande exprimée dans notre enquête Flash PrEP : la possibilité de prescription hors hôpital ;
● Nous demandons également qu’avec l’accès à la PrEP soit proposé un accompagnement global tel que celui mis en œuvre dans l’essai ANRS-IPERGAY.

Enfin quelle que soit la réponse des autorités sanitaires sur la RTU du Truvada, nous nous préparons à l’arrivée de la PrEP. Nous nous préparons en formant nos militants afin qu’ils soient en capacité d’assurer un accompagnement de la PrEP au sein d’une offre de santé sexuelle globale.
Notre conseil d’administration a également décidé "de tout mettre en œuvre pour permettre, dès maintenant, aux personnes les plus à risque d’être infectées par le VIH, d’avoir un accès à la PrEP dans de bonnes conditions".
Autrement dit, nous sommes à nouveau prêts à aller jusqu’à la désobéissance civile pour éviter de nouvelles contaminations en donnant accès à la PrEP sans délais."
Catherine Aumond, vice-présidente de AIDES
Journée d’échanges des acteurs de la lutte contre le sida (JEALS) 2015, Nantes, 7 octobre 2015.