Drogues : l'OMS et l'Onusida s'élèvent contre la répression

Réduction des risques

Manifestation lors de la 54e session de la Commission sur les stupéfiants
12/05/2011

Depuis la signature en 1961 de la Convention unique sur les stupéfiants par les états membres des Nations unies, c'est une véritable guerre à la drogue qui a été menée. Une guerre à base de répression et d'incarcérations des usagers, et un échec patent : plus de 200 millions d'usagers de drogues dans le monde, 25 millions de morts chaque année... Pourtant, des solutions existent. L'Onusida, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) et de nombreux experts appellent à la mise en place de stratégies de réductions des risques (RDR). En vain.

Le 10 mai 2011, les dirigeants des pays du G8 se sont réunis à Paris pour renforcer la lutte contre le trafic de cocaïne. L'équilibre entre répression et santé publique n'était toujours pas au programme. Les preuves scientifiques, elles, sont là...

AIDES était à Vienne, en mars dernier, pour la 54e session de la Commission sur les stupéfiants des Nations unies (CND). Les pays membres ont persisté et signé dans leur guerre effrénée contre les drogues, au mépris de la santé publique. Après cinquante ans de répression, trois millions d'usagers de drogues injectables seraient séropositifs dans le monde. Le nombre d'usagers de drogues est en constante augmentation. Les cartels sont de mieux en mieux organisés et de plus en plus riches. "Malgré des dépenses toujours plus importantes pour faire appliquer la loi et des incarcérations toujours plus nombreuses, l'approvisionnement en drogues illicites ne cesse de s'élargir" (Déclaration de Vienne*, juillet 2010).

  

Injections clandestines, overdoses, VIH et hépatites

  

Reconnaître que la prohibition est responsable de la majorité des overdoses et des nouvelles infections par le VIH et les hépatites serait le premier pas vers des politiques sensées de lutte contre les drogues. Reconnaître que ce n'est pas l'utilisation de drogues qui rend les personnes vulnérables mais bien des conditions socio-économiques complexes qui les contraignent à utiliser ces drogues, en serait un autre.

 

Des produits interdits, ce sont des produits non contrôlés qui peuvent contenir des composants dangereux, mal dosés, mal utilisés. Une utilisation clandestine, c'est une injection qui se fait sans accompagnement, dans de mauvaises conditions sanitaires, et qui oblige les usagers à partager leur seringue puisqu'il est difficile de s'en procurer. Les auteurs de la Déclaration de Vienne* le rappellent : chaque année, "sans compter l'Afrique subsaharienne, l'utilisation de drogues est responsable d'un tiers des nouveaux cas de VIH dans le monde". Europe de l'Est en tête.

  

Face à l'urgence de la situation, l'Onusida, l'OMS, et de nombreux experts de la lutte contre le sida recommandent de freiner la pénalisation, de soutenir et de développer les stratégies de réduction des risques, d'autoriser l'ouverture de salles de consommation et la distribution de seringues stériles pour diminuer le nombre d'infections par le VIH et les hépatites. Une étude publiée mi-avril dans la revue The Lancet a démontré que l'ouverture d'une salle de consommation avait réduit de manière drastique (35%) les overdoses mortelles dans la ville de Vancouver, au Canada. D'autres exemples au Portugal, aux Pays-Bas, en Suisse, au Mexique, prouvent que de telles mesures n'incitent pas à la désinhibition.

  

Salle de shoot à Vancouver
L'ouverture d'une salle de consommation a réduit de 35% les overdoses mortelles dans la ville de Vancouver (Canada)

 

  

Des efforts ? Non, de la poudre aux yeux ! 

  

Supervisée par l'Office des Nations unies sur les drogues et le crime (UNODC), la CND est censée prendre en compte les problématiques de santé liées à l'usage de produits psycho-actifs dans ses travaux. Si "il faut repenser nos politiques de lutte contre les drogues autour de trois axes : santé, sécurité et développement", comme l'ont souligné le directeur et la secrétaire générale de l'UNODC pendant cette session 2011, pourquoi les politiques de lutte contre les drogues à l'étude n'envisagent-elles que de renforcer la répression ?

  

La CND a adopté une résolution invitant l’Office des Nations unies contre les drogues et le crime "à continuer de fournir des conseils et un soutien technique quant aux mesures efficaces pour intensifier les services de prévention aux personnes qui consomment des drogues" mais elle ne prévoit aucune mesure concrète pour encourager les gouvernements – majoritairement réticents – à mettre en place de tels dispositifs. L'OMS a déclaré vouloir s'entourer de partenaires pertinents – tels la société civile, les gouvernements et les ONG – pour travailler sur cette question et a demandé à être plus impliquée dans l'élaboration des politiques de lutte contre les drogues mais ses appels restent sans réponse. Qu'attendent les décideurs politiques ?

  

Matériel d'injection dans une salle de shoot à Genève
Depuis une dizaine d'années, à Genêve (Suisse), le Quai 9 permet aux usagers de drogues de s'injecter dans des conditions décentes

   

En France aussi, les experts soutiennent la RDR... 

  

En France, où l’instauration d’une politique de réduction des risques en 1987 par la ministre de la Santé Michelle Barzach avait permis de réduire le taux de transmission du VIH parmi les usagers de drogues, et où la loi de 2004 a entériné la réduction des risques, la situation sanitaire des usagers de drogues est préoccupante. Selon le Conseil national du sida (CNS), 105 000 personnes sont séropositives au VHC chez les 18-50 ans ayant utilisé au moins une fois de la drogue par voie intraveineuse ou nasale et 9 usagers séropositifs au VIH sur 10 le sont également au VHC. C'est un des taux les plus forts d’Europe.

  

Dans son avis du 20 janvier dernier, le CNS note que l'offre de RDR est insuffisante, notamment pour les personnes détenues, que "les politiques publiques n’ont pas permis d’améliorer significativement la situation des usagers de drogues" et "questionne l’impact de la politique répressive à l’encontre des usagers simples sur la consommation des drogues illicites et sur le fonctionnement optimal des dispositifs de réduction des risques". Rien n'y fait. Après avoir rejeté l’expertise collective de l’Inserm "Réduction des risques infectieux chez les usagers de drogues" (juillet 2010) qui recommande de multiplier les mesures et les approches, le gouvernement s'empêtre dans un débat idéologique et ne tolère les centres d'injection que sous forme expérimentale.

 

* Lancée en juillet 2010, à l'occasion de la 18ème conférence internationale sur le VIH/sida, la Déclaration de Vienne est soutenue par de nombreux leaders de la lutte contre le sida. Julio S.G. Montaner, président de la Société internationale sur le sida (Canada), Françoise Barré-Sinoussi, Prix Nobel de médecine 2008, et Michel Kazatchkine, directeur général du Fonds Mondial de lutte contre le sida, figurent parmi les 31 membres qui ont participé à sa rédaction.
Photos : Fréd Bladou, Véronique Cazany, Emmanuel Trenado.

 

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