Le symposium d'Africagay contre le sida, réseau d'association africaines dont AIDES est partenaires, qui s'est tenu jeudi 26 juillet à Washington a réuni les militants autour d'un consensus : la pénalisation de l'homosexualité fait obstacle à la lutte contre le sida. C'est le cas sur le continent africain, où certains pays envisagent jusqu'à la peine de mort pour les minorités sexuelles, et le rôle des leaders gays est plus important que jamais comme l'ont expliqué plusieurs experts lors de la cérémonie d'ouverture du 22 juillet.
Une ouverture pleine d'émotions qui plante tout de suite le décor avec un reportage vidéo sur la situation des homosexuels en Ouganda. Là-bas, des religieux appellent en ce moment même au meurtre des homosexuels en faisant référence à la Bible, notamment au Lévitique, ensemble de règles qui interdisent, entre autres, les relations homosexuelles. Ces leaders religieux, chrétiens et musulmans, sont soutenus par le Parlement qui a pris des positions ouvertement répressives et interdit l'homosexualité. Useen, activiste ougandais, raconte son coming-out difficile, ce dévoilement qui a menacé sa vie et entraîné son départ du pays. Il est actuellement réfugié en France.

La parole est ensuite donnée à Stephen Lewis, co-directeur d'AIDS Free Word et ex envoyé spécial "sida" des Nations-Unies. Orateur charismatique, à l'enthousiasme communicatif, qui n'a jamais hésité à s'engager sur des sujets difficiles, Lewis revient sur les assassinats de plusieurs leaders associatifs homosexuels ougandais et dénonce une homophobie hystérique de la part des institutions du pays comme de la société tout entière : "il faut cesser de prendre des gants ou de discuter avec les leaders qui tuent leur peuple !" Pour lui, les lois réprimant l'homosexualité doivent être considérées comme des crimes contre l'humanité. La salle applaudit et l'interroge sur la stratégie à adopter pour que l'homophobie soit considérée par l'ONU comme un crime contre l'humanité.
Deuxième oratrice anglo-saxonne à intervenir, Marjory Hill, directrice exécutive du Gay Men Health Crisis (GMHC), l'une des plus anciennes structures de lutte contre le sida de New-York, qui a inspiré Daniel Defert pour la création de AIDES. "Je suis noire et lesbienne. La militance, ça commence déjà chez soi, avec sa famille et ses proches. Si l'homosexualité n'est pas réprimée aux Etats-Unis, il reste beaucoup à faire pour permettre d'évoquer en toute sécurité sa sexualité. Ici dans le cadre de la conférence c'est possible, mais ailleurs, ce n'est pas toujours le cas. Il nous faut plus d'espace secure !" Elle rappelle qu'être leader, c'est savoir se nourrir de la communauté à laquelle on appartient, mais de ne pas non plus rester fermer sur soi. "Il faut s'ouvrir", c'est pourquoi elle développe des partenariats et collaborations au-delà du monde LGBT.
Pour Othoman Mellouk, vivant au Maroc, et co-président du Forum mondial homosexuel (MSM Global Forum), il faut d'ailleurs impliquer d'emblée les communautés. "C'est un point essentiel" mais, face à la crise du sida chez les homosexuels, les associatifs n'ont pas pu le faire. Il constate que les homosexuels des pays du Sud vivent une situation identique à celle que l'on observe dans les pays occidentaux : ce sont les plus touchés par le VIH. Si certains pays ont déjà mis en place des programmes dédiés aux hommes homosexuels et bisexuels, ces derniers sont rarement impliqués dans l'élaboration des stratégies qui les concernent et souvent cantonnés à de l'action de "terrain", à savoir informer d'autres personnes dans des lieux privés et pulics. Mellouk fait le parallèle avec les personnes séropositives, qui sont plus souvent impliquées dans les politiques de lutte contre le sida et estime qu'il faut promouvoir le même modèle pour les communautés LGBT. Bref, leur donner le pouvoir !
Jeanne Gapiya, présidente de l'ANSS (association nationale de lutte contre le sida au Burundi) fait, elle, un parallèle intéressant avec sa propre histoire. Elle raconte son parcours de vie. Elle-même stigmatisée lorsqu'elle a dit publiquement sa séropositivité, elle a réagit avec attention quand un jeune militant homosexuel, Georges Kanuma, l'a interpelée pour évoquer la situation des gays au Burundi il y a plusieurs années. Georges a été le premier à parler publiquement de son homosexualité au Burundi. Dans la salle, plusieurs participants reprennent le thème du symposium et demandent à Jeanne Gapiya qui Georges représentait. Elle répond sans hésiter que Georges était le roi des sans voix comme elle l'a été pour les personnes séropositives. Georges est décédé le 24 avril 2010.

Difficile de faire une synthèse de ce symposium, donc. Tout le monde est d'accord pour dire qu'il ne faut pas séparer la lutte contre le VIH/sida et les droits des LGBT. Plus que la question de la représentation (le leadership), c'est la question de l'implication, implication personnelle, qui est ressortie comme étant le carburant essentiel à l'avancée des droits des personnes et de la lutte contre cette épidémie. Beaucoup de chemin reste à faire mais la détermination et le courage des personnes impliquées est impressionante. Othoman Mellouk évoque enfin une phrase de Daniel Defert : le déficit immunitaire s'installe là où il y a un déficit statutaire. Bref, la question des droits des groupes vulnérables marche conjointement, ni avant, ni après, la lutte contre le sida.
Comme le rappelle Parfait, président d'Alternatives Cameroun, "Africagay, c'est un réseau qui est tout sauf isolé, c'est un mouvement qui a su s'entourer des meilleurs partenaires et faire appel à l'expertise d'autres structures pour porter plus largement ses revendications." Membre d'Africagay depuis sa création, Magatte de l'association Yeewu-Yeete (Sénégal) vit, ici à Washington, sa 3e conférence internationale : "En tant que militant africain, on m'a souvent dit que j'étais instrumentalisé, manipulé. Aujourd'hui, je me sens plus armé, en capacité de répondre à ces attaques et d'accompagner la relève". Magatte rappelle les raisons de la présence du réseau sur cette conférence : "Assurer la plus grande visibilité possible à Africagay contre le sida ; Elargir le champ d'action du réseau ; Faire entendre la question des droits des hommes ayant des relations sexuelles avec d'autres hommes (HSH) en Afrique francophone..." Pour Useen, militant ougandais réfugié en France, cette conférence est également l'occasion de défendre l'existence d'un activisme africain depuis l'étranger : "Pour certains, le fait d'avoir quitté mon pays m'ôterait toute légitimité à poursuivre le combat. Je ne suis pas d'accord, je vis en France parce que j'ai fui la répression, mais je continue d'agir pour l'Afrique. Chez moi, malheureusement, être gay et activiste, c'est la double peine, j'ai connu la prison pour ça". En Ouganda, les problèmes des HSH en matière d'accès aux soins et aux droits sont multiples. Le gouvernement a ainsi décrété que les budgets consacrés au VIH ne devaient pas bénéficier aux gays et lesbiennes séropositifs. C'est cette situation qu'Useen veut continuer a dénoncer depuis Washington, aux côtés d'autres militants africains.
Soutenu par AIDES et ses partenaires depuis ses débuts, Africagay contre le sida est une initiative inédite sur un continent gangréné par des lois homophobes et les discriminations qu’elles provoquent. Sur les 54 pays africains, 39 pénalisent l’homosexualité ce qui fait plâner un tabou immense sur la société et a des conséquences désastreuses sur la santé publique. Les homosexuels sont poussés à la clandestinité voire à mener "une double vie". Ils se privent de dépistage et de soins médicaux par crainte de révéler leur orientation sexuelle. Des associations comme l’APCS (Association de Protection Contre le Sida) en Algérie, l’ANSS (Association Nationale de soutien aux Séropositifs et Malades du Sida) au Burundi ou Alternatives Cameroun réalisent un important travail auprès des homosexuels et militent pour l’abolition de ces lois répressives. C’est aussi le cas de REVS+, Association African Solidarité et ALAVI (Burkina faso), de Colibri (Cameroun) de RSB, Espace Confiance ou Ruban Rouge (Côte d’Ivoire) ou encore de Yeewu-yeet (Sénégal), Espoir Vie Togo (Togo) ou de l’ATL MST-Sida Section de Tunis (Tunisie). En s’associant ensemble au travers du réseau Africagay contre le sida, ces associations sont plus fortes pour faire reculer la tentation répressive des gouvernements.
Photos : AIDES